lundi 22 juin 2026

Le Jardin Albert Kahn à Boulogne-Billancourt : un écrin de verdure exceptionnel et une oeuvre philosophique

 

Le Jardin Albert Kahn, à Boulogne-Billancourt, que j'ai eu le plaisir de découvrir à l'occasion de ma visite au Musée (ici) est bien plus qu'un simple espace vert et un écrin de verdure exceptionnel.


C'est une œuvre philosophique, une tentative de concilier les cultures du monde par le paysage.

Conçu à la charnière du XIX° et du XX° siècle, ce parc de près de 4 ha porte une histoire singulière et reflète l'idéal de paix universelle de son créateur. Ici.

 

Albert Kahn (1860-1940)

Albert Kahn (1860-1940), banquier d'origine alsacienne enrichi notamment grâce à des investissements en Afrique du Sud (mines de diamants et d'or), achète une première propriété au Quai du Quatre-Septembre à Boulogne en 1893, près de sa résidence personnelle. 

Il agrandit progressivement le domaine par acquisitions successives jusqu'aux années 1920, pour atteindre environ 4 hectares.


Albert Kahn était surtout un humaniste discret. 

Ce qu'il a créé, c'est une succession de jardins thématiques, une collection de "scènes" évoquant différentes traditions paysagères du monde, qui cohabitent en harmonie, symbolisant l'union et la tolérance entre les peuples.


Ce projet est indissociable de ses "Archives de la Planète", un projet monumental visant à figer la diversité du monde à travers la photographie (autochromes) et le cinéma.

Pour réaliser son projet il fait appel à un paysagiste de renom, Louis-Sulpice Varé (ici) , concepteur du Bois de Boulogne, et ensemble, ils conçoivent un parcours à travers le monde et les écosystèmes :

Louis-Sulpice Varé (1803-1883)

 

Un jardin français classique à la Le Nôtre avec une roseraie et une serre, dessiné en 1899 par les célèbres frères Duchêne


 


 

Un jardin anglais paysagé, avec ses pelouses vallonnées, ses massifs asymétriques et sa rivière serpentine, évoquant une nature romantique et libre.




 

Un jardin japonais, créé en 1898, (le plus célèbre, remanié plusieurs fois, notamment avec l'aide de jardiniers japonais).

Marquante et hautement symbolique, cette section est créée au retour d'un voyage d'affaires au Japon.

Kahn fait venir d'authentiques maisons traditionnelles en pièces détachées de Kyoto, ainsi qu'un protocole de thé, remontés par des ouvriers nippons. 


 








Une forêt vosgienne, en hommage à sa région natale de Marmoutier, en Alsace.

Cette juxtaposition de styles reflétait sa vision personnelle d'un monde où les cultures pourraient coexister et se comprendre mutuellement, une préoccupation centrale chez lui, qui finança aussi les "Archives de la Planète" (fonds photographique et cinématographique autochrome) pour documenter la diversité du monde avant qu'elle ne s'efface.

Ruiné par le krach de 1929, Kahn doit céder sa fortune et meurt en 1940. 


Le département de la Seine, puis les Hauts-de-Seine, reprennent le domaine, qui devient musée départemental à partir des années 1990, avec d'importants travaux de restauration des jardins japonais, notamment dans les décennies suivantes, par le paysagiste japonais Fumiaki Takano.

Fumiaki Takano (1943-2021)

Puis, en 2022, un nouveau parcours de visite et un bâtiment d'exposition contemporain est dessiné par l'architecte Kengo Kuma.

 

Kengo Kuma

Albert Kahn, par son œuvre espérait démontrer visuellement que la diversité mène à l'harmonie et non au conflit : extraordinaire!

 


dimanche 21 juin 2026

Au Musée Albert Kahn : "Bénin aller-retour : Regards sur le Dahomey de 1930".

 

J'ai pu visiter, juste avant sa clôture, une belle et intéressante exposition : "Bénin aller-retour, Regards sur le Dahomey de 1930" au Musée Albert Kahn, à Boulogne-Billancourt: Ici.

 


 

L'exposition repart de la mission de 1930 menée au Dahomey par le Père Francis Aupiais et le photographe et cinéaste Frédéric Gadmer pour les "Archives de la Planète" d'Albert Kahn, seule incursion des "Archives de la Planète" en Afrique subsaharienne, et dernière grande expédition avant l'arrêt du projet causé par la faillite de la banque Kahn. 

