mercredi 10 juin 2026

Photographie : Kazuo Kitai et l'éloge du quotidien

 

J'ai eu l'occasion de visiter, à la Maison de la culture du Japon, à Paris la magnifique exposition "L'éloge du quotidien, soixante ans à photographier le Japon", consacrée à l'un des grands maîtres de la photographie japonaise, Kazuo Kitai. Jusqu'au 25 Juillet 2026.

Kazuo Kitai (né en 1944 en Mandchourie occupée)

Cette exposition était précédée, en avant-première, d'une conférence de présentation passionnante, en présence de Kazuo Kitai

Kazuo Kitai, encore peu connu en Europe,  est considéré comme l'un des grands maîtres de la photographie japonaise de l'après-guerre.


Cette exposition dévoile près de 130 tirages et offre une traversée complète de son œuvre, depuis les séries militantes des années 1960-1970, jusqu'à ses travaux plus récents réalisés chez lui.


 

Depuis les années 1960, il documente, "de l'intérieur": luttes étudiantes, résistances paysannes, ou encore villages voués à disparaître et banlieues en plein essor : extraordinaire. 




Cette rétrospective, la première hors du Japon, permet de saisir l'évolution d'un regard profondément humaniste, attentif aux transformations du Japon et à la mémoire de ceux qui l'habitent.



L'humanisme de Kazuo Kitai est ancré dans le quotidien, attentif aux vies ordinaires et aux traces fragiles laissées par le temps.


 

Son appareil photo est devenu un outil de mémoire, autant qu'un instrument de résistance silencieuse, au moment où les villes s'étendaient, que les campagnes se vidaient et que les mouvements étudiants secouaient les universités.

Ses photographies sont à la fois un document sur un lieu et un moment précis, et un commentaire universel sur l'intersection entre le passé et le présent.


Il s'agit toujours de sauver de l'oubli ce que la modernisation est en train d'effacer.

Il a reçu le Prix Ihei Kimura en 1975 et le Prix Hidano Kazuemon en 2024, deux reconnaissances majeures dans le monde de la photographie japonaise



mardi 9 juin 2026

A Turin, le Palazzo Saluzzo di Paesana : le plus vaste et le plus complexe bâtiment aristocratique du XVIII° siècle

 

En 1715, le comte Baldassare Saluzzo di Paesana, parvenu au sommet de sa carrière et de sa gloire, lança la construction de son grandiose palais de famille, édifié sur un terrain jusqu'alors occupé par la Place d'Armes de la Citadelle voisine.

Chevalier de la Très Sainte Annonciade, comte de Paesana, Oncino, Ostana et Castellar, il appartenait à l'une des familles les plus puissantes du Piémont savoyard.

 


La construction de ce Palais a lieu dans un contexte urbain exceptionnel.

En effet, ce terrain était alors le théâtre de la troisième expansion urbanistique de Turin, voulue par Vittorio-Amedeo II et confiée, après l'obtention du titre de roi de Sicile, à l'architecte originaire de Messine Filippo Juvarra.

Le plan d'agrandissement occidental porte clairement les caractères d'une ville royale et reflète les nouvelles conditions sociales du Piémont, qui s'apprêtait à vivre la grande saison des Lumières.

Ce palais fut conçu presque comme un second palais royal en concurrence avec la résidence des Savoie — une ambition architecturale à la mesure du personnage.


 

 L'ingénieur Giovanni Giacomo Plantery (Turin, 1680–1756) réalisa donc, entre 1715 et 1722, un ensemble complexe accueillant, avec toute la discrétion requise, des commerces au rez-de-chaussée, des appartements de représentation et l'appartement du maître au piano nobile, des logements locatifs destinés à la bonne bourgeoisie aux deuxième et troisième étages, et enfin des habitations pour le petit peuple dans les mezzanines et les combles.

Grâce à cette typologie innovante qui mêlait les différentes classes sociales, Plantery obtint un volume inhabituel pour Turin, occupant entièrement l'îlot dit de San Chiafredo et donnant naissance au palais aristocratique le plus vaste et le plus magnifique de la ville, qui s'impose encore aujourd'hui par son élégance, sa monumentalité et ses proportions harmonieuses.

 


Où est situé ce Palais magnifique ?

Cet immense palais occupe un îlot entier entre la via Garibaldi, la via della Consolata, la via Bligny et la via del Carmine.

Fait notable : la façade principale ne se trouve pas sur la via Garibaldi, mais sur la perpendiculaire, la via della Consolata, correspondant aux murs de l'ancien camp romain.

