dimanche 14 juin 2026

Photographie : Edward Weston, l'esthétique de la forme pure, au Centro Italiano per la Fotografia

 

Ouvert en 2015, CAMERA - Centro Italiano per la Fotografia (Via del Rosine, 18, Turin) est un centre culturel dédié à la photographie qui propose des expositions de grands auteurs italiens et internationaux, des rencontres, des workshops, des ateliers, des opportunités d'échange et de dialogue sur la photographie d'hier, d'aujourd'hui et de demain : un point de référence national et international pour les photographes, les étudiants, les passionnés et tous ceux qui souhaitent découvrir l'art de la photographie.

Je m'y suis précipité pour une exposition unique des œuvres du photographe américain Edward Weston, en mai dernier. 

 

Edward Weston (1886-1958) vers 1914

Figure majeure de l’histoire de la photographie moderne, Edward Weston a construit, au cours de plus de cinquante ans de création, une œuvre d’une richesse et d’une diversité exceptionnelles. Ici.

 La majeure partie de son travail a été effectuée en utilisant une chambre photographique de 8×10 pouces.


Son travail constitue une réflexion fondamentale sur les qualités propres à la photographie en tant que médium technique, esthétique et perceptif.

Ses premières recherches témoignent d’une adhésion passagère au pictorialisme alors en vogue. 

 


Il s’affirme ensuite comme l’un des représentants les plus marquants d’une nouvelle génération de photographes américains qui entendait redéfinir les ambitions artistiques de la photographie. 



Cette démarche s’appuie sur sa capacité remarquable à représenter les sujets les plus variés avec une rigueur, une clarté et une sobriété exemplaires: la"Straight Photography".


Sa recherche centrale est celle de la forme essentielle des sujets. 

Ses nus, ses poivrons, ses coquillages, ses choux, ses rochers de Point Lobos sont traités comme des architectures abstraites. 


 

La courbe, la surface, le volume priment sur l'anecdote ou la narration. Il cherche l'universel dans le banal. 


 

La force des images de Weston réside dans leur simplicité radicale autant que dans leur originalité. 


Leur qualité exceptionnelle tient aussi à la manière dont il a su repenser et mettre en valeur l’extraordinaire pouvoir de réalisme et d’objectivité de la photographie, tout en révélant son potentiel esthétique, poétique et phénoménologique. 


Par cette approche, il a contribué à élargir le champ de l’expérience sensible et subjective de l’image. 

Ce faisant, Weston a affirmé la place singulière de la photographie au sein des arts visuels de son temps.


 

Cette dernière idée est particulièrement intéressante : Weston ne s'est pas contenté de montrer que la photographie pouvait rivaliser avec la peinture ; il a cherché à démontrer qu'elle possédait un langage propre. 

Cela explique pourquoi ses célèbres nus, coquillages, poivrons ou dunes paraissent à la fois d'un réalisme absolu et presque abstraits. 






La question sous-jacente et fondamentale posée par Weston est donc la suivante : comment une forme, poussée à sa pureté maximale, peut révéler une vérité plus profonde que la simple apparence du réel.

CAMERA (Centro Italiano per la Fotografia) - Torino
 

Personnellement, j'admire les photographies de Weston, sa technique, ses recherches esthétiques, mais j'avoue que ma sensibilité n'y trouve pas son compte.

Ici, un documentaire tourné en 1948 par un assistant d'Edward Weston, Willard Van Dyke.

samedi 13 juin 2026

A Turin : Chiharu Shiota, une exposition dérangeante et fascinante au Museo d'Arte Orientale (MAO)

 

Étant à Turin en mai dernier, j'ai pu visiter avec bonheur, interrogation et fascination l'exposition consacrée à Chiharu Shiota, intitulée "The Soul Trembles" (L'âme tremble), au MAO (Museo d'Arte Orientale).

Chiharu Shiota
 

Chiharu Shiota est une artiste plasticienne japonaise de la performance et de l'installation, née en 1972. Formée au Japon, en Australie et en Allemagne, elle est principalement célèbre pour ses installations monumentales faites de réseaux complexes de fils de laine et de coton, rouges ou noirs.


Elle explore les notions de matérialité, de perception psychique de l'espace, de mouvement et de rêve. 


 

Elle utilise aussi, en les accumulant, de vieux objets comme des lits, des châssis de fenêtre, des vieilles valises, des chaises, un vieux piano,...



Elle explore les relations entre passé et présent.

A cela s'ajoute parfois une dimension onirique par le tissage de véritables toiles d'araignée complexes et impénétrables.

 

Elle réalise des installations immersives dans lesquelles un espace entier est traversé de fils de couleur noire ou rouge, couleurs qui, selon l'artiste, peuvent être associées au ciel nocturne ou au cosmos pour la première, au sang ou au fil rouge du destin, selon certaines traditions asiatiques pour la seconde. 


La simplicité des matériaux rend d'autant plus fort l'impact de ses œuvres.

 


Les oeuvres de Chiharu Shiota sont éphémères, mais elles visent à laisser une impression durable.

