jeudi 25 juin 2026

L'Ouest américain et l'eau du Colorado : chronique d'une catastrophe annoncée

 

Je suis allé souvent dans l'Ouest américain et, d'année en année, j'ai été frappé par la baisse régulière du niveau d'eau dans le fleuve Colorado, le Lac Powell et le Lac Mead

Le niveau du Lac Mead baisse régulièrement
 

Le fleuve Colorado est à l'agonie : quelles peuvent être les conséquences de cette situation dramatique, qui est loin d'aller en s'améliorant?

Le fleuve Colorado tout au fond du Grand Canyon

 

Le bassin du fleuve Colorado traverse une période charnière. 

 

Le Lac Mead (2017 et 2022)

De plus, l'année 2026 s'annonce comme l'une des pires années hydrologiques jamais enregistrées en raison d'un hiver très sec et de températures anormalement élevées qui ont réduit le manteau neigeux des montagnes à un niveau historiquement bas. 

Les deux grands réservoirs du système, le lac Powell et le lac Mead, sont au plus bas (le lac Mead oscille sous les 35 % de sa capacité).

 

Diminution du niveau du Lac Mead de 2000 à maintenant

  

Quel est le contexte de cette crise ?

Le point de départ est une fiction juridique vieille d'un siècle. 

Le Colorado River Compact de 1922  sépare le bassin du Colorado en deux : le bassin supérieur (Utah, Colorado, Nouveau-Mexique, Wyoming) et le bassin inférieur (Arizona, Nevada, Californie).


 

Un problème existentiel se pose désormais en toile de fond : celui de la surexploitation du fleuve. Le Colorado River Compact s’était basé sur une décennie particulièrement humide pour chiffrer la quantité d’eau prélevable du système chaque année. 

 Il va nous falloir apprendre à vivre avec les quantités d’eau véritablement mises à disposition par la rivière , confirme Becky Mitchell.  

Des modélisations récentes montrent que si l'année hydrologique 2027 ressemble à 2025 , l'une des cinq années les plus sèches depuis 2000,  les États-Unis surconsommeraient le débit naturel du fleuve de 2,59 millions d'acres-pieds, ce qui risquerait de provoquer un effondrement du système de stockage du bassin

Les lacs Mead et Powell se retrouveraient juste au-dessus des niveaux minimaux nécessaires au fonctionnement hydraulique et électrique des barrages : le barrage de Glen Canyon pour le Lac Powell ...

 

Barrage de Glen Canyon

... et le barrage Hoover pour le Lac Mead.

 

Barrage Hoover

 

Depuis 2000, les débits naturels ont diminué de 20 % ; en 2026, le Lac Powell n'est rempli qu'à 25 % et le Lac Mead à 34 %. 

 


Quelles en sont les conséquences économiques?

L'agriculture est le premier domino!

Chaque année, la moitié des eaux du fleuve est détournée pour irriguer cinq millions d'acres de terres agricoles, qui contribuent à 15 % de la production agricole américaine. C'est là que se concentrent les coupes. 

En Arizona, les réductions de niveau représentent 30 % de l'approvisionnement normal du Central Arizona Project, tombant essentiellement sur les usagers agricoles.

La question posée par un agriculteur de l'Arizona résume l'angoisse du secteur : « Je me demande si l'Amérique a vraiment besoin d'être dans l'industrie agricole. » Des exploitations se reconvertissent vers le solaire, faute d'eau. 

 

Conséquences pour l'énergie et le secteur immobilier

Le déclin des niveaux des réservoirs affecte directement la production hydroélectrique, forçant une transition rapide et coûteuse vers l'éolien et le solaire. 

Si les niveaux du Lac Powell continuent de baisser, le barrage de Glen Canyon pourrait atteindre le « deadpool »,  incapable de produire de l'énergie, avec l'eau piégée en amont.

Sur les marchés immobiliers, des villes comme Phoenix, Las Vegas et Salt Lake City voient les valorisations de propriétés de plus en plus liées au niveau de sécurité hydrique de la municipalité, un phénomène nouveau de « water risk pricing ». 

 

Quelle est l'ampleur macroéconomique de cette crise de l'eau ?

Le fleuve soutient environ 1 400 milliards de dollars d'activité économique annuelle et alimente près de 40 millions de personnes en eau, énergie, agriculture et loisirs.

 


Quelles sont les conséquences politiques de cette crise de l'eau ?

L'impasse est totale entre les États concernés.

La crise révèle les contradictions d'un système de droits d'eau fondé sur la doctrine de prior appropriation (priorité à l'antériorité). 

