mardi 4 août 2026

Pays Baltes : quand une chaîne humaine de 2 millions de personnes faisait plier l'URSS

 

Étant en voyage aux Pays Baltes en Juillet dernier, j'ai été frappé non seulement par la richesse des patrimoines estonien, letton et lituanien, témoins d'une histoire passée riche et mouvementée, mais aussi par les souffrances récentes, les exterminations et les déportations subies par le peuple balte. Voir ici.

Le 23 août 1989, il y a 37 ans, une chaîne humaine de 2 millions de personnes sur plus de 600 km reliant Tallinn, Riga et Vilnius fut organisé par les pays baltes pour réclamer leur indépendance face à l'URSS, marquant un tournant dans leur lutte pour la liberté.


Une chaîne humaine de 2 millions de baltes



Cette manifestation est connue sous le nom de Voie Balte (Baltic Way, Baltijas ceļš, Balti kett, Baltijos kelias) : ici.


Sur 600 km !

En 1989 les mouvements indépendantistes des 3 républiques baltes cherchaient un geste spectaculaire pour dénoncer l'illégalité de l'annexion soviétique : l'occasion fut le 50e anniversaire du Pacte germano-soviétique (signé par Molotov et Ribbentrop) du 23 août 1939.


Molotov et Ribbentrop, ministres des Affaires Etrangères


Le pacte était un traité de non agression entre Hitler et Staline, qui avait pour but de partager l'Europe Centrale et Orientale en "sphères d'influence", facilitant en particulier l'invasion conjointe de la Pologne.


Un protocole secret de ce pacte avait du même mouvement scellé le sort des 3 pays baltes qui tombaient de facto dans la sphère d'influence soviétique.


Dès juin 1940, l'URSS impose la terreur et les déportations de masse en Sibérie.


À l'été 1941, l'Allemagne nazie envahit à son tour les pays baltes et impose une dictature brutale et une extermination quasi-totale de la population juive : "la Shoah par balle", en particulier à Vilnius.


En 1944 l'armée rouge reconquiert les pays baltes : une re-soviétisation encore plus brutale a alors lieu : exécutions, tortures, emprisonnements et déportations se succèdent à nouveau.


Cette 2ème occupation durera jusqu'en 1991.


Les 2 millions de participants à la chaîne humaine du 23 Août 1989  représentaient une part considérable de la population des 3 républiques réunies.



Piece de monnaie lituanienne commémorative


La chaîne humaine suivait grosso modo la route Via Baltica actuelle.


Trajet de la Chaîne humaine de 1989


L'action visait à faire reconnaître publiquement l'existence du protocole secret, que Moscou niait encore en 1989, et à revendiquer le droit à l'autodétermination pour les Baltes.


Depuis 1991, la Russie a toujours soutenu que les Pays Baltes avaient rejoint volontairement l'Union Soviétique.


Elle a eu un immense retentissement médiatique international et est restée un exemple marquant de résistance non-violente.


Les grands quotidiens comme Le Monde, Le Figaro et Libération placent l'événement en première page. 

Les images aériennes de la chaîne de 670 kilomètres marquent les esprits. 


La presse française effectue alors un important travail de pédagogie pour expliquer le cinquantenaire du Pacte Molotov-Ribbentrop (23 août 1939), jusqu'alors largement occulté ou nié par l'histoire officielle soviétique.


 Les journaux télévisés (notamment Antenne 2 et TF1) diffusent des reportages poignants montrant des manifestants de toutes générations se tenant par la main, soulignant l'organisation impeccable et pacifique orchestrée par les fronts populaires locaux (Sajūdis en Lituanie, les Fronts populaires en Estonie et Lettonie).


Un an plus tard, en mars 1990, la Lituanie proclamait son indépendance  suivie par l'Estonie et la Lettonie en 1991.


Lettonie, Lituanie, Estonie

L'événement est aujourd'hui commémoré chaque 23 août et un sentier pavé de pierres portant le nom des villes traversées marque son parcours à travers Vilnius, Riga et Tallinn


Mémorial de la Voie Baltique

(A noter que les Pays Baltes étaient déjà indépendants à dater de 1918, suite à l'effondrement de l'Empire Russe en février 1917.

La signature en 1934 du Traité de l'Entente Baltique accréditait encore plus l'idée d'un espace géographique spécifique Balte, à défendre face aux totalitarismes soviétique et hitlérien).




jeudi 2 juillet 2026

Photographie : Hommage à Raghu Rai, témoin engagé et chroniqueur total de l'Inde

 

Le plus célèbre photographe indien Raghu Rai est mort, le 26 Avril 2026, à 83 ans,  à New Delhi.

 


Ayant voyagé à de nombreuses reprises dans le sous continent indien, sa vision et son œuvre me touchent profondément. 

Cet explorateur de la vie, comme il se définissait, a passé la sienne à documenter l'Inde : c'était un artisan de la mémoire de ce pays si photogénique, et si complexe.

Son travail a permis de documenter cette complexité du paysage social et politique de l'Inde depuis les années 1950. 

Né en 1942 dans un village du Pendjab pakistanais avant la partition, ingénieur de formation, Rai découvre la photographie par son frère et publie son premier cliché, un âne fixant l'objectif, dans le Times de Londres. 

Ce hasard des débuts dit déjà quelque chose de sa méthode : une attention portée à ce qui regarde en retour, une réciprocité entre le photographe et son sujet plutôt qu'une simple captation. 