Cette exposition monographique de Chiharu Shiota se tient au MAO  (Museo d'Arte Orientale à Turin) pour ses débuts italiens, et pour la première fois dans un musée d'art asiatique, après avoir été accueillie dans une série d'institutions internationales prestigieuses à travers l'Asie et l'Europe.




The Soul Trembles retrace l'ensemble de la production de Shiota, à travers des dessins, des photographies, des sculptures et certaines de ses installations environnementales et monumentales les plus célèbres.

Souvent inspirées par des expériences personnelles, les œuvres de Shiota explorent l'intangible, les souvenirs, les émotions, les images oniriques et les visions, offrant des espaces silencieux pour la contemplation, et soulèvent des questions sur des concepts universels et existentiels tels que l'identité, la relation à l'Autre, la vie et la mort. 

 

Le fil est aussi la métaphore du lien et de la mémoire : les relations invisibles entre les individus, l'enchevêtrement fragile et non linéaire de la mémoire, le fil rouge du destin...

 Traversant les frontières temporelles et spatiales, ses œuvres touchent à la part la plus intime et vulnérable de l'être humain.


En tant que spectateurs pris dans ces réseaux de fils, nous ressentons que nous sommes tous pris dans des systèmes de relations et de souvenirs que nous ne maîtrisons pas entièrement. 

 

Ses installations ne donnent pas de réponses claires à nos questionnements ( ce qui nous relie aux autres, ce qui reste après l'absence, ce qui structure notre identité sans qu'on le voie) mais elles créent une expérience émotionnelle où le spectateur devient lui même une partie du réseau. 

Shiota a souvent évoqué son expérience de la maladie et son déracinement, du Japon vers l'Allemagne. 

L'exposition au MAO prend la forme d'une version unique, conçue en collaboration avec le Mori Art Museum de Tokyo et le studio de l'artiste, transformant tous les espaces du musée de manière inédite, des salles réservées aux expositions temporaires jusqu'aux galeries de la collection permanente, la plaçant ainsi en dialogue direct avec les œuvres du musée. 

Une exposition magnifique et fascinante, en tout cas une belle découverte qui dérange et qui interroge !

Voir ici une vidéo à l'occasion de Art Basel. 

 

vendredi 12 juin 2026

A Turin, l'incroyable oeuvre philanthropique de Giulia et Tancredi au Palazzo Falletti di Barolo

 

Elle, c'est Juliette Colbert.

Juliette Colbert (27 juin 1785 - 19 janvier 1864, à Turin)

Née à Maulévrier, le 27 juin 1785, en Vendée, région des Pays de la Loire, dans une famille noble, elle est l'arrière-petite-fille de Jean-Baptiste Colbert, ministre du Roi Soleil. Orpheline de mère à seulement 7 ans, elle a vu beaucoup de ses proches monter sur l'échafaud pendant les années de la terreur. 

Château Colbert de Maulévrier

Elle est la fille de Édouard Colbert qui, bien que monarchiste intransigeant, se rapproche de Napoléon 1°. C'est ainsi que Juliette entre à la Cour et devient Dame d'Honneur de l'Impératrice Joséphine, de 18 à 20 ans.

Elle y rencontre le Marquis Carlo Tancredi Falletti di Barolo, fils du Gouverneur de la Ville de Turin. C'est le coup de foudre et ils se marient à Paris le 18 Août 1806. Voir ici.

 

Carlo Tancredi Falletti di Barolo (1782-1838)

Le Marquis était de Turin, à l'époque occupé par les Français, et était devenu Garde d'Honneur à la Cour de Napoléon Bonaparte. Il fut d'ailleurs élevé au rang de Comte par l'Empereur.

Juliette Colbert devient alors Giulia, Marquise de Barolo. A noter que Giulia, cultivée et richissime, tout comme son époux, connaissait l'italien, l'anglais, l'allemand et le grec. 

Juliette, devenue Giulia

 
Tancredi

Le couple déménage à Turin, et s'installe au Palazzo Falletti di Barolo, le Palais familial de Tancredi, un lieu de rencontre pour l'élite culturelle et politique de Turin.

 Ce Palazzo est un bel exemple de palais patricien turinois, avec son majestueux escalier central à double rampe, ses stucs et ses fresques.


 


 



Fortunés et n'ayant pas d'enfants, ils auraient pu profiter de leur situation sociale.

Bien au contraire, Giulia et Tancredi transformèrent le Palazzo en le salon le plus célèbre du Risorgimento à Turin (Voir ici), mais aussi en un véritable centre de charité chrétienne.

On dit que, lors d'une procession du Saint Sacrement en 1814, Giulia entend crier « Ce n'est pas le viatique qu'il me faut, mais de la soupe ! » Elle s'aperçoit que la voix vient d'une prison. Elle y entre, obtient d'aller dans le cachot d'où venait le cri, rencontre les prisonniers et leur fait distribuer l'argent qu'elle a sur elle.


 

Cette rencontre la décide à en savoir plus sur les prisonniers, et à agir pour eux ; elle se renseigne et commence par les visiter. 