Les sept États n'ont pas réussi à s'entendre sur des réductions concertées, et les règles d'exploitation des réservoirs expirent fin 2026

En l'absence d'accord, le gouvernement fédéral pourrait intervenir,  ou les États pourraient se retrouver devant les tribunaux.

Les négociations, fermées au public, ont manqué la date limite du 14 février 2026 que le gouvernement fédéral avait fixée. 

Des actions en justice entre Arizona, Californie ou Nevada d'un côté, et leurs voisins en amont de l'autre, sont désormais envisagées pour la première fois. 

 

Quelle est alors la réponse du gouvernement fédéral ?

En janvier 2026, le Bureau of Reclamation a publié un DEIS (Draft Environmental Impact Statement) avec quatre alternatives post-2026 : trois d'entre elles nécessitent une intervention du Congrès, et toutes réduiraient les approvisionnements en eau au-delà des niveaux actuels, sans compensation. 

Le Water Security and Resilience Act de 2026 tente d'aller au-delà des coupes temporaires en introduisant un système d'allocation flexible basé sur des données hydrologiques en temps réel.

Le contexte trumpien...

Le site web du Bureau of Reclamation sur les directives post-2026 n'a pas été mis à jour depuis le 17 janvier 2025, avant la transition vers l'administration Trump, signe d'un désengagement politique préoccupant sur un dossier qui exige une coordination fédérale active.

 

Horseshoe Bend, Arizona

 

Quelles sont les conséquences sociales de cette crise?

Pour les populations autochtones, l'injustice historique est amplifiée!

C'est la dimension la plus douloureuse. 

Environ 25 % des eaux du bassin sont légalement allouées aux trente nations tribales fédéralement reconnues, mais nombre d'entre elles ne peuvent y accéder, faute d'infrastructures hydrauliques ou en raison de restrictions légales sur la location de l'eau à des tiers. 

Les communautés autochtones, dont la relation avec le gouvernement fédéral a été largement définie par des promesses non tenues, restent profondément sceptiques quant à leur inclusion dans le processus de négociation post-2026.

Cette crise accentue les inégalités urbaines et les vulnérabilités rurales

La Californie a réduit sa consommation d'eau du Colorado de 14 % en 2025,  son niveau le plus bas depuis 1949, alors que sa population a quadruplé depuis lors. 

Mais l'adaptation n'est pas socialement neutre : les agriculteurs les plus modestes et les petites communautés rurales sont les premiers à perdre leur eau, tandis que les métropoles mieux dotées en capital politique et financier résistent mieux.

À l'inverse, Las Vegas a réduit sa consommation de 26 % depuis 2002, tout en accueillant 750 000 habitants supplémentaires, preuve que l'adaptation urbaine est possible, mais qu'elle exige des investissements massifs que toutes les municipalités ne peuvent pas se permettre.

 

La crise de l'eau et la question alimentaire

À mesure que le Sud-Ouest réduit sa production de légumes et de céréales spécifiques, le coût des produits acheminés depuis d'autres régions augmente sensiblement, pesant surtout sur les ménages à bas revenus.

 


 

Quelles sont les perspectives de cette catastrophe annoncée ?

La crise du Colorado est révélatrice d'une contradiction fondamentale de la civilisation américaine de l'Ouest : des métropoles de millions d'habitants ont été construites dans des déserts, sur la foi d'une abondance hydrologique fantasmée. 

Les solutions techniques existent, dessalement de l'eau de mer, réutilisation des eaux usées, tarification incitative, mais la méga-sécheresse de vingt-cinq ans qui frappe l'Ouest va probablement se poursuivre, les débits naturels vont continuer de diminuer, et la demande continue d'augmenter, notamment avec l'explosion des besoins des data centers. 

L'économie de l'Ouest américain est contrainte de s'adapter à une transition historique : la fin de l'eau bon marché et abondante. 

Si les États du bassin inférieur ont réussi à s'entendre sur un accord temporaire jusqu'en 2028 pour éviter l'effondrement des réservoirs, l'absence d'accord à long terme avec le bassin supérieur maintient un risque très élevé de paralysie politique et de batailles judiciaires devant la Cour suprême des États-Unis.

 

La fin de l'eau abondante et bon marché

Le temps du déni est révolu ; reste à savoir si la gouvernance américaine, fragmentée entre États, tribus, gouvernement fédéral et intérêts privés, est capable de produire les compromis douloureux qu'impose la réalité physique d'une catastrophe annoncée.

 

Une catastrophe annoncée

Voir ici une vidéo datant de 2021, et ça a empiré depuis.

