lundi 15 juin 2026

Photographie : Toni Thorimbert, une présence humaine intense

 

En mai dernier, à Turin, au Centro Italiano per la Fotografia (voir ma note précédente), il y avait également une exposition (Donne in vista) consacrée au grand photographe suisse Toni Thorimbert, né à Lausanne en 1957, que j'ai découvert avec un très grand intérêt.

Le travail de Toni Thorimbert se distingue par une combinaison assez rare de trois traditions photographiques : le reportage, la mode et le portrait psychologique. C'est précisément ce mélange qui a fait sa réputation dans la presse italienne des années 1980-1990. 

Ce dernier aspect de son travail, le portrait psychologique, était exposé au Musée turinois CAMERA. 

Une part importante de son œuvre est consacrée aux femmes, qu'il s'agisse de célébrités ou d'anonymes.  

Ses portraits évitent généralement le simple glamour pour explorer la présence, l'identité et la singularité des personnes photographiées. 

Cette exposition,  Donne in vista Femmes en vue ») met particulièrement en évidence cette recherche menée sur plus de trente ans.  


Ce qui m'a frappé, dans ses portraits exposés, c'est une présence humaine intense. 


 

Thorimbert ne cherche généralement pas le portrait purement descriptif ou mondain. Ses images donnent souvent l'impression d'une rencontre réelle entre le photographe et son sujet. 




Le regard, l'attitude corporelle et les expressions paraissent saisis dans un moment de tension ou de vérité plutôt que dans une pose figée. 




 

Plusieurs critiques ont souligