mardi 13 octobre 2026

En Arménie : Vieux Khndzoresk, une ville troglodyte verticale très singulière

 

J'ai eu l'occasion de visiter ce site très singulier, lors de mon passage en Arménie, dans la région du Syunik, non loin de Goris et de la frontière avec l'Azerbaïdjan.


Vieux Khndzoresk est accessible aujourd'hui par un pont suspendu inauguré en 2012, qui enjambe le canyon sur environ 160 m, à une soixantaine de mètres de hauteur. 

Pendant des siècles, plusieurs générations d’Arméniens ont vécu dans les cavités d’une gorge profonde, creusées dans le tuf, une roche volcanique relativement tendre, formant une véritable ville verticale.



Il est difficile d'imaginer, devant les grottes aujourd'hui silencieuses, que Khndzoresk fut l'une des localités les plus peuplées de l'Arménie orientale. Voir ici.




Au début du XXe siècle, vers 1913, on y recensait environ :

8 300 habitants répartis dans quelque 1 800 foyers ;

27 commerces, des tanneries et des ateliers de teinture ;

7 écoles et plusieurs églises.

C'était une véritable petite ville, avec une vie économique et sociale développée.


L'église Sainte-Hripsimé (XVIIe siècle) et l'anapat (ermitage) se trouvent dans le canyon. 








L'église semble abandonnée, et ouverte à tous les vents, mais pourtant, on trouve encore des signes d'une vie spirituelle émouvante.


En témoigne ce portrait du Catholicos Vazguen Ier, un personnage majeur de l'Arménie contemporaine, symbole de continuité religieuse et particulièrement aimé par les Arméniens.


Le Catholicos Vazguen Ier (1908-1994)

Vazguen Ier incarnait une église qui avait survécu aux persécutions, aux déplacements de populations, et aux bouleversements politiques du XX° siècle. Voir ici.




Le lieu est aussi associé à la lutte de Davit Bek contre la domination perse au début du XVIIIe siècle. Voir ici.


Statue de Davit Bek à Kapan, Syunik

La question qui vient à l'esprit, lorsqu'on visite ce lieu si singulier : pourquoi les habitants ont-ils abandonné les grottes ?


C'est probablement l'aspect le plus saisissant de l'histoire de Khndzoresk.


À partir des années 1950, sous le régime soviétique, les habitants furent progressivement transférés vers un nouveau village construit sur le plateau.


L'aménagement d'une grotte dans les années 1950

Les autorités soviétiques considéraient cet habitat comme archaïque, difficile à moderniser et incompatible avec leurs conceptions de l'hygiène et du progrès.


Les dernières familles auraient quitté l'ancienne cité vers 1958, même si certaines sources donnent des dates plus tardives pour les dernières occupations.



Ce qui m'a frappé, en visitant ce lieu, au-delà de son caractère spectaculaire, c'est la superposition de trois histoires.


D'abord, celle d'une civilisation rurale montagnarde, qui avait réussi à faire d'un environnement difficile un habitat durable.



Ensuite, celle des luttes arméniennes pour préserver leur identité et leur autonomie dans une région exposée aux rivalités impériales.


Enfin, celle d'une rupture brutale avec le passé, lorsque la modernisation soviétique a mis fin à un mode de vie pluri-séculaire.


En conclusion de cette visite singulière : ce qui m'a étonné à Khndzoresk, c'est la proximité temporelle de cette vie disparue et un silence encore habité.


Ces grottes ne sont pas des vestiges préhistoriques : il y a seulement quelques décennies, des enfants y grandissaient, des familles y partageaient leurs repas, des vieillards y terminaient leur existence. 


Et puis il y a cette église Sainte-Hripsimé. 



Dans un paysage aussi rude, marqué par les conflits et les difficultés de l'existence, elle devait constituer un point fixe, un lieu de continuité entre les générations. 


Le fait qu'elle subsiste au milieu des habitations abandonnées lui confère une force particulière.





lundi 12 octobre 2026

Momik, un artiste exceptionnel de la Renaissance arménienne


J'ai découvert avec admiration les réalisations exceptionnelles de Momik, lors de ma visite au Monastère de Noravank, en Arménie.


Momik (Momik Vardapet, vers 1260-1333) est un architecte, sculpteur, miniaturiste, maître des khatchkars (croix sculptées ), enlumineur arménien, considéré comme l'une des plus grandes figures de l'art médiéval arménien. Voir ici.


Momik

Momik incarne cette tradition arménienne dans laquelle architecture, sculpture et spiritualité forment un ensemble indissociable.


Il a travaillé principalement pour la famille princière des Orbelian, dans la province de Syunik, au sud de l'Arménie. Voir ici.


