lundi 13 avril 2026

Camogli, près de Gênes : un condensé admirable de l'esprit ligure

 

Camogli, que j'ai découvert avec un très grand plaisir il y a quelques jours, est un village côtier de Ligurie, devenu au fil du temps un gros bourg, condensé admirable de l'esprit ligure.

On y découvre un mélange de sobriété maritime, d'ingéniosité et d'attachement obstiné au lieu. 

Le port de Camogli
 

Le village donne l'impression d'une communauté qui a appris à vivre avec un espace étroit, une mer exigeante et une économie longtemps fragile...sans jamais renoncer à la beauté. 

On y accède facilement en trente minutes de train depuis Gênes, en direction de Sestri Levante et La Spezia.


 L'histoire de Camogli est avant tout maritime : dès le Moyen-Âge, il s'est affirmé comme un port important, puis comme un centre de navigation et de commerce au service de la République de Gênes.

Camogli était  d'ailleurs surnommée "la ville aux mille voiles blanches". 


 L'origine de son nom remonterait à l'idée de la "maison des épouses" (casa de moglie) : lorsque les capitaines de navires embarquaient, ils mettaient leurs femmes (mogli) dans une sorte de maison pour tous (casa), et ce sont elles qui géraient les affaires courantes, et la ville était connue pour cela. 

Au XIX° siècle, la ville compte encore une forte population liée aux activités maritime et  commerciale.

 L'esprit ligure se perçoit, non seulement par une familiarité avec le risque, le départ et le retour, comme dans tout port, mais aussi dans une forme de retenue : on ne s'y étale pas, on s'y serre, on s'y adapte.

La mer n'y est pas un décor mais une condition d'existence. 

L'espace, lui, est restreint : les maisons hautes et colorées, les escaliers, les caruggi et la densité du bâti sont proprement ligures. 

Aujourd'hui, cette mémoire maritime reste visible dans le petit port, les maisons colorées et le tissu urbain très vertical du village.



 


 L'ensemble du centre ancien de Camogli avec ses escaliers et ses ruelles étroites garde l'allure d'un bourg toujours tourné vers la mer.

 


Avec le déclin du grand cabotage et de la marine locale, Camogli s'est progressivement converti vers une forme de tourisme discret et respectueux, et son image actuelle associe de façon heureuse patrimoine, paysage marin et architecture aux couleurs pastel.

 

Le village offre un bon exemple de la transformation d'un ancien port ligure en lieu de villégiature douce, sans rupture complète avec son passé.

Camogli donne de l'esprit ligure l'image d'un peuple marin, sobre, résistant et poétique sans emphase.

On y perçoit une culture de l'enracinement où la fidélité au quotidien compte d'avantage que l'exploit spectaculaire. 


 

mardi 31 mars 2026

Au Japon : le Gagaku, un voyage musical fascinant de 1300 ans

 

Il y a quelques jours, j'ai assisté, à la Maison de la Culture du Japon à Paris (MCJP), à une présentation et des démonstrations musicales de Gagaku : passionnant!


Je ne connaissais absolument pas cette tradition musicale et je souhaitais en savoir un peu plus.

Le Gagaku (littéralement « musique élégante ») est la forme la plus ancienne de musique classique japonaise, dont les origines remontent au VIIe–VIIIe siècle. C'est une musique de cour, liée à la famille impériale mais aussi aux rituels shinto et bouddhiques.

Mais tout d'abord, quels sont les instruments du Gagaku que nous avons découverts lors de notre soirée au MCJP :

Le shō, un orgue à bouche, à l'harmonie obsédante et complexe. 

Le shō

 Le hichiriki, une flute à double anche, au son aigu.

Le hichiriki

 Le ryūteki, une flute traversière dont le son évoque le vent.

Le ryūteki

 

Le biwa, un luth à quatre cordes.

Le biwa

 Le koto, une cithare avec ponts mobiles.

Le koto

 

(Il n'y avait pas ce soir là d'instruments à percussion : taiko, shōko, san-no-tsuzumi).

Le Gagaku frappe par sa lenteur extrême, sa sonorité suspendue et sa temporalité hors du commun.

L'ensemble dégage une atmosphère cérémonielle, presque cosmique — très éloignée de toute virtuosité démonstrative.