Elle adhère à une association pour le soulagement des prisonniers, mais cette association ne s'occupe d'eux que du point de vue matériel. Giulia forme alors le projet de créer une œuvre qui s'intéresse aussi à eux d'un point de vue moral et humain. 

Elle fonde alors plusieurs institutions et établissements caritatifs. 

Elle recueillera le poète et patriote italien Silvio Pellico à sa sortie de prison, en fera son secrétaire et l'associera à ses œuvres. La longue réclusion de Pellico dans les geôles autrichiennes lui inspira son œuvre majeure : "Mes Prisons"en 1832.

Silvio Pellico (1789-1854)

"Mes Prisons" de Silvio Pellico

Elle s'occupe des anciennes condamnées, des anciennes prostituées et des femmes en détresse morale. Elle crée plusieurs institutions à leur intention et fonde d'abord un foyer et atelier, le « Refuge », qu'elle confie aux sœurs de Saint-Joseph. Au bout de deux ou trois ans d'une vie de travail et de prière, ces femmes peuvent reprendre une vie normale.

 Giulia fut responsable de l'un des premiers projets de réforme pénitentiaire, présenté au Gouvernement en 1821, à la suite de quoi elle fut nommée surintendante des prisons. 

Le Palazzo Barolo était devenu la première école maternelle italienne, où les mères qui travaillaient pouvaient laisser leurs garçons et leurs filles.

 Elle a collaboré, non sans réticences au départ,  avec le jeune Don Bosco (ici) et le bienheureux Cottolengo (ici), donnant tout, son temps, son  travail, son argent, et son cœur. 

Ensemble, ils fondèrent Valdocco, l’Artigianelli, l’hôpital Cottolengo et des dizaines d’instituts religieux qui sont encore en activité à Turin, au Distretto Sociale, pour accueillir les personnes les plus exclues et en difficulté.

Don Bosco (1815-1888)

A noter, last but not least,  que Giulia s'était jetée dans une autre entreprise, la production de vin Barolo avec des techniques innovantes. 

La marquise appartenait en effet à une ancienne lignée de tradition viticole française, qui était vieille de deux siècles, dans la région de Loire. 

Le succès et la renommée du vin Barolo fut une opération de commercialisation stratégiquement mise sur pied, développée et réussie par Giulia.

Un Barolo 1905 exposé dans le Palazzo
 

(Il me reste quelques bouteilles de Barolo d'une virée dans le Piémont, que je ne manquerai pas de déguster en bonne compagnie, en portant un toast à Giulia et Tancredi!)
 

Toute sa vie a témoigné d'un tel altruisme que l'église catholique a introduit sa cause en béatification le 21 janvier 1991. 

Giulia fut une sainte laïque et moderne.


Le pape François a ordonné, en mai 2015, la promulgation d'un décret faisant d'elle une  Vénérable, ce qui est un premier pas sur le chemin de la béatification.

 


 

Tancredi, lui, fut Maire de Turin de 1826 à 1827 .

Au cours de son bref mandat, il lança plusieurs initiatives en faveur des plus nécessiteux, comme l'école gratuite pour les enfants pauvres et fonda la Congrégation des Soeurs de Ste-Anne-de-Turin.

En 1835, au cours de l'épidémie de choléra, il a organisé les mesures préventives et les soins hospitaliers pour accueillir les malades. Son dévouement fut tel qu'il fut contaminé, et mourut trois ans plus tard, rongé par la maladie.  

En 2018, le Pape François lui a décerné le titre de Vénérable, trois ans après son épouse.

Alphonse de Lamartine a écrit de Tancredi et de Giulia« Le marquis de Barolo était mon ami ; il avait épousé une Française d'une famille, d'un esprit et d'une vertu supérieurs. Mme de Barolo a consacré, depuis la mort de son mari, son génie pieux à Dieu, et son immense fortune à la charité. Silvio Pellico, le grand poète de la captivité et de la résignation, vit maintenant auprès de cette sainte femme, et il l'assiste dans ses œuvres de soulagement des prisonniers".

Lamartine
 

Le Palazzo est actuellement le siège de l'Opera Barolo, association italienne de lutte contre la pauvreté.

C'est à cette association que,  par ses dernières volonté en 1864, Giulia a légué tout son héritage familial. 

Cette œuvre poursuit encore aujourd'hui l'engagement social, politique et culturel de sa fondatrice. Voir ici.

Statue honorant Giulia, à l'angle du Palazzo Barolo
 

En outre, le Palazzo Barolo accueille régulièrement des expositions photographiques et des événements culturels, dont des soirées d'« histoire vivante » en costumes d'époque.

En résumé, le Palazzo Barolo est un cas assez rare de palais nobiliaire où la continuité entre l'héritage philanthropique des fondateurs et la vie culturelle contemporaine est pleinement assumée et institutionnalisée — le tout dans un édifice demeuré remarquablement intact. 

J'ai été très heureux de pouvoir exceptionnellement visiter le Palazzo Barolo en mai dernier, entrainé par un guide bénévole passionnant et passionné par l'histoire piémontaise et turinoise, que je remercie vivement ici.