lundi 20 avril 2026

Ligustro, "La joie de vivre" : les estampes japonaises d'un incroyable artiste ligure


J'ai eu l'occasion de découvrir l'oeuvre de Ligustro, lors d'une visite en février 2026 du passionnant Museo d'Arte Orientale Edoardo Chiossone, à Gênes, qui abritait alors une magnifique exposition qui lui était consacrée : "Gioia di Vivere", "La Joie de vivre". Voir ici.

 

J'y suis retourné il y a quelques jours, car certaines de ses œuvres y étaient encore exposées. 


L'histoire artistique  de Giovanni Berio, dit Ligustro,  commence de façon inattendue en 1972, lorsqu'un infarctus le contraint à abandonner sa profession de technicien chimiste dans l'industrie oléicole. 

Cette rupture le transforme profondément.

Ligustro (Imperia, Ligurie, 1924-2015) 

La souffrance de la maladie et le soulagement de la guérison le rendent plus serein et sensible, mieux disposé à une compréhension intime de la nature. 


C'est alors qu'il adopte comme pseudonyme « Ligustro », le troène, plante endémique en Ligurie, que Eugenio Montale, le poète génois,  avait célébrée dans Les citrons : "Ascoltami, i poeti laureati / si muovono soltanto tra le piante / dai nomi poco usati: bossi, ligustri, acanti " (Écoutez-moi, les poètes lauréats / ne se déplacent que parmi les plantes / aux noms peu usités : buis, troènes, acanthes).

 

Ligustrum vulgare (troène)

En 1983, Ligustro découvre à Gênes la technique d'estampe polychrome de l'Ukiyo-e  (Voir ici) sur papier imprimé à partir de matrices de bois, l'école dite du « monde flottant », florissante entre le XVIIe et le XXe siècle à Edo (l'ancien nom de Tokyo), qui s'était éloignée de l'iconographie bouddhiste pour s'emparer aussi de thèmes profanes, et qui exercera une influence notable sur le post-impressionnisme européen. 


À partir de 1986, il se consacre exclusivement à l'étude de la xylographie polychrome japonaise et de ses techniques Nishiki-e (Voir ici) en usage à l'époque Edo, réalisant ses impressions à la main (avec le baren) sur de précieux papiers fabriqués au Japon selon d'anciens procédés artisanaux. 

 


Les couleurs s'obtiennent par la composition de diverses poudres, feuilles d'argent et d'or, poudres de perles de rivière, fragments micacés, coquilles d'huîtres broyées, terres colorées et autres procédés qu'il inventa lui-même. 

Il utilise principalement des bois de cerisier et de poirier.

Certaines de ses œuvres nécessitent jusqu'à 100 passages (impressions successives) pour obtenir les nuances et les reliefs (gaufrages) désirés. 

 



Il développa également sa propre technique, qu'il appela Xiligustrografia, permettant un nombre illimité de couleurs là où la méthode japonaise traditionnelle n'en autorisait que huit.

 

 

Il représentait souvent des paysages liguriens, des fleurs, des animaux, des scènes ésotériques, mais avec une esthétique et une composition purement japonaises. 

Ses liens avec Gênes et avec le Museo Chiossone furent centraux dans son parcours. 


C'est là qu'il approfondit l'étude des grands maîtres de la période Edo ( Hokusai, Hiroshige, Utamaro)  et qu'il décida de faire don d'œuvres de grande valeur, notamment l'album Palloncini composé de vingt xylopoétographies polychromes et le livre en tirage unique 12 haïku de Matsuo Bashō.

Il a reçu le Prix Premio Mario Novaro pour la culture ligure en 2009, et ses œuvres ont été exposées à Berlin et Bruxelles, entre autres villes. 



À sa mort, il a légué à la Biblioteca Civica Leonardo Lagorio d'Imperia 5 000 bois gravés,  2500 livres d'art, des correspondances, des calligraphies japonaises et l'intégralité des archives de sa vie artistique. 

Fait rare pour un occidental, son travail a été hautement respecté par les maitres japonais eux-mêmes. 


Ligustro a représenté un pont culturel fondamental entre l'Orient et l'Occident, faisant revivre sur la côte ligure des techniques anciennes quasiment oubliées même au Japon, à travers ses créations mais aussi son enseignement à ses élèves qui en perpétuent aujourd'hui l'héritage.

L'exposition Ligustro, gioia di vivere au Museo Chiossone que j'ai visitée avec un très grand intérêt, s'inscrivait donc dans le cadre du dixième anniversaire de sa disparition : un hommage mérité rendu à cet autodidacte exceptionnel, Ligure de cœur et Japonais d'âme.

