lundi 16 mars 2026

"L'école des femmes" de Molière, revisité avec bonheur par Frédérique Lazarini à l'Artistic Athévains à Paris

 

La mise en scène de "L'école des femmes" de Molière, par Frédérique Lazarini est saluée à juste titre pour son exaltation de la liberté et son humour glaçant, qui soulignent la complexité des personnages.

C'est un conte d'hier et d'aujourd'hui! 

(Jusqu'au 3 mai 2026)

 Les caméras de surveillance et la cage de verre symbolisent l'emprise d'Arnolphe et la libération d'Agnès, rappelant les thèmes contemporains de contrôle et d'autonomie.

L'histoire se déroule en une seule journée dans la demeure d'Arnolphe, un tuteur qui a élevé Agnès dans l'ignorance et l'isole du monde afin de l'épouser.

Chrysalde et Arnolphe
 

Mais Agnès découvre le monde depuis son balcon et tombe amoureuse d'Horace. 

Agnès et Horace
 

Frédérique Lazarini décrit Arnolphe comme un homme jaloux et possessif dont la suspicion se manifeste par des caméras, tandis qu'Agnès devient une ode à l'intelligence féminine qui se libère grâce à l'amour.

 Le désir de liberté éprouvé par Agnès et l'amour qu'elle ressent pour Horace provoquent la chute d'Arnolphe, qui voit sa "propriété" s'échapper. 


 

"J'avais envie que la transformation d'Agnès soit mise à nu dans une installation qui ne lui laisse aucune intimité, aucun jardin secret, jusqu'à ce qu'elle ait la force de s'en affranchir pour explorer, libre, ses contours propres.

Maison transparente et caméras de surveillance ont été mes points de départ dramaturgiques, dont le scénographe François Cabanat et le vidéaste François Givort se sont faits les interprètes." (Frédérique Lazarini) 

Cédric Colas (Arnolphe)

Le spectacle met en lumière le dysfonctionnement du patriarcat tout en célébrant la puissance libératrice de l'amour, créant un souffle de liberté qui résonne avec les enjeux contemporains de la surveillance et de l'autonomie individuelle.

Sara Montpetit (Agnès)

 
Hugo Givort (Horace)

Une mise en scène inventive et qui interroge passé et présent et des acteurs formidables! 

Courez-y vite! 

lundi 9 mars 2026

Le peintre Bilal Hamdad et le Paris d'aujourd'hui au Petit Palais

 

L'exposition "Bilal Hamdad. Paname" , unanimement saluée par les visiteurs, s'est déroulée au Petit Palais, à Paris, du 17 octobre 2025 au 8 février 2026  et a présenté une vingtaine d’œuvres de l'artiste, dont deux inédites, créées spécialement pour l'occasion, en dialogue avec les collections permanentes du Musée.

Bilal Hamdad

 Le peintre franco-algérien surdoué, formé aux Beaux-Arts en Algérie, puis à Paris,  a fait entrer le Paris d'aujourd'hui, de Barbès aux migrants, au Petit Palais. Voir ici.


Ce qui frappe, lorsqu'on contemple ses tableaux, c'est leur réalisme saisissant. C'est une peinture figurative très construite, à la fois documentaire et profondément lyrique, qui fait du Paris contemporain un laboratoire de solitude, de regard et de temps.

Il dialogue avec les toiles des grands maîtres, en particulier de Velázquez, qu'il admire et crée des ponts vertigineux entre passé et présent.

Ses tableaux mettent en lumière des personnages solitaires et anonymes, contrastant avec l’effervescence parisienne, ainsi que des scènes de personnages attablés dans des cafés.



 

Bilal Hamdad peint également des scènes étonnantes de corps allongés dans une eau stagnante et trouble, qui sont un hommage aux traversées de la Méditerranée, entre sommeil et mort.



Il intègre des références subtiles à Rubens, Manet, Courbet, Le Caravage, Hopper.

L'artiste part de ses photographies pour produire des toiles à l'huile au réalisme saisissant.

 


Il part d'un moment saisi sur le vif, puis, par la peinture, le charge d'une densité temporelle nouvelle  : ses toiles sont décrites comme des "ralentisseurs temporels".


Il réinterprète des œuvres classiques par exemple l'Angélus de Millet, l'Ophélie de Millais, dans des scènes urbaines contemporaines.

Ce qui est remarquable, ce sont ses cadrages et son clair-obscur et sa capacité à faire naître une émotion forte à partir de détails minuscules de la vie quotidienne et ensuite à remonter vers ce qu'il dit de la condition humaine aujourd'hui.