Le Gagaku n'est pas une musique qui cherche le drame ou la virtuosité expressive, comme en Occident, mais une forme qui installe un état d'équilibre, de lenteur, de présence, et de lien avec les forces de la nature. 

Son sens profond tient à l'idée que la musique doit refléter un ordre du monde : le musicien ne s'impose pas, il se met au service d'une forme de justesse, de retenue et d'harmonie universelle.


Cette esthétique se manifeste par des phrases longues, des tempos lents, des gestes codifiés et une impression de suspension du temps. 

Ce qui est fascinant dans cette musique, c'est que le rapport à la nature n'y est pas seulement figuratif, il est structurel : c'est une musique née d'une vision du monde où les humains, les saisons, le vent, le ciel et les forces invisibles appartiennent à un même tissu de relations. 


Inscrit au patrimoine culturel immatériel de l'UNESCO depuis 2009, le Gagaku a influencé des compositeurs contemporains comme Tōru Takemitsu, et suscite un intérêt croissant en Occident, notamment en musique contemporaine et expérimentale.

 

Tōru Takemitsu (1930-1996)

C'est en somme une musique-temps, conçue non pour divertir mais pour maintenir un lien entre le monde des hommes, des dieux et l'ordre cosmique.

Ecouter ici

Et ici Rain Tree de Tōru Takemitsu.

lundi 30 mars 2026

"La promesse de l'aube" de Romain Gary : une histoire et une mise en scène bouleversantes, au Théatre Le Contrescarpe, à Paris

 

C'est à la suite d'une carte blanche proposée par les nouveaux directeurs du Contrescarpe que Tigran Mekhitarian a choisi d'adapter ce qu'il considère comme "le plus beau livre du monde": "La promesse de l'Aube", de Romain Gary. (Jusqu'au 28 juin 2026)

Mère et fils
 

Le spectacle retrace la bouleversante histoire d'une mère qui a sacrifié sa vie pour que son fils, perdu dans la province polonaise, devienne l'un des plus grands écrivains français, héros de guerre et diplomate.  


 Les trois acteurs sont formidables dans leurs bouleversantes interprétations!

Tigran Mekhitarian (Romain Gary)

 
Delphine Husté (la mère)

Leonard Stefanica (violon et divers personnages)

Mekhitarian fait le choix très efficace de mêler narration et dialogues. Sans céder au pathos, avec intelligence et délicatesse, il laisse couler les mots de Romain Gary — sobrement, car beaucoup d'émotions passent sur son visage et dans son regard. 


Le texte est retranscrit de façon très factuelle : Mekhitarian raconte les faits autobiographiques en les incarnant, et le décalage entre sa physionomie d'adulte et l'enfant de huit ans qu'il joue ne choque pas. 

Delphine Husté, armée d'un accent russe convaincant, savoure ce rôle de mère que le doute n'effleure jamais, dont l'amour maternel déplace des montagnes, posant sans relâche son regard plein d'adoration sur son fils. 

 


Leonard Stefanica ne cesse de courir — tantôt violoniste, policier ou cliente de la maison de couture de Mina — sa composition musicale rythme parfaitement le conte narré par Mekhitarian, flirtant presque avec le slam. 

 

Mekhitarian et Gary ont des points communs : tous deux élevés par leur mère, tous deux partis de la pauvreté pour échouer au bord de la Méditerranée à Nice, tous deux ayant rencontré les mots comme voie d'émancipation. 

Sur le plateau, cet amour pour l'œuvre transparaît clairement — et il est communicatif. 

Le spectacle affiche des critiques unanimement enthousiastes. La mise en scène est saluée comme impeccable : chaque geste, chaque silence, chaque note de violon trouvant sa place avec justesse. 

Avec quasi rien sur scène, il y a tout. 

Ce spectacle est une vraie pépite!

Voir ici

lundi 16 mars 2026

"L'école des femmes" de Molière, revisité avec bonheur par Frédérique Lazarini à l'Artistic Athévains à Paris

 

La mise en scène de "L'école des femmes" de Molière, par Frédérique Lazarini est saluée à juste titre pour son exaltation de la liberté et son humour glaçant, qui soulignent la complexité des personnages.

C'est un conte d'hier et d'aujourd'hui! 