Voir aussi ici


mardi 23 juin 2026

La Ligue Hanséatique : une logistique commerciale comme outil de puissance (1159-1669)

 

A l'occasion de mon voyage, début juin, à Hambourg et Lübeck , je me suis intéressé à l'histoire de la Ligue Hanséatique, car ces deux villes y ont joué un rôle essentiel.

 


La Ligue Hanséatique (Hanse) était une confédération commerciale de villes marchandes d'Europe du Nord et centrale, active du XIIe au XVIIe siècle environ, avec son apogée aux XIVe-XVe siècles. 

Villes et comptoirs hanséatiques

Ce n'était pas un État au sens moderne, mais un réseau d'alliances entre cités marchandes qui coordonnaient leurs intérêts commerciaux, négociaient des privilèges fiscaux et douaniers auprès des souverains locaux, et se protégeaient mutuellement, y compris militairement contre la piraterie ou les puissances rivales comme le Danemark. 

Au Moyen Âge, alors que l'Europe est fragmentée par les rivalités féodales, une alliance inédite de villes libres émerge au nord de l’Europe : la Ligue hanséatique. 

À la fin du 12e siècle, les guildes décidèrent de s'unir sous la forme d'une hansa (flotte) afin de mettre en commun leurs ressources, se protéger mutuellement et augmenter leurs profits. 

Scène de marché médiéval

Avant la naissance de la Ligue hanséatique, la noblesse et l'église détenaient un tel pouvoir que la classe marchande était essentiellement à leur merci et que son statut économique ne valait guère mieux que celui d'un serf enclavé. 

La ligue fut suffisamment puissante pour remettre en cause la structure sociale bâtie par la noblesse et l'église.

Utilisant la logistique comme un véritable instrument de puissance, cette guilde établit un réseau marchand remarquablement efficace, façonnant durablement le paysage économique et politique européen. 

Voir ici pour une analyse complète. 

 

Carte commerciale de la Ligue Hanséatique

À son apogée, la Hanse regroupait jusqu'à 200 villes, de Londres et Bruges à l'ouest jusqu'à Novgorod à l'est, en passant par la Baltique et la mer du Nord. 

 

Le comptoir hanséatique à Londres

Le réseau reposait sur des comptoirs (Kontore) établis dans des villes étrangères stratégiques  (Bruges, Londres, Bergen et Novgorod furent les quatre principaux) où les marchands hanséates bénéficiaient de privilèges commerciaux exclusifs.

Le quai hanséatique Bryggen à Bergen

 
Veliki Novgorod

Lübeck occupait une position centrale, souvent qualifiée de "capitale" ou de "reine" de la Hanse. 

Holstentor à Lübeck

Sa position géographique, entre la Baltique et la mer du Nord via un court trajet terrestre vers Hambourg, en faisait un point de passage obligé pour le commerce entre l'Europe orientale (fourrures, cire, grains, bois de la Baltique) et l'Europe occidentale (draps, sel, vin). 

C'est à Lübeck que se tenait la Hansetag (ici), l'assemblée de la Diète des villes membres, et la ville donnait souvent le ton politique et juridique de la confédération : son droit municipal (le droit de Lübeck) fut adopté par de nombreuses autres villes hanséatiques

Hambourg formait avec Lübeck un duo économique quasi symbiotique. 

 

Le port de Hambourg

Si Lübeck dominait l'accès à la Baltique, Hambourg contrôlait l'accès à la mer du Nord via l'estuaire de l'Elbe, ouvrant la route vers l'Angleterre et les Flandres. 

Le commerce du sel, extrait à Lüneburg (au sud-est de Hambourg) et transporté par voie terrestre jusqu'à Lübeck pour la conservation du poisson (notamment le hareng), illustre bien cette complémentarité : Lübeck et Hambourg fonctionnaient en tandem logistique. 

Hambourg développa aussi très tôt une activité brassicole et portuaire qui allait, après le déclin de la Hanse, faire d'elle l'un des plus grands ports d'Europe.

 

Le Port historique de Hambourg

La Ligue commença à s'affaiblir au XVIe siècle, sous l'effet de la montée des États-nations centralisés (qui imposaient leurs propres règles commerciales), du déplacement des routes commerciales vers l'Atlantique après les grandes découvertes, et des rivalités internes. 

Elle se dissout formellement au XVIIe siècle, mais Hambourg, Lübeck et Brême en gardèrent une trace durable : leur statut de villes libres hanséatiques, encore inscrit aujourd'hui dans leurs noms officiels (Freie und Hansestadt Hamburg, par exemple)... et sur les plaques d'immatriculation des voitures Hansestadt Hamburg et Hansestadt Lübeck:


 

A Hambourg, le Speicherstadt lui-même, bien que postérieur à l'âge d'or de la Hanse, perpétue cette vocation portuaire et marchande qui a fait la fortune de la ville pendant huit siècles.