Raghu Rai était un témoin engagé dont la vision s'est forgée dans l'urgence de l'histoire indienne. 

Il documente la catastrophe de Bhopal en 1984, la fuite de gaz d'Union Carbide qui a tué environ 25 000 personnes. 

 

 

Un homme porte le corps de sa femme après la catastrophe

Ses clichés de Bhopal ont donné lieu à un livre et à trois expositions qui ont fait le tour de l'Europe, de l'Amérique, de l'Inde et de l'Asie du Sud-Est depuis 2004. 

 

 

Chez lui, la photographie n'est jamais neutre : elle porte témoignage.

 







Ses portraits de Mère Teresa nous vont droit au cœur.



 


C'est à l'occasion de sa première grande exposition en 1972 à la Galerie Delpire, à Paris, consacrée à la guerre du Bangladesh, qu'il rencontre Henri Cartier-Bresson, qui l'introduit chez Magnum : il en devient membre à partir de 1977. 


 

"Pendant soixante ans, il a joué un rôle essentiel dans la chronique de la culture, de la spiritualité et des conflits politiques indiens", selon l'hommage de Magnum

Il photographie aussi bien les puissants, Indira Gandhi, le Dalaï-Lama ... 





 ... 
que les masses anonymes, refusant la hiérarchie entre le monumental et l'intime.





 
 
Shashi Tharoor (diplomate et homme politique indien) l'a décrit comme "le visionnaire qui a capturé le cœur et l'âme palpitants de l'Inde", tandis que Rahul Gandhi a affirmé qu'"il ne faisait pas que prendre des photos, il préservait la mémoire de notre nation". 
 

 
C'est peut-être la meilleure clé de lecture de son œuvre : Rai n'a pas photographié l'Inde de l'extérieur, en observateur distant, mais de l'intérieur.
 

 
La photographie, chez lui, n'était pas un métier mais une manière d'habiter le réel.

 


 

mercredi 1 juillet 2026

Design : Marianne Brandt, une des figures majeures du Bauhaus

 

Lors de mon précédent voyage à Hambourg, j'ai été très heureux de pouvoir visiter le passionnant "Museum für Kunst & Gewerbe", situé à côté de la Gare (Hauptbahnhof), en particulier pour admirer la section consacrée à l'Art Nouveau et au Bauhaus.

J'y ai découvert les œuvres, magnifiques à mon goût, de Marianne Brandt, une des figures majeures du Bauhausparticulièrement remarquable pour avoir percé dans "l'atelier des métaux (ou de métallurgie)" (Metallwerkstatt), un domaine alors quasi exclusivement masculin.

Marianne Brandt (1893-1983)

 
Museum für Kunst & Gewerbe, Hambourg

 

Née Marianne Liebe à Chemnitz, elle étudie d'abord la peinture et la sculpture avant de rejoindre le Bauhaus de Weimar en 1924. 

Elle intègre l'atelier des métaux dirigé par László Moholy-Nagy, où elle doit initialement passer par les tâches les plus rudimentaires demandées aux femmes avant de s'imposer par la qualité de son travail. 

László Moholy-Nagy (1895-1946)

L'un des ateliers les plus résolument programmatiques du Bauhaus fut justement cet atelier des métaux. 

Il évolua rapidement, passant d'un atelier classique d'orfèvrerie à un laboratoire expérimental qui contribua de manière décisive à définir les liens toujours plus étroits du Bauhaus avec l'industrie.

À partir de 1922, la mission officielle de l'atelier fut de développer des prototypes directement aptes à être fabriqués en série par l'industrie. Sa production comprenait plusieurs services à thé et à café, des ustensiles de cuisine, des bols ainsi que de petits objets tels que des coquetiers, des boules à thé et des cendriers.


 

 

Elle devient en 1928 directrice par intérim de cet "atelier des métaux", succédant à Moholy-Nagy lui-même, un fait rarissime pour une femme à cette époque dans une institution pourtant  progressiste.

Son travail le plus connu reste la théière Bauhaus MT49 et diverses cafetières et services à thé en métal argenté et ébène, caractérisés par des formes géométriques pures (sphères, cylindres, demi-cercles) totalement dépouillées d'ornement. 

 

MT49

MBTK24SI

 


Elle a aussi conçu des luminaires industriels (notamment pour Ruppelwerk, Junker et Kandem) qui ont été produits en série, ce qui était précisément l'objectif du Bauhaus : réconcilier artisanat et production industrielle. 

 




Les objets du Bauhaus, d'un dépouillement rigoureux et entièrement conçus en fonction de leur usage, présentés dans les foires et expositions, furent qualifiés par les critiques de l'époque de « culture de la nudité » (Nacktkultur).

Son approche (la forme suit la fonction, la géométrie comme vocabulaire esthétique, la pensée en termes de série industrielle plutôt que de pièce unique) a directement façonné le design industriel du XXe siècle, de la vaisselle aux objets du quotidien. 

On retrouve son héritage dans le minimalisme fonctionnaliste qui traverse le design scandinave, l'esthétique Apple/Braun (via Dieter Rams, lui-même héritier direct du fonctionnalisme du Bauhaus), et plus largement dans toute la tradition du design qui privilégie l'épure géométrique. 


Elle est ainsi devenue, a posteriori, une figure de référence dans les discussions sur la place des femmes dans le design et l'architecture moderniste.