                                            

Bughta et Burtel Orbélian, Princes du Sud de l’Arménie Orientale



Son nom est tout particulièrement lié au magnifique monastère de Noravank, dans la province de Vayots Dzor.



Le monastère, fondé au XIIe siècle, a connu son apogée sous les Orbelian au XIIIe-XIVe siècle.


 

Momik est surtout associé à son église la plus spectaculaire, Sourp Astvatsatsin (Sainte-Mère-de-Dieu), achevée en 1339 : un édifice à   deux niveaux dont l'escalier extérieur en encorbellement, très étroit, est célèbre. 



 


Le niveau inférieur est une chapelle funéraire, associée à la mémoire des princes Orbelian.



"Forts comme des lions face à l'ennemi"

Elikum III Orbelian, mort en 1300



Le niveau supérieur est consacré à la Vierge.



L’escalier extérieur, étroit et abrupt, peut être interprété comme une image de l’ascension spirituelle.




Momik est à l'origine du décor sculpté de l'église, notamment les khatchkars (croix sculptées sur des dalles de pierre). Voir ici.




khatchkars
 

Ces khatchkars figurent parmi les plus raffinés.


On attribue à Momik des reliefs du portail du gavit (vestibule) de Noravank, dont une représentation exceptionnelle de Dieu le Père.


Cette image est particulièrement intéressante : dans la tradition chrétienne orientale, représenter Dieu le Père sous une forme humaine pose une question théologique délicate.


Ses sculptures de pierre combinent une grande virtuosité décorative et une iconographie très riche, qui annonce le dernier grand moment de l'architecture arménienne médiévale avant les invasions.


Momik est enterré à Noravank, et sa tombe fait face à l'église dont il a assuré la conception et la réalisation.


Momik

Momik appartient à cette période de remarquable floraison artistique et intellectuelle que connaît l’Arménie à la fin du XIIIe et au début du XIVe siècle, malgré les bouleversements provoqués par les invasions mongoles.


C’est un artiste complet; en effet, il a aussi illustré des manuscrits, ce qui explique la finesse graphique de ses sculptures.


Mise au tombeau


L'évangéliste Luc



Il y a une légende qui court à propos de la mort de Momik:


On raconte que Momik serait tombé amoureux de la fille d’un prince Orbelian.

Le prince lui aurait promis sa fille en mariage à condition qu’il construise une église magnifique dans un délai imposé: l'église de Noravank.


Mais, voyant l’édifice presque terminé, le prince aurait fait précipiter l’artiste du sommet de la construction.



Momik aurait alors été enterré à proximité de son œuvre.


C’est évidemment une légende, mais sa sépulture se trouve néanmoins bien à Noravank, près de l'endroit de sa chute présumée.



dimanche 11 octobre 2026

Armenian Spirit : un concert formidable du "Lucy Khanyan Quartet", le 10 octobre 2026, à la Mairie du 9° à Paris


Le Lucy Khanyan Quartet est un ensemble mené par la pianiste et compositrice americano-arménienne Lucy Khanyan, qui mêle esprit arménien, jazz et création contemporaine dans ses compositions et arrangements. 


J'étais hier à ce concert : le public était enthousiaste et c'était formidable !

Après une formation musicale initiale en Arménie, Lucy Khanyan a développé une partie de son apprentissage en autodidacte et s’est tournée vers la composition originale. Voir ici.



Elle a fondé plusieurs formations, dont le Lucy Khanyan Ethno Jazz Trio et un projet de folk avant-gardiste.


Ses arrangements peuvent réunir piano et instruments associés aux traditions arméniennes, comme le kanon, le blul ou le shvi. 


Kanon arménien (pas utilisé hier soir)



Blul arménien

Shvi arménien



Elle explore aussi les contrastes entre thèmes composés et improvisation, ainsi que l’usage du silence et de l’espace musical.


Ce magnifique concert était organisé par Hamaskaïne Paris, une section parisienne de Hamazkayin, un réseau culturel arménien qui œuvre à faire connaître et transmettre la langue, la culture et le patrimoine arméniens par des activités culturelles et éducatives. Voir ici.



Le programme d'hier soir comprenait également des réinterprétations d'oeuvres de Komitas.


Komitas (1869-1935)

Méconnu en Occident, le moine et musicien Komitas, à la fois chanteur de chorale, prêtre apostolique, compositeur et ethnomusicologue, est le fondateur révéré de la musique savante arménienne. 


On lui doit notamment la restauration des anciens modes usités dans la liturgie et qui avaient été dénaturés sous l’influence du clergé occidental.


Ecoutez Lucy Khanyan et ses musiciens ici , ici , et là.