jeudi 2 juillet 2026

Photographie : Hommage à Raghu Rai, témoin engagé et chroniqueur total de l'Inde

 

Le plus célèbre photographe indien Raghu Rai est mort, le 26 Avril 2026, à 83 ans,  à New Delhi.

 


Ayant voyagé à de nombreuses reprises dans le sous continent indien, sa vision et son œuvre me touchent profondément. 

Cet explorateur de la vie, comme il se définissait, a passé la sienne à documenter l'Inde : c'était un artisan de la mémoire de ce pays si photogénique, et si complexe.

Son travail a permis de documenter cette complexité du paysage social et politique de l'Inde depuis les années 1950. 

Né en 1942 dans un village du Pendjab pakistanais avant la partition, ingénieur de formation, Rai découvre la photographie par son frère et publie son premier cliché, un âne fixant l'objectif, dans le Times de Londres. 

Ce hasard des débuts dit déjà quelque chose de sa méthode : une attention portée à ce qui regarde en retour, une réciprocité entre le photographe et son sujet plutôt qu'une simple captation. 

Raghu Rai était un témoin engagé dont la vision s'est forgée dans l'urgence de l'histoire indienne. 

Il documente la catastrophe de Bhopal en 1984, la fuite de gaz d'Union Carbide qui a tué environ 25 000 personnes. 

 

 

Un homme porte le corps de sa femme après la catastrophe

Ses clichés de Bhopal ont donné lieu à un livre et à trois expositions qui ont fait le tour de l'Europe, de l'Amérique, de l'Inde et de l'Asie du Sud-Est depuis 2004. 

 

 

Chez lui, la photographie n'est jamais neutre : elle porte témoignage.

 







Ses portraits de Mère Teresa nous vont droit au cœur.



 


C'est à l'occasion de sa première grande exposition en 1972 à la Galerie Delpire, à Paris, consacrée à la guerre du Bangladesh, qu'il rencontre Henri Cartier-Bresson, qui l'introduit chez Magnum : il en devient membre à partir de 1977. 


 

"Pendant soixante ans, il a joué un rôle essentiel dans la chronique de la culture, de la spiritualité et des conflits politiques indiens", selon l'hommage de Magnum

Il photographie aussi bien les puissants, Indira Gandhi, le Dalaï-Lama ... 





 ... 
que les masses anonymes, refusant la hiérarchie entre le monumental et l'intime.





 
 
Shashi Tharoor (diplomate et homme politique indien) l'a décrit comme "le visionnaire qui a capturé le cœur et l'âme palpitants de l'Inde", tandis que Rahul Gandhi a affirmé qu'"il ne faisait pas que prendre des photos, il préservait la mémoire de notre nation". 
 

 
C'est peut-être la meilleure clé de lecture de son œuvre : Rai n'a pas photographié l'Inde de l'extérieur, en observateur distant, mais de l'intérieur.
 

 
La photographie, chez lui, n'était pas un métier mais une manière d'habiter le réel.

 


 

mercredi 1 juillet 2026

Design : Marianne Brandt, une des figures majeures du Bauhaus

 

Lors de mon précédent voyage à Hambourg, j'ai été très heureux de pouvoir visiter le passionnant "Museum für Kunst & Gewerbe", situé à côté de la Gare (Hauptbahnhof), en particulier pour admirer la section consacrée à l'Art Nouveau et au Bauhaus.

J'y ai découvert les œuvres, magnifiques à mon goût, de Marianne Brandt, une des figures majeures du Bauhausparticulièrement remarquable pour avoir percé dans "l'atelier des métaux (ou de métallurgie)" (Metallwerkstatt), un domaine alors quasi exclusivement masculin.

Marianne Brandt (1893-1983)

 
Museum für Kunst & Gewerbe, Hambourg

 

Née Marianne Liebe à Chemnitz, elle étudie d'abord la peinture et la sculpture avant de rejoindre le Bauhaus de Weimar en 1924. 

Elle intègre l'atelier des métaux dirigé par László Moholy-Nagy, où elle doit initialement passer par les tâches les plus rudimentaires demandées aux femmes avant de s'imposer par la qualité de son travail. 

László Moholy-Nagy (1895-1946)

L'un des ateliers les plus résolument programmatiques du Bauhaus fut justement cet atelier des métaux. 

Il évolua rapidement, passant d'un atelier classique d'orfèvrerie à un laboratoire expérimental qui contribua de manière décisive à définir les liens toujours plus étroits du Bauhaus avec l'industrie.

À partir de 1922, la mission officielle de l'atelier fut de développer des prototypes directement aptes à être fabriqués en série par l'industrie. Sa production comprenait plusieurs services à thé et à café, des ustensiles de cuisine, des bols ainsi que de petits objets tels que des coquetiers, des boules à thé et des cendriers.


 

 

Elle devient en 1928 directrice par intérim de cet "atelier des métaux", succédant à Moholy-Nagy lui-même, un fait rarissime pour une femme à cette époque dans une institution pourtant  progressiste.

Son travail le plus connu reste la théière Bauhaus MT49 et diverses cafetières et services à thé en métal argenté et ébène, caractérisés par des formes géométriques pures (sphères, cylindres, demi-cercles) totalement dépouillées d'ornement. 