Doté à l'entrée d'un atrium à colonnes doriques et corinthiennes, le palais comprend une grande cour intérieure imposante avec deux escaliers, l'un à droite avec deux loggias à l'est et à l'ouest du piano nobile, l'autre au fond. 


 

Les communs et les écuries, situés dans une cour de service, se trouvaient dans l'aile occidentale, tandis que les appartements d'honneur occupaient l'aile orientale.


 

Près de 300 ans d'histoire, de successions et de redistributions intérieures dues aux besoins économiques des héritiers de Baldassarre Saluzzo ont en grande partie effacé la trace des premiers occupants et de leur goût esthétique, en particulier les meubles. 

Seul l'appartement du Maître, situé dans l'angle sud-est du palais, a conservé d'importantes décorations du XVIIIe siècle, témoins de l'ancienne magnificence de la famille Saluzzo.

Ces décors furent réalisés à partir de 1718 par le peintre originaire de Savone, Domenico Guidobono et le stucateur tessinois Pietro Somasso, auteurs notamment des ornements des appartements de la duchesse Marie-Jeanne de Savoie-Nemours au Palazzo Madama.

 


Le palais incarna dès l'origine une certaine avant-garde sociale : la famille Saluzzo di Paesana explorait les avant-gardes en dehors des codes moraux imposés par l'étiquette aristocratique du XVIIIe siècle.

Aujourd'hui, l'appartement du Maître accueille des expositions d'art contemporain, des concerts et des événements privés.

Parmi les artistes qui s'y sont produits figurent Picasso, Ray Caesar ou Sven Marquardt — dans un espace qui reste l'un des témoignages les plus complets de l'architecture palatiale baroque de Turin.

 

jeudi 14 mai 2026

La Porte du Diable, à Turin : mystères et maléfices

 

Je passais, il y a quelques jours, à Turin, au croisement de la via XX Settembre et de la via Vittorio Alfieri. 

Et là, au numéro 40, se dresse l'un des objets les plus étranges du patrimoine turinois :, Il Portone del Diavolo, la Porte du Diable du Palazzo Trucchi di Levaldigi.

 

Il Portone del Diavolo

Le portail fut sculpté en 1675 par des artisans parisiens sur commande de Giovanni Battista Trucchi di Levaldigi, comte et général des Finances au service de Charles-Emmanuel II, duc de Savoie. 

Le palazzo lui-même fut construit vers 1677 par l'architecte Amedeo di Castellamonte, et se distingue par son imposant portail reposant sur quatre colonnes, richement orné de fleurs, fruits, animaux et angelots.

Ce qui confère au portail son nom est le heurtoir central : une tête de diable qui scrute les visiteurs venant frapper, avec pour poignée deux serpents enlacés dont les têtes se rejoignent au centre. 



 
 

Une interprétation rationaliste du surnom suggère simplement que le palais était la demeure du ministre des Finances de la Maison de Savoie — une fonction peu appréciée du peuple, qui aurait suffi à alimenter des récits sinistres. Selon cette lecture, le heurtoir diabolique aurait été une manière ironique de donner corps aux rumeurs selon lesquelles le ministre avait conclu un pacte avec le diable. 

 


Selon la version « magique », le portail serait apparu soudainement une nuit. La légende raconte qu'un apprenti sorcier, désireux d'invoquer les forces obscures et Satan lui-même, y parvint. 

Le Diable, irrité par cette invocation, décida de punir le jeune sorcier en l'emprisonnant derrière le portail. Le malheureux ne fut plus jamais capable d'ouvrir la porte ni d'échapper à son destin. 



 Au XVII° siècle, l'édifice abrita la Fabbrica dei Tarocchi, une manufacture de tarots. La carte associée au Diable dans le jeu de tarot est le numéro 15 — qui était précisément le numéro civique du palais à l'époque. 

Aujourd'hui, l'autobus de la ligne publique qui dessert ce secteur porte, comme par hasard, le numéro 15. Les amateurs d'ésotérisme y voient une confirmation supplémentaire du lien entre ce lieu et la magie noire.

Deux récits de disparitions et de meurtres se sont greffés sur la réputation du palais :

Le premier remonte au début du XIX° siècle, lors de l'occupation française. Un certain major Melchiorre Du Perril s'était rendu au palais pour y prendre un repas rapide avant de repartir avec des documents secrets. Son cocher l'attendit dehors — il ne ressortit jamais. 

Vingt ans plus tard, lors de travaux de rénovation, des ouvriers abattirent un mur et découvrirent un squelette muré debout dans la maçonnerie. 

