lundi 19 janvier 2026

Exposition "Rêveries de pierres": Poésie et Minéraux de Roger Caillois

 

L'Ecole des Arts Joailliers, en partenariat avec le Museum d'Histoire Naturelle, présente actuellement, et jusqu'au 29 mars 2026, une magnifique rétrospective dédiée à la collection du grand écrivain français du XX° siècle Roger Caillois (ici). 

Roger Caillois (1913-1978)

 Roger Caillois a collectionné les pierres avec passion et érudition pendant plus de vingt-cinq ans.

 

Sa passion a donné naissance à une écriture d'une poésie rare : dès 1959 il publie des essais inspirés par sa collection de "pierres à images", en particulier le petit et magnifique livre intitulé "Pierres", que j'ai découvert en 1979.


 "Je parle des pierres qui ont toujours couché dehors ou qui dorment dans leur gîte et la nuit des filons.

 


Elles n'intéressent ni l'archéologue ni l'artiste, ni le diamantaire...elles sont du début de la planète, parfois venues d'une autre étoile...elles sont d'avant l'homme...


...je parle des pierres plus âgées que la vie et qui demeurent après elle sur les planètes refroidies...


...je parle des pierres qui n'ont rien à faire que de laisser glisser sur leur surface le sable, l'averse ou le ressac, la tempête, le temps.

 

Je parle des pierres nues, fascination et gloire, où se dissimule et en même temps se livre un mystère plus lent, plus vaste et plus grave que le destin d'une espèce passagère."


Se détournant de l'art contemporain qui singe à ses yeux les processus naturels, Caillois préfère s'en remettre aux "mystérieuses et lentes démarches de la géologie" : la nature est peintre !


 



Caillois est partagé entre la rigueur de l'approche scientifique et les séductions de l'approche mythique.

Convaincu que l'univers est soumis à un nombre de lois fini, que l'on retrouve dans toute la nature, le poète associe les anomalies de la pierre à autant de "blessures" et de "cicatrices" (les minéralogistes parlent alors de dissolution-recristallisation).





 J'apprécie tout particulièrement les dendrites.

"Prisonnières du grès, les arborescences du manganèse y étalent leurs dentelles de feuillage, leurs chevelures de neurones. Sur les larges plaques du grès, leurs couleurs varient du rouge brique au noir, en passant par les différentes nuances de l'ocre.


Elles se déploient en larges buissons a demi desséchés par le soleil. Chaque brindille se détache et se ramifie avec une prestigieuse netteté.

Parfois elles atteignent l'ampleur des hautes palmes que les gorgonies dressent au fond des lagons dans les mers chaudes, comme de grandes mains ouvertes ou comme des lambeaux de filets qu'un lest empêcherait de remonter".

Collection personnelle


"Pourtant les dendrites ne furent jamais vivantes. Jamais la moindre sève n'irrigua leur dentelles ramifiées".

Caillois est fasciné par la symétrie et l'asymétrie qui règnent dans le minéral. D'un côté, des cristaux aux symétries figées dans des rigueurs implacables; de l'autre, des calcédoines aux formes imprévisibles, qui semblent échapper à toute logique. 





A travers de plus de 200 spécimens issus de sa collection, dont de nombreuses pièces qui sont montrées pour la première fois,  le parcours révèle la richesse de la pensée de l'écrivain, en faisant dialoguer les pierres et ses écrits.

Cette magnifique exposition "Rêveries de pierres" nous plonge dans la relation intime de Roger Caillois au monde minéral. 

 

lundi 5 janvier 2026

Nietzsche : Lettres d'Italie

 

Ce livre passionnant, publié aux éditions NOUS en 2019 propose un choix de lettres de la correspondance de Nietzsche dans lesquelles il est question de l'Italie.

Nietzsche (1844-1900)
 

 


 Le choix des lettres et leur traduction sont de Florence Albrecht et Pierre Parlant.

La remarquable et très intéressante préface est de l'écrivain Pierre Parlant .

 Nietzsche est connu pour ses réflexions profondes sur la morale, la religion et la nature humaine: ici.

Il faut rappeler que Nietzsche était également un musicien et un compositeur doué (Voir ici). Il est possible d'écouter ses œuvres sur Youtube.

Ces lettres ont été écrites de différentes villes italiennes entre 1876 et 1889.

 Il séjournera à Sorrente...


 ... à Venise ...


 ... à Gênes ...


 ... et finalement à Turin

 

Elles font apparaître le philosophe sous un jour inattendu : voyageur, marcheur ("Je suis au moins huit heures par jour sur les chemins : c'est à ce prix que je supporte la vie"), "médecin et patient en une seule personne".

Ces lettres sont périphériques mais essentielles à la compréhension de son œuvre. 