 

MT49

MBTK24SI

 


Elle a aussi conçu des luminaires industriels (notamment pour Ruppelwerk, Junker et Kandem) qui ont été produits en série, ce qui était précisément l'objectif du Bauhaus : réconcilier artisanat et production industrielle. 

 




Les objets du Bauhaus, d'un dépouillement rigoureux et entièrement conçus en fonction de leur usage, présentés dans les foires et expositions, furent qualifiés par les critiques de l'époque de « culture de la nudité » (Nacktkultur).

Son approche (la forme suit la fonction, la géométrie comme vocabulaire esthétique, la pensée en termes de série industrielle plutôt que de pièce unique) a directement façonné le design industriel du XXe siècle, de la vaisselle aux objets du quotidien. 

On retrouve son héritage dans le minimalisme fonctionnaliste qui traverse le design scandinave, l'esthétique Apple/Braun (via Dieter Rams, lui-même héritier direct du fonctionnalisme du Bauhaus), et plus largement dans toute la tradition du design qui privilégie l'épure géométrique. 


Elle est ainsi devenue, a posteriori, une figure de référence dans les discussions sur la place des femmes dans le design et l'architecture moderniste.

 


vendredi 26 juin 2026

Opéra : La Traviata à l'Opéra Bastille : Pretty Yende, la nouvelle star mondiale de l'opéra

 

Je suis revenu écouter La Traviata à l'Opéra Bastille il y a quelques jours.


 

Je dis "revenu" car en février 2024 j'y étais déjà, pour écouter Nadine Sierra, magistrale : Voir ma note ici

--> Je ne modifie en rien mes appréciations de la mise en scène, identique et tout aussi originale et pour certains, clivante, de Simon Stone, des interprétations de René Barbera (Alfredo), de Ludovic Tézier (Giorgio Germont), qui ont suscité de très chaleureux applaudissements tout au long du spectacle.

Avec cependant une remarque : la beauté du timbre de Barbera ne suffisent qu'imparfaitement à pallier un manque de rayonnement sur scène  (l'amoureux transi est bien timide) et quant à Tézier, sa prestance musicale, sa ligne de chant et sa technique absolument parfaite lui permettent de jouer un rôle de père partagé dans ses sentiments et ses regrets tardifs (bien qu'un  un peu empoté scéniquement).

 

Dans le rôle difficile et délicat  de Violetta Valery, nous avons pu assister à la prestation en tous points éblouissante de maîtrise, de sensibilité et d'émotion de Pretty Yende, nouvelle star mondiale de l'opéra !

Pretty Yende
 

Pretty Yende domine la représentation : la soprano déploie une voix impressionnante de puissance, soutenue par un timbre chaleureux et richement coloré. 

Les aigus se projettent avec aisance et son incarnation scénique accompagne avec intensité l'évolution psychologique du personnage jusqu'au dénouement bouleversant. 

 

Pretty Yende est une artiste lyrique sud africaine née en 1985 à Piet Retief, une ville de la Province du Transvaal  (Voir ici et ) et l'une des voix les plus singulières de la scène lyrique actuelle.


 

 Voir ici son site.

Que dire ? Son timbre est chaleureux, sombre et capiteux dans le médium, l'aigu brillant et aisé, le lyrisme riche en couleurs. 

Les critiques évoquent régulièrement une « voix solaire » : la sonorité est généreuse, le timbre fleuri et rayonnant, la ligne de chant impeccablement homogène, avec des aigus émis d'un naturel désarmant. 

 


D'autres parlent d'une voix d'une transparence lunaire, qui flotte avec une douceur surnaturelle. 

Elle est réputée pour sa maîtrise du bel canto et des répertoires romantiques, avec des interprétations mémorables dans La Traviata, Le Comte Ory et L'Elisir d'Amore

Son terrain d'élection demeure le bel canto bellinien et donizettien  (Lucia di Lammermoor, I Puritani, La Sonnambula) ainsi que Rossini (Rosina du Barbiere). 

Elle aborde aussi Mozart, Massenet (Manon),  Dvořák (Rusalka) et Richard Strauss dans ses récitals.

En résumé, Pretty Yende incarne une synthèse rare entre lyrisme épanoui et virtuosité colorature, portée par une présence scénique et une générosité communicative qui en font l'une des personnalités les plus attachantes de l'opéra contemporain. 

Marta Gardolińska

 

 L'orchestre de l'Opéra était très soigneusement et avec une grande justesse dirigé par Marta Gardolińska (Voir ici) ; on aurait peut-être aimé plus de drame et d'emportement, mais un accompagnement si délicat et attentif est déjà une bénédiction dans une œuvre trop souvent dirigée en pilote automatique.

En résumé, cette reprise divise sur la mise en scène, entre admirateurs de la pertinence contemporaine de Stone et sceptiques face à ses excès, mais fait l'unanimité sur la qualité musicale de la distribution (Yende / Tézier en particulier), et reconnaît à Gardolińska une direction attentive et soignée.

Ecoutez ici Pretty Yende dans "Addio del Passato".