Ligustro dans son atelier, 2003

 

Curieusement, en japonais, Ligustro se dit Ri-Gu, "Maître des outils". Ce sceau est la signature de Ligustro.



dimanche 19 avril 2026

A Gênes, une installation technique unique au monde : un mixte de funiculaire et d'ascenseur

 

Vu sa topographie, Gênes ne compte pas moins de 14 ascenseurs et 2 funiculaires partant du centre et permettant accéder aux hauteurs de la ville. En effet, tout est en pente, et les montées sont rapidement très raides.

Gênes
 

 


Deux funiculaires principaux sont encore en activité : le funiculaire Zecca-Righi avec un dénivelé de 279 m, sept stations et 12 mn de trajet ; le funiculaire Sant'Anna, qui dure 2 mn pour un dénivelé de 54 m, construit en 1891.

Le funiculaire Zecca-Righi

 Parmi les ascenseurs, certains sont très célèbres tel l'Ascensore Castelleto Levante ( qui relie la Piazza Portello à la Spianatta di Castelleto, et son célèbre belvédère), construit en 1909 dans le style Art Nouveau.

Ascensore Castelleto Levante



 

A noter les ascenseurs Sant'Anna, Sant'Andrea, Sant'Antonio, Sant'Ippolito, Sestri, Sant'Eusebio, Sant'Elena, etc,...

Mais le plus remarquable techniquement est sans aucun doute l'Ascensore Montegaletto qui relie la Via Balbi, près de la Gare Piazza Principe à la zone du Castello d'Albertis avec un système unique au monde combinant funiculaire horizontal dans un tunnel et une montée verticale en ascenseur.


Il s'agit d'une véritable curiosité. 

En bas, près de la Via Balbi, les passagers montent dans une cabine automatique qui se met en mouvement vers le cœur de la montagne, horizontalement, sur rail à écartement métrique,  tractée par un câble latéral type funiculaire sur une distance de 300 m. 


 


A la fin du parcours, cette première cabine entre dans une "cheminée" verticale à l'aide d'un convoyeur à pneus, où elle est prise en charge par un mécanisme d'ascenseur câblé.

Simultanément, la seconde cabine est extraite de son propre ascenseur et raccordée au câble de circulation. 

Chaque ascenseur possède son propre système d'entrainement avec contrepoids.

Lorsque la première cabine monte dans l'ascenseur, la seconde circule alors sur la voie horizontale dans le tunnel, en direction de la Via Balbi. 


Les deux cabines sont reliées par un câble, selon le principe des funiculaires, mais la montée finale se fait en ascenseur sur une montée de 70 m. 

Le trajet dure au total un petit quart d'heure et ce système révolutionnaire est intégré au système de transports publics de Gênes. 

En haut de la montée, on arrive devant  le Castello d'Albertis, qui vaut vraiment la visite. Voir ici.

Castello d'Albertis

 

Pour vivre un AR c'est par ici

 

samedi 18 avril 2026

A Gênes, le faste inouï des 42 Palais Renaissance et baroques des Rolli

 

Aujourd'hui, à Gênes, 42 Palais des Rolli et des Strade Nuove forment un site Unesco inscrit en 2006, illustrant l'urbanisme planifié de l'élite génoise, à savoir des familles comme les Grimaldi, Doria, Spinola.

Palazzo Doria-Tursi, 9 via Garibaldi

 Ce Palais exemplaire, ci-dessus, avec sa cour baroque ensoleillée, évoque le faste des Rolli, typique des résidences destinées à impressionner les visiteurs d'Etat.

Les Rolli de Gênes désignent un exemple original d'un système public officiel de listes de Palais aristocratiques privés établi par la République de Gênes, alors au sommet de sa puissance, en 1576 pour héberger les hôtes de marque (ambassadeurs, rois, dignitaires) lors de leurs visites.

 

Via Garibaldi by night

Certains de ces Palais se visitent mais d'autres restent privés et ne s'ouvrent que lors des Rolli Days (16-18 octobre 2026 : ici)

Ces Strade Nuove furent construites dans la partie supérieure de la ville, juste au dessus des rues étroites, très populaires, les caruggi, bordées de bâtiments médiévaux extrêmement denses. Voir ici ma note sur les caruggi.

Via Garibaldi
 

Les Palais comportaient généralement 3 ou 4 étages, associant les halls d'entrée à de spectaculaires escaliers ouverts, des cours et des loggias surplombant des jardins.

J'ai déjà eu l'occasion, lors de précédents passages à Gênes, de visiter le Palazzo Rosso et le Palazzo Bianco, mais, il y a quelques jours, je me suis rendu au Palazzo Spinola.

Palazzo Spinola
 

Situé au cœur du Centre Historique de Gênes, un peu en dehors de la triomphante Strada Nuova (rue Garibaldi), le Palazzo Spinola di Pelliceria est né à la fin du XVI° siècle par la volonté de Francesco Grimaldi. Voir ici.