 

Le Speicherstadt, au Port de Hambourg

J'étais à Hambourg (voir mes notes précédentes), puis à Lübeck début juin.

Lübeck

 


J'ai pu y visiter à nouveau le passionnant et magnifique Musée de la Ligue Hanséatique, que je recommande fortement si vous passez par Lübeck!

 



The European Hansemuseum  offre une exposition complète et absolument passionnante sur la Ligue hanséatique, couvrant plus de 600 ans d'histoire à travers des objets historiques, des éléments interactifs et des mises en scène immersives fort bien réalisées.

 



Absolument passionnant et nécessite plusieurs visites!

Visitez ce Musée ici

 

lundi 22 juin 2026

Le Jardin Albert Kahn à Boulogne-Billancourt : un écrin de verdure exceptionnel et une oeuvre philosophique

 

Le Jardin Albert Kahn, à Boulogne-Billancourt, que j'ai eu le plaisir de découvrir à l'occasion de ma visite au Musée (ici) est bien plus qu'un simple espace vert et un écrin de verdure exceptionnel.


C'est une œuvre philosophique, une tentative de concilier les cultures du monde par le paysage.

Conçu à la charnière du XIX° et du XX° siècle, ce parc de près de 4 ha porte une histoire singulière et reflète l'idéal de paix universelle de son créateur. Ici.

 

Albert Kahn (1860-1940)

Albert Kahn (1860-1940), banquier d'origine alsacienne enrichi notamment grâce à des investissements en Afrique du Sud (mines de diamants et d'or), achète une première propriété au Quai du Quatre-Septembre à Boulogne en 1893, près de sa résidence personnelle. 

Il agrandit progressivement le domaine par acquisitions successives jusqu'aux années 1920, pour atteindre environ 4 hectares.


Albert Kahn était surtout un humaniste discret. 

Ce qu'il a créé, c'est une succession de jardins thématiques, une collection de "scènes" évoquant différentes traditions paysagères du monde, qui cohabitent en harmonie, symbolisant l'union et la tolérance entre les peuples.


Ce projet est indissociable de ses "Archives de la Planète", un projet monumental visant à figer la diversité du monde à travers la photographie (autochromes) et le cinéma.

Pour réaliser son projet il fait appel à un paysagiste de renom, Louis-Sulpice Varé (ici) , concepteur du Bois de Boulogne, et ensemble, ils conçoivent un parcours à travers le monde et les écosystèmes :

Louis-Sulpice Varé (1803-1883)

 

Un jardin français classique à la Le Nôtre avec une roseraie et une serre, dessiné en 1899 par les célèbres frères Duchêne


 


 

Un jardin anglais paysagé, avec ses pelouses vallonnées, ses massifs asymétriques et sa rivière serpentine, évoquant une nature romantique et libre.




 

Un jardin japonais, créé en 1898, (le plus célèbre, remanié plusieurs fois, notamment avec l'aide de jardiniers japonais).

Marquante et hautement symbolique, cette section est créée au retour d'un voyage d'affaires au Japon.

Kahn fait venir d'authentiques maisons traditionnelles en pièces détachées de Kyoto, ainsi qu'un protocole de thé, remontés par des ouvriers nippons. 


 








Une forêt vosgienne, en hommage à sa région natale de Marmoutier, en Alsace.

Cette juxtaposition de styles reflétait sa vision personnelle d'un monde où les cultures pourraient coexister et se comprendre mutuellement, une préoccupation centrale chez lui, qui finança aussi les "Archives de la Planète" (fonds photographique et cinématographique autochrome) pour documenter la diversité du monde avant qu'elle ne s'efface.

Ruiné par le krach de 1929, Kahn doit céder sa fortune et meurt en 1940. 


Le département de la Seine, puis les Hauts-de-Seine, reprennent le domaine, qui devient musée départemental à partir des années 1990, avec d'importants travaux de restauration des jardins japonais, notamment dans les décennies suivantes, par le paysagiste japonais Fumiaki Takano.

Fumiaki Takano (1943-2021)

Puis, en 2022, un nouveau parcours de visite et un bâtiment d'exposition contemporain est dessiné par l'architecte Kengo Kuma.

 

Kengo Kuma

Albert Kahn, par son œuvre espérait démontrer visuellement que la diversité mène à l'harmonie et non au conflit : extraordinaire!