Le Père Francis Aupiais (1877-1945)


En 1905, le Père Francis Aupiais est envoyé par les Missions Africaines de Lyon au Dahomey (actuel Bénin). Il va y passer près de 30 ans. Au-delà de son rôle de missionnaire, il va vouloir montrer et faire partager son enthousiasme pour ces peuples que l’on disait ” primitifs “.

Le Père Aupiais était un missionnaire catholique engagé qui militait pour une "reconnaissance africaine" et entendait lutter contre les préjugés et les représentations racistes. 

Carte de la "Colonie du Dahomey"

 

Frédéric Gadmer y a produit 1 102 autochromes et tourné 140 bobines de film sous la direction d'Aupiais, le plus important fonds filmique des "Archives de la Planète" et l'un des tout premiers corpus de l'ethnographie française filmée. 

 

Le photographe  et cinéaste Frédéric Gadmer

Cette exposition n'est pas une simple exhumation d'archives coloniales. 

 







Le commissariat de cette exposition (Julien Faure-Conorton et David-Sean Thomas) construit un véritable « aller-retour » : quatre artistes béninois contemporains  (Ishola Akpo, Thulani Chauke, Sènami Donoumassou et Roméo Mivekannin) ont été invités à réinterpréter les images de 1930 par l'installation, la performance, la photographie et la peinture, en contrepoint critique. 

Agbara Women par Ishola Akpo

 
Sénami Donoumasso


 

Roméo Mivekannin


Le parcours se referme sur la postérité de ces images : leur diffusion via les conférences d'Aupiais, leur instrumentalisation lors de l'Exposition coloniale de 1931, et leur réactivation par des institutions artistiques actuelles. 



Cette structure en double mouvement  (regard colonial documenté puis retourné par des artistes béninois d'aujourd'hui) est précisément le genre de dispositif qui m'intéresse (je l'avais relevé pour les stratégies de décolonisation au Castello d'Albertis à Gênes). 

Le projet a été nourri par des missions de terrain menées par les équipes du musée en 2023 et 2024 et une coopération décentralisée avec des partenaires béninois, ce qui suggère une démarche moins extractive que beaucoup d'expositions « regards croisés ».


 Passionnant !

 

samedi 20 juin 2026

A Hambourg, l'Elbphilharmonie : une histoire mouvementée et fabuleuse

L'histoire de la construction de l'Elbphilharmonie à Hambourg, surnommée l'Elphi, est l'une des plus mouvementées de l'architecture contemporaine : un véritable roman dont l'épilogue a failli ne jamais arriver!

L'histoire commence en 2001, mais c'est en 2003 que le projet prend corps, sous l'impulsion du promoteur hambourgeois Alexander Gerard, qui voyait les choses en grand. 

L'idée était d'ériger un édifice qui deviendrait le nouvel emblème de la ville.

À l'origine du projet se trouvait un entrepôt de briques sur lequel les architectes suisses Herzog & de Meuron ont eu l'idée de poser un vaisseau de verre abritant des salles de concert, un hôtel, des restaurants et des appartements de luxe.

La Philharmonie de l'Elbe a ainsi été construite à partir d'un ancien entrepôt de fèves de cacao nommé Kaispeicher A, édifié en 1870 dans le port de Hambourg. 

 


La base massive et sombre symbolise la terre et l'histoire maritime de Hambourg tandis que la superstructure en verre évoque des vagues, des voiles de navires et des cristaux de quartz. 

À l'origine conçu pour supporter le poids de millions de sacs de fèves de cacao, cet entrepôt allait prêter sa robuste structure à l'édifice nouveau qui reposerait sur lui. 

En septembre 2006, le marché est attribué à Adamanta, un consortium formé par Hochtief Construction AG (ici) et Commerz Real AG, chargé à la fois de construire l'Elbphilharmonie et d'exploiter la partie commerciale du projet : hôtel, restaurants, appartements, parkings. 

Les travaux débutent le 2 avril 2007 avec la pose de la première pierre, après approbation unanime du gouvernement de la ville. 

 


Une tâche pharaonique !

La tâche était en effet pharaonique : poser un bâtiment de 200 000 tonnes, exposé à tous les vents, aux risques d'inondation et de collision avec un paquebot géant, sur un entrepôt de briques édifié en 1870, lui-même reposant sur des pilotis.

  


Mais ce qui devait être un chantier de trois ans tourne au calvaire! 