 

Le second épisode remonte à 1790, quand le palais appartenait à Maria Carolina di Savoia. Lors d'une fête, une danseuse invitée à divertir les hôtes fut poignardée à mort. Le coupable ne fut jamais identifié, ni l'arme retrouvée. 

La nuit même du meurtre, une tempête de vent et de pluie s'abattit sur la ville, des éclairs aveuglants, un vent glacial balaya l'intérieur du palais, toutes les lumières s'éteignirent et les invités s'enfuirent en criant. 

On dit que le fantôme de la danseuse hante encore les salles du bâtiment.


Maria Carolina di Savoia (1803-1884)
 

Le Portone del Diavolo s'inscrit dans un imaginaire plus large

Turin est réputée se trouver au sommet de deux triangles magiques : l'un lié aux arts obscurs, reliant la ville à Londres et San Francisco ; l'autre à la magie blanche, l'unissant à Prague et Lyon. 

Parmi les lieux considérés comme chargés de forces occultes figurent la Piazza Statuto, la Chiesa della Gran Madre di Dio— et bien sûr le Portone del Diavolo. 

Piazza Statuto

 
Chiesa della Gran Madre di Dio

Aujourd'hui le palais abrite la Banca Nazionale del Lavoro. 

Le portail, lui, continue de fixer les passants de son regard de bronze.

Banca Nazionale del Lavoro


lundi 27 avril 2026

La photographe Lee Miller : la trajectoire extraordinaire de l'une des figures les plus singulières et les plus insaisissables du XX° siècle

 

 Le Musée d'Art Moderne de Paris consacre une magnifique exposition à Lee Miller (jusqu'au 2 Août 2026), qui propose de dépasser sa légende afin de révéler la puissance de sa vision artistique.

 


Lee Miller (1907-1977) fut artiste photographe, photographe de mode, actrice de cinéma, modèle, muse, correspondante de guerre, artiste surréaliste, mannequin,... 

 

Lee Miller (1907-1977)


Lee Miller a décrit sa carrière comme une "agitation" permanente : elle semblait pouvoir passer sans difficulté d'une version d'elle-même à une autre.

 



 Sa sensibilité désinhibée est évidente dans la fameuse photographie prise par David Sherman en 1945 d'elle, nue, dans la baignoire d'Hitler, le jour même du suicide du dictateur, peu de temps après son reportage sur la libération du camp de Dachau.  

 

Lee Miller dans la baignoire d'Hitler, Munich, 1945

Elle s'impose d'abord comme mannequin à New York, à la fin des années 20, incarnant l'archétype de la femme moderne, émancipée et active et figure parmi les modèles les plus recherchées des magazines.

 


En 1929, elle s'installe à Paris, et sa rencontre avec Man Ray est décisive.
 
 
 
Elle ouvre son propre studio et travaille pour Vogue, affirmant son désir d'indépendance artistique. 
 
Mais c'est dans son rôle de correspondante de guerre que Lee Miller laisse son empreinte la plus durable : elle sillonne l'Europe en guerre pour Vogue.
 

 


Elle couvre le Blitz à Londres, la Libération de Paris et immortalise les horreurs des camps de concentration de Buchenwald et de Dachau après leur libération , faisant partie des rares photographes à en avoir témoigné.

Au retour de la guerre, Lee Miller souffre de graves épisodes de dépression et développe une dépendance à l'alcool.

Elle mourra d'un cancer du poumon en 1977, à 70 ans.

Son Rolleiflex

Elle aura fait preuve d'une volonté farouche d'autonomie : son trait de caractère dominant aura été le rejet de toute forme d'autorité.

 





Lee Miller était une femme de désir et d'action, pas de contemplation :  elle disait n'avoir jamais perdu une minute de sa vie. Le goût du risque, du déplacement, de l'engagement physique total a été au cœur de son caractère.

 





Son fils, Anthony Penrose dira avoir beaucoup souffert du caractère à la fois cyclothymique et secret de sa mère, qui compartimentait radicalement sa vie intérieure et cachait à sa famille sa vie tumultueuse.

Il semble que des blessures de l'enfance et des traumatismes fondateurs aient laissé en elle des marques jamais vraiment élaborées ni dites, qui semblent avoir à la fois alimenté son élan vital et sa destruction progressive.



 

Les images de la guerre et des camps de concentration continuèrent à la hanter et elle finit par s'engager dans une "spirale descendante".

 

Lee Miller aura donc été une femme habitée par une énergie extraordinaire et par une violence intérieure tout aussi grande : ni victime, ni icône, mais quelqu'un qui traversa tous ses rôles (mannequin, artiste, combattante, mère,...) sans jamais en endosser aucun pleinement, comme si sa vraie nature était cette insaisissabilité.