Nietzsche est un homme qui aime le Sud, qui cherche et trouve l'endroit où le travail est enfin porté par une force vitale débordante. 


"Si malgré le ressassement de souvenirs et les douleurs qui ne lui laissent aucun répit, Nietzsche affirme avoir trouvé à Gênes  le "bon endroit" pour se reconstruire, si son cœur s'y est emballé, dit-il, "trois fois par jour, avec toute cette étendue ouverte sur le lointain et cette atmosphère de puissance entreprenante", il n'en demeure pas moins que la révélation d'une ville donnant à sa vie une allure joyeuse, fût-elle de courte durée, se fera à Turin". Pierre Parlant

L'Italie apparait dans ces lettres comme un "contre-monde" par rapport à l'Allemagne et pour Nietzsche, l'Italie n'est pas un décor, mais un principe philosophique vécu : clarté, légèreté, sobriété. 

Ses lettres sont traversées par la question du corps, souvent absente des textes théoriques : migraines, épuisement nerveux, solitude radicale, dépendance au climat et aux lieux... 

Nietzsche élabore en Italie une philosophie incarnée, qui nait contre la douleur, mais aussi grâce à elle. 


 

"En toutes choses, je trouve qu'ici la vie vaut la peine d'être vécue" Nietzsche 

C'est en Italie que mûrissent Ainsi parlait Zarathoustra, Le Crépuscule des Idoles, L'Antéchrist

Mais les dernières lettres italiennes de Turin sont hantées par un sentiment de clarté extrême, une exaltation inquiétante, une conscience aigüe de l'isolement et précèdent de peu l'effondrement mental de 1889.

L'Italie devient alors le lieu paradoxal de la lumière finale! 

 

jeudi 4 décembre 2025

"Le mauvais sort" de Beppe Fenoglio : un petit bijou dur et impitoyable

 

"Le mauvais sort" (La Malora) décrit la vie d'un adolescent paysan dans les Langhe, cette région vallonnée du Piémont que Beppe Fenoglio transforme en une sorte de monde mythique impitoyable.

Beppe Fenoglio (1922-1963)


On y suit Agostino qui grandit dans une famille pauvre, sur une terre dure où chaque geste, chaque récolte, chaque hiver est une lutte.

Ce magnifique petit livre (110 pages) raconte de façon poignante, et avec une intensité digne des plus grandes épopées,  comment Agostino, au cours d'une vie simple et héroïque, internalise la fatalité, ce "mauvais sort"que le titre évoque, et comment il essaye de devenir un homme dans un monde où son destin semble déjà écrit. 

 

Paysage des Langhe (Piémont)

C'est sous le signe de l'atavisme et de l'ancestral, de l'attachement de l'auteur à ses collines natales des Langhe que s'anime ce sobre et puissant tableau de la vie paysanne piémontaise de l'entre-deux-guerres.

Beppe Fenoglio est né à Alba, dans le Pïémont, en 1922. Voir ici.

Engagé en 1944 dans la Résistance contre la République Sociale Italienne fasciste (ici) dans les Langhe, c'est cette expérience qu'il relate dans la plupart de ses écrits, marqués par le néoréalisme (ici). 

 

C'est dans cette région, que j'ai déjà parcourue, que "le plus solitaire de nous tous" comme le désignait Italo Calvino, écrira les trois romans publiés de son vivant : Les vingt-trois jours de la ville d'Alba, Le Mauvais Sort et Le printemps du guerrier.

Il meurt prématurément à 41 ans.

Son œuvre, largement posthume, est aujourd'hui considérée comme l'une des plus importantes de la littérature italienne d'après guerre.

 


lundi 1 décembre 2025

Cinéma : Sirāt d'Oliver Laxe : le chemin étroit entre chute et rédemption

 

Le film "Sirāt" d'Oliver Laxe, que j'ai vu hier avec grand intérêt et émotion est plus qu'un road-movie mystique dans le désert marocain.

Le titre "Sirāt" fait référence au pont mythologique, dans la tradition islamique, censé relier l'enfer au paradis, un passage dangereux et incertain.

Les personnages du film (un père et son fils, des raveurs) sont à la dérive, et emportés dans une quête, ou plutôt un trip chaotique dans le désert du sud marocain, ou dans leur propre désert intérieur, en quête d'une disparition (une jeune fille et une sœur pour le père et son fils) et certainement en quête d'eux-mêmes.




Ce trip n'est pas un chemin clair vers la vérité : il est semé d'embûches terribles, tant matériellement qu'intérieurement, dans un contexte de guerre imminente.


Cette quête se déroule sur un pont précaire, le sirāt : l'équilibre est fragile, la frontière entre libération et destruction particulièrement mince. 

Le sirāt devient symbole de la précarité de notre existence, de la difficulté à trouver un sens, un refuge ou un salut quelconque.