(Jusqu'au 3 mai 2026)

 Les caméras de surveillance et la cage de verre symbolisent l'emprise d'Arnolphe et la libération d'Agnès, rappelant les thèmes contemporains de contrôle et d'autonomie.

L'histoire se déroule en une seule journée dans la demeure d'Arnolphe, un tuteur qui a élevé Agnès dans l'ignorance et l'isole du monde afin de l'épouser.

Chrysalde et Arnolphe
 

Mais Agnès découvre le monde depuis son balcon et tombe amoureuse d'Horace. 

Agnès et Horace
 

Frédérique Lazarini décrit Arnolphe comme un homme jaloux et possessif dont la suspicion se manifeste par des caméras, tandis qu'Agnès devient une ode à l'intelligence féminine qui se libère grâce à l'amour.

 Le désir de liberté éprouvé par Agnès et l'amour qu'elle ressent pour Horace provoquent la chute d'Arnolphe, qui voit sa "propriété" s'échapper. 


 

"J'avais envie que la transformation d'Agnès soit mise à nu dans une installation qui ne lui laisse aucune intimité, aucun jardin secret, jusqu'à ce qu'elle ait la force de s'en affranchir pour explorer, libre, ses contours propres.

Maison transparente et caméras de surveillance ont été mes points de départ dramaturgiques, dont le scénographe François Cabanat et le vidéaste François Givort se sont faits les interprètes." (Frédérique Lazarini) 

Cédric Colas (Arnolphe)

Le spectacle met en lumière le dysfonctionnement du patriarcat tout en célébrant la puissance libératrice de l'amour, créant un souffle de liberté qui résonne avec les enjeux contemporains de la surveillance et de l'autonomie individuelle.

Sara Montpetit (Agnès)

 
Hugo Givort (Horace)

Une mise en scène inventive et qui interroge passé et présent et des acteurs formidables! 

Courez-y vite! 

lundi 9 mars 2026

Le peintre Bilal Hamdad et le Paris d'aujourd'hui au Petit Palais

 

L'exposition "Bilal Hamdad. Paname" , unanimement saluée par les visiteurs, s'est déroulée au Petit Palais, à Paris, du 17 octobre 2025 au 8 février 2026  et a présenté une vingtaine d’œuvres de l'artiste, dont deux inédites, créées spécialement pour l'occasion, en dialogue avec les collections permanentes du Musée.

Bilal Hamdad

 Le peintre franco-algérien surdoué, formé aux Beaux-Arts en Algérie, puis à Paris,  a fait entrer le Paris d'aujourd'hui, de Barbès aux migrants, au Petit Palais. Voir ici.


Ce qui frappe, lorsqu'on contemple ses tableaux, c'est leur réalisme saisissant. C'est une peinture figurative très construite, à la fois documentaire et profondément lyrique, qui fait du Paris contemporain un laboratoire de solitude, de regard et de temps.

Il dialogue avec les toiles des grands maîtres, en particulier de Velázquez, qu'il admire et crée des ponts vertigineux entre passé et présent.

Ses tableaux mettent en lumière des personnages solitaires et anonymes, contrastant avec l’effervescence parisienne, ainsi que des scènes de personnages attablés dans des cafés.



 

Bilal Hamdad peint également des scènes étonnantes de corps allongés dans une eau stagnante et trouble, qui sont un hommage aux traversées de la Méditerranée, entre sommeil et mort.



Il intègre des références subtiles à Rubens, Manet, Courbet, Le Caravage, Hopper.

L'artiste part de ses photographies pour produire des toiles à l'huile au réalisme saisissant.

 


Il part d'un moment saisi sur le vif, puis, par la peinture, le charge d'une densité temporelle nouvelle  : ses toiles sont décrites comme des "ralentisseurs temporels".


Il réinterprète des œuvres classiques par exemple l'Angélus de Millet, l'Ophélie de Millais, dans des scènes urbaines contemporaines.

Ce qui est remarquable, ce sont ses cadrages et son clair-obscur et sa capacité à faire naître une émotion forte à partir de détails minuscules de la vie quotidienne et ensuite à remonter vers ce qu'il dit de la condition humaine aujourd'hui.

Une peinture humaniste contemporaine qui touche, qui inspire : exceptionnel!