A noter, pour la petite et la grande histoire,  que les Grimaldi de Gênes et les Grimaldi de Monaco appartiennent à une même maison d'origine génoise : la lignée dynastique monégasque descend des Grimaldi établis à Gênes dès le XII° siècle autour de Grimaldo Canella, consul de Gênes en 1162.

Armoiries des Grimaldi de Gênes

 

Ce Palais a été la résidence de quatre familles extrêmement importantes de la ville : les Grimaldi, bien sûr, les Pallavicino, les Doria et enfin les Spinola.


 A noter que parmi les propriétaires de ce Palais, certains ont été Doges de Gênes : Luca Grimaldi (Doge de 1728 à 1730) et Pier Francesco Grimaldi (Doge de 1773 à 1775).

Sept membres de la lignée Grimaldi ont été Doges entre 1553 et 1775. 


 

Les derniers héritiers de la lignée, Paolo et Franco Spinola ont donné le Palais et toutes ses collections à l'Etat en 1958.

 


Antonello da Messina, Rubens, Van Dyck, Strozzi, Guido Reni, Grechetto,  Tintoretto, Filippo Parodi sont parmi les artistes présents toujours exposés dans les salles de ce somptueux palais. 

Ecce Homo, Antonello Da Messina, 1479


 On peut y admirer une collection de magnifiques et rares planisphères de Frederich De Wit (gravure et tempera) datant de 1670, montrant les territoires connus des Européens au milieu du XVII° siècle : l'Australie et l'Amérique du Nord restaient à explorer. Voir ici.


 Pour les nobles génois, ces collections avaient aussi pour but de mettre en évidence l'origine internationale de leur richesse.

Les deux derniers étages du Palais abritent la Galleria Nazionale della Liguria avec des peintures, des sculptures, des céramiques, des objets d'ameublement qui se sont ajoutés plus récemment grâce à des dons et des achats de l’État italien. Voir ici.

Ce magnifique Palais, ouvert au public, offre un aperçu intime du luxe et du raffinement de la noblesse génoise. 

Voir ici une visite du Palais (en italien). 

 

lundi 13 avril 2026

Camogli, près de Gênes : un condensé admirable de l'esprit ligure

 

Camogli, que j'ai découvert avec un très grand plaisir il y a quelques jours, est un village côtier de Ligurie, devenu au fil du temps un gros bourg, condensé admirable de l'esprit ligure.

On y découvre un mélange de sobriété maritime, d'ingéniosité et d'attachement obstiné au lieu. 

Le port de Camogli
 

Le village donne l'impression d'une communauté qui a appris à vivre avec un espace étroit, une mer exigeante et une économie longtemps fragile...sans jamais renoncer à la beauté. 

On y accède facilement en trente minutes de train depuis Gênes, en direction de Sestri Levante et La Spezia.


 L'histoire de Camogli est avant tout maritime : dès le Moyen-Âge, il s'est affirmé comme un port important, puis comme un centre de navigation et de commerce au service de la République de Gênes.

Camogli était  d'ailleurs surnommée "la ville aux mille voiles blanches". 


 L'origine de son nom remonterait à l'idée de la "maison des épouses" (casa de moglie) : lorsque les capitaines de navires embarquaient, ils mettaient leurs femmes (mogli) dans une sorte de maison pour tous (casa), et ce sont elles qui géraient les affaires courantes, et la ville était connue pour cela. 

Au XIX° siècle, la ville compte encore une forte population liée aux activités maritime et  commerciale.

 L'esprit ligure se perçoit, non seulement par une familiarité avec le risque, le départ et le retour, comme dans tout port, mais aussi dans une forme de retenue : on ne s'y étale pas, on s'y serre, on s'y adapte.

La mer n'y est pas un décor mais une condition d'existence. 

L'espace, lui, est restreint : les maisons hautes et colorées, les escaliers, les caruggi et la densité du bâti sont proprement ligures. 

Aujourd'hui, cette mémoire maritime reste visible dans le petit port, les maisons colorées et le tissu urbain très vertical du village.



 


 L'ensemble du centre ancien de Camogli avec ses escaliers et ses ruelles étroites garde l'allure d'un bourg toujours tourné vers la mer.

 


Avec le déclin du grand cabotage et de la marine locale, Camogli s'est progressivement converti vers une forme de tourisme discret et respectueux, et son image actuelle associe de façon heureuse patrimoine, paysage marin et architecture aux couleurs pastel.

 

Le village offre un bon exemple de la transformation d'un ancien port ligure en lieu de villégiature douce, sans rupture complète avec son passé.

Camogli donne de l'esprit ligure l'image d'un peuple marin, sobre, résistant et poétique sans emphase.

On y perçoit une culture de l'enracinement où la fidélité au quotidien compte d'avantage que l'exploit spectaculaire.