Une peinture humaniste contemporaine qui touche, qui inspire : exceptionnel! 


 

lundi 2 mars 2026

La Statue de la Liberté : entre Bartholdi et Eiffel, des compromis fragiles pour une réussite spectaculaire

 

Ayant eu l'occasion de grimper à l'intérieur de la Statue de la Liberté, à New-York, la semaine dernière (354 marches dans un escalier en colimaçon très étroit), pour aboutir dans sa couronne, je me suis intéressé aux conditions particulières de sa construction.

 

Grimper jusque dans la couronne, ça se mérite!

En 1865, l'avocat et anti-esclavagiste parisien, Edouard de Laboulaye  lance l'idée d'offrir aux États-Unis un monument symbolisant la Liberté pour célébrer le centenaire de la Déclaration d'Indépendance américaine : ici.

Edouard de Laboulaye (1811-1883)
 

Pour lui, la statue doit incarner la victoire de la liberté sur l'oppression, rendre hommage à l'abolition de l'esclavage et rappeler au monde que la France est le Pays des Lumières.

Le sculpteur colmarien Auguste Bartholdi est alors chargé de transformer cette vision en œuvre : ici.

Auguste Bartholdi (1834-1904)
 

Bartholdi a d'abord réalisé un modèle de 1,20 m (pour l'Exposition universelle de 1878), puis un modèle de 2,11 m à l'échelle de 1/16°, qui a servi de base pour l'agrandissement final, aboutissant à une statue de 46 m de hauteur (avant l'ajout du socle).

Une campagne de financement a été menée sur 5 ans en France (1871-1876) pour couvrir le 600 000F nécessaires à la construction de la statue.

Les travaux ont débuté en 1876 dans les Ateliers de la cuivrerie d'art Gaget, Gauthier et Compagnie, 25 rue de Chazelles à Paris.

Mais la construction de la statue est un défi technique sans précédent. Pour donner forme à ce géant, Bartholdi s'entoure des meilleurs ingénieurs.

Bartholdi, maître d’œuvre du projet, réalise les maquettes, supervise le travail du cuivre (technique du repoussé), dirige le chantier.

Eugène Viollet-le-Duc, architecte visionnaire ayant déjà rénové Notre Dame de Paris, conçoit la structure de la main et du flambeau, premiers éléments achevés et exposés à Philadelphie (Exposition Universelle de 1876). Ici.


Les visiteurs payent 50 cents pour monter jusqu'au balcon de la torche. 

Viollet-le-Duc propose une structure de caissons de tôle remplis de sable pour soutenir l'enveloppe métallique, mais il meurt en 1879.

Eugène Viollet-le-Duc (1814-1879)

C'est alors Gustave Eiffel, réputé pour ses ouvrages métalliques,  et sa maîtrise des contraintes de vent et de hauteur, qui reprend le flambeau (La construction de la Tour Eiffel démarrera plus tard, en 1889). Ici.

Gustave Eiffel (1832-1923)

 Il s'avère que la coopération entre Bartholdi et Eiffel n'est pas fusionnelle : Bartholdi défend jusqu'au bout ses exigences de silhouette et de geste (notamment l'angle du bras tenant la torche), quitte à retoucher les solutions d'Eiffel et de ses ingénieurs, ce qui provoque des compromis fragiles...

Eiffel et son équipe, en particulier le jeune ingénieur alsacien Maurice Koechlin, (qui concevra la structure de la Tour Eiffel) abandonnent les caissons de Viollet-le-Duc pour une ossature entièrement métallique, souple et légère, sur laquelle on viendra fixer les plaques de cuivre.


Maurice Koechlin (1856-1946)

 Eiffel et Koechlin conçoivent un pylône central, composé de quatre montants verticaux reliés entre eux, colonne vertébrale de la statue, et un réseau de poutrelles secondaires et de consoles métalliques qui viennent porter les différents volumes du corps (buste, bras, tête, draperies) à la manière d'un squelette.

 

Photos personnelles
 


Sur ces éléments secondaires sont fixées des lattes métalliques où se boulonnent ou se rivent les 300 plaques de cuivre de 2 mm d'épaisseur formant l'enveloppe externe.

 

La structure métallique interne porte donc la "peau" de cuivre, qui n'est pas elle-même porteuse.

La jonction entre l'ossature en fer et la peau de cuivre est conçue pour permettre de petites déformations différentielles (dilatation thermique, flexion au vent) sans fissurer l'enveloppe.

L'intérieur de la tête de Miss Liberty
 

La vue, bouchée ce jour là, depuis la couronne
 

Eiffel a cherché à concilier trois impératifs : stabilité au vent maritime, dilatation du métal, nécessité de démonter la statue pour la transporter à New York.

En effet, la Statue de la Liberté est un mécano démontable, entièrement montée à Paris, puis démontée en éléments numérotés et expédiés par bateau à New York pour y être remontée sur son piédestal. 

La structure intérieure de la statue est fixée sur son piédestal par des énormes boulons  qui fixent 16 barres de tension verticales longues de 18 m.

2 des 16 boulons qui retiennent la statue sur son socle.

 

L'un des points essentiels de désaccord entre Eiffel et Bartholdi a été le cas particulier du bras et de la torche.

En effet, le bras droit portant le flambeau est un appendice très haut, exposé au vent et qui crée un bras de levier important par rapport au pylône central.

Dans les plans d'Eiffel, le bras est rapproché au maximum de la verticale au dessus de la structure centrale, afin de limiter les moments de flexion.

Le bras de la statue, objet du désaccord entre Bartholdi et Eiffel

 

Bartholdi trouve cette position trop "ingénieur" et pas assez expressive : il corrige lui-même les dessins en inclinant d'avantage le bras vers l'extérieur et vers l'avant pour retrouver la dynamique qu'il souhaite.

Ces modifications, confirmées par un schéma annoté découvert en 2018 affaiblissent mécaniquement le montage et expliqueront en partie des vulnérabilités constatées ultérieurement.

Pour Eiffel, la statue marque un passage symbolique d'ouvrages purement utilitaires (ponts, gares) à des constructions où la structure devient elle-même architecture, ce qui culminera avec la Tour de 300 m de 1889.

Construction de la Tour Eiffel

 Et pour finir ...

... une vision à peine chauvine de Miss Liberty...

 

lundi 16 février 2026

Magdalena Abakanowicz : "La trame de l'existence" au Musée Bourdelle, à Paris

 

Artiste majeure de la scène polonaise du 20° siècle, Magdalena Abakanowicz a livré des sculptures et des œuvres textiles  puissantes, immersives, poétique et inquiétantes à la fois. Voir ici.

 

Magdalena Abakanowicz (1930-2017)

Inspirée par le monde organique, par la sérialité et la monumentalité, sa création possède une puissance plastique et existentielle rare et une présence indéniable, en résonance avec les problématiques contemporaines : environnementales, humanistes, féministes. 

J'avais déjà eu l'attention attirée sur cette artiste lors d'un séjour à Chicago ; il s'agissait de son œuvre monumentale "Agora" : 106 silhouettes en fer sans têtes disposées dans le Grant Park de Chicago, représentant une foule anonyme et figée où le spectateur est confronté physiquement aux sculptures.

"Agora"à Chicago
 

Ses foules silencieuses évoquent la vulnérabilité, la solitude dans la masse, l'identité collective versus individuelle.

 Je me suis donc précipité au Musée Bourdelle pour voir l'exposition de certaines de ses œuvres, intitulée "La trame de l'existence" (Jusqu'au 12 avril 2026).

 

"Abakans"
 

 

 Magdalena Abakanowicz a révolutionné l'art textile dans les années 1960-70 avec ses "Abakans", des sculptures monumentales en sisal, crin et fibres naturelles suspendues dans l'espace.


 

"Je ne m'intéresse pas au tissage sous ses formes traditionnelles, ni à son usage professionnel, ni à ses significations restreintes. Je ne m'intéresse aux techniques de tissage que dans la mesure où elles servent mon processus créatif."

L'artiste explore également les corps et la condition humaine.


 

Ses "Têtes" présentent des figures humaines anonymes, fragmentaires, tronquées.

 

Les surfaces sont rugueuses, cousues, fendues, imparfaites.


Son approche intègre l'imperfection, les accidents, l'empreinte du temps et des processus naturels de création et dégradation. 


"En décidant de créer des groupes, je voulais remettre en cause la sculpture comme objet singulier, trop vite réduit à un élément décoratif. Je voulais confronter l'homme à lui-même, à sa solitude parmi la multitude..."

  

Son œuvre est profondément marquée par l'expérience de la violence de l'occupation nazie, de la Seconde Guerre mondiale, de la Pologne communiste et de son totalitarisme.

Sans être littérale, elle porte l'empreinte de la violence historique, de la déshumanisation moderne et de la résistance silencieuse. 


 Son travail reste viscéral, profondément humain, entre  archaïsme et modernité,  tout en étant universel et intemporel.

On pourrait résumer son œuvre comme une méditation tragique sur le corps, la foule, l'incertitude et la vulnérabilité humaine.