À l'époque du lancement, la salle de concert devait transformer Hambourg en métropole culturelle internationale et ne coûter que 82 millions de francs suisses. L'ardoise s'est alourdie au fil des années. 

 

Un chantier à l'arrêt !

Les conflits entre la ville de Hambourg, les architectes et l'entreprise Hochtief s'accumulent. 

Le contrat est amendé quatre fois jusqu'à fin 2008, sans que les crises se résolvent.

En novembre 2011, le chantier est à l'arrêt, le budget s'est envolé et l'avenir de l'édifice est compromis. 

L'année suivante, Herzog & de Meuron font de leur mésaventure une installation à la Biennale de Venise : sur les murs de l'espace alloué à la Corderie, d'innombrables coupures de journaux et des maquettes suspendues racontaient la douloureuse genèse d'un bâtiment alors dans une impasse, dans une froide autoflagellation. 

Voir ici

 


 

En avril 2013, un nouveau contrat est signé, fixant un coût total estimé à 575 millions d'euros et engageant l'entrepreneur à assumer toutes les responsabilités pour la partie déjà construite comme pour celle restant à bâtir. 

Le chantier reprend sous une surveillance drastique.

Après des années de polémique autour du coût et des pannes d'un chantier qui avait débuté avant même la fin de sa planification, un épilogue aux allures de happy end se dessinait peu à peu. 

 

Vue sur le Port depuis l'Elbphilharmonie

Le 6 septembre 2016, lors d'une répétition du NDR Elbphilharmonie Orchestra dans ses nouveaux locaux, musiciens, architectes et ouvriers sortent de la salle les larmes aux yeux.

En janvier 2017, l'Elbphilharmonie ouvre ses portes au public avec 7 ans de retard et un budget multiplié par 10. 

 

Vue depuis le promenoir du bâtiment

Une prouesse technique sans précédent!

La façade en verre est composée de 1100 fenètres uniques, courbées individuellement au mm près.

Pour isoler la Grande salle des bruits extérieurs du Port, la structure de la salle de concert de 12500 tonnes est entièrement suspendue et désolidarisée du reste du bâtiment grâce à 362 immenses ressorts en acier 

Au cœur du projet, une prouesse technique sans précédent: 

Herzog & de Meuron ont travaillé avec l'acousticien japonais Yasuhisa Toyota pour développer le concept de la « White Skin » : un revêtement de murs et de plafond en gypse dont l'épaisseur et la structure de surface sont calculées avec précision pour diffuser le son dans chaque recoin de la salle. 



Les 10 000 panneaux de fibre de gypse ont été fraisés individuellement, chacun pesant environ 70 kilos ; leur seule production a pris un an, car il a fallu d'abord construire les machines correspondantes. 

La Grande Salle, disposée « en vignoble » (le public entourant l'orchestre) , est tapissée de ces panneaux alvéolés et surmontée d'un réflecteur acoustique. 

 

  

La salle est inaugurée le 11 janvier 2017 en grande pompe, en présence d'Angela Merkel et de plusieurs centaines d'invités du monde de la culture et de la politique.

Le bilan financier est vertigineux : à la suite de litiges entre le Sénat et les entrepreneurs ainsi que de nombreuses modifications, le coût a été multiplié par plus de dix : de 77 millions d'euros initialement à 789 millions. Certaines estimations vont jusqu'à 865 millions d'euros. 




Mais le résultat architectural et acoustique impose le silence aux détracteurs. 


 

« Elphi », a attiré plus de 10 millions de visiteurs depuis son ouverture en 2017. 


 

Elle est aujourd'hui considérée comme l'une des salles les plus grandes et les plus performantes acoustiquement conçues pour la musique symphonique, plaçant le public non pas devant mais autour de l'orchestre. 

 


Ce que l'Elbphilharmonie illustre peut-être mieux que tout autre édifice contemporain, c'est la tension irréductible entre l'utopie architecturale et la réalité de la maîtrise d'ouvrage publique : dix ans de tribulations pour un bâtiment fabuleux et exceptionnel.

Aujourd'hui, l'Elbphilharmonie a fait oublier ses aléas et ses scandales financiers et le bâtiment accueille des millions de visiteurs chaque année,  faisant de ce lieu un espace public majeur autant qu'un temple de la musique! 

 


J'ai pu y assister à un concert , magnifique et émouvant, de l'Orchestre National de Kiev, le 5 Juin 2026 (Konzert für Menschlichkeit : Humanitäre Hilfe für die Ukraine).

Voir ici et pour plus de détails et pour les interprètes.