Le film dépasse rapidement le cadre du simple drame personnel du père et de son fils mais creuse l'absence, la perte, le deuil.

La traversée du désert, les dangers, le chaos qui s'installe nous plongent dans un monde en déliquescence, nous fait côtoyer des individus à la marge mais solidaires : l'horizon s'annonce lointain et incertain.

Le voyage est aussi intérieur : une exploration de nos peurs, de nos blessures et de notre humanité. 


 

Ce qui est puissant dans ce beau film, c'est que nous sommes nous-mêmes, tout comme les personnages, confrontés à notre propre fragilité : l'absence, la mort, l'injustice, la dissolution des repères.


Le film montre aussi  que l'humanité peut renaître dans l'adversité : les ravers, le père et le fils se retrouvent ensemble, traversant le désert, traversant l'épreuve, une communauté improbable, mais solidaire.

 

Ce film puissant est en fait plus intuitif que narratif, il touche le spectateur non seulement par l'histoire, mais par les sens :  la musique, la lenteur, les splendides paysages où nous sommes immergés.


Sirāt est une invitation à ressentir, à questionner, à s'interroger sur la vie, la mort, le destin, la quête de sens et la solidarité. 

Magnifique! 

 


 

mercredi 26 novembre 2025

Opéra : Une Walkyrie fascinante et décevante à l'Opéra de Paris-Bastille

 

La Walkyrie de Wagner, à laquelle j'ai assisté lundi 24 novembre 2025 à l'Opéra Bastille (5h avec 2 entractes!) était à la fois fascinante et très décevante.

 

Fascinante au niveau musical : la distribution vocale est en effet exceptionnelle.

Tamara Wilson, James Rutherford (En remplacement de Iain Paterson), Eve-Maud Hubeaux, Elza van den Heever, Stanislas de Barbeyrac et Günther Groissböck ont été particulièrement applaudis pour leurs performances. 

Brünnhilde est bouleversante, en sortant du registre héroïque pour assumer une humanité fragile.

Wotan abandonne la théâtralité habituelle pour se montrer tragiquement nu et désemparé.  

L'Orchestre de l'Opéra de Paris dirigé par Pablo Heras-Casado nous a offert une Walkyrie inspirée musicalement, toute en clarté, richesse et raffinement.

Pablo Heras-Casado
 

Pour tout dire, la qualité des interprètes et des musiciens sauve la production suite aux grandes réserves à émettre sur la mise en scène de Calixto Bieito.

Calixto Bieito
  

Décevante à plus d'un titre, à mon avis, cette mise en scène qui, volontairement, refuse le mythe! 

Elle se veut une approche sombre et provocante devant pousser à la réflexion sur les enjeux contemporains, d'accord, mais on tombe dans le lourd et l'incohérent.

Les décors apocalyptiques dépouillés visuellement, les masques à gaz, les bonbonnes d'oxygène laissent supposer que l'atmosphère est irrespirable en dehors de ce huis-clos.


L'absurde fait son apparition avec le chien robot E-doggy (largement hué), puis on tombe dans le ridicule lorsque Brünnhilde apparait avec entre les jambes une tête de cheval en jouet, et lorsque Wotan traîne son mal être en robe de chambre et pantoufles ...

 

Le traitement des Walkyries : elles ne sont plus des guerrières mythiques mais des femmes blessées, ce qui est original mais nuit complètement à l'élan dramatique. Plus de "chevauchée des Walkyries", si dramatique. 

 Le mythe se réduit donc, pour le metteur en scène, à la cellule familiale : Wagner à l'ère post apocalyptique.

 

Wotan n'est plus un dieu punissant mais un père incapable de regarder sa fille, qui s'oppose à sa volonté,  ni de gérer ses propres émotions. La scène où il explose face à Brünnhilde (et face à lui-même) devient une crise de panique psychologique, sans aucun geste héroïque.

Dans ce choix de mise en scène, la psychologie remplace le mythe et on bascule dans une lecture presque freudienne : mémoire familiale, traumatismes transgénérationnels, désir incestueux comme réaction à la violence du monde (Siegmund et Sieglinde). 

 

 En résumé, ce que Bieito raconte avec cette mise en scène, c'est la disparition du sacré : il ne reste plus que des êtres blessés, soumis à des règles sociales absurdes, englués dans un patriarcat qui détruit tout.

Cette Walkyrie frappe, irrite, et m'a déçu : elle veut nous mettre, mais par un parti-pris maladroit, en face de notre modernité désenchantée. 

Reste la musique de Wagner, monumentale et très travaillée dans le détail, mais peut-on la séparer du théâtre et de la mise en scène? Le projet d'"œuvre d'art totale" du musicien (son, mythe et théâtre se confondant dans un même langage dramatique) se trouve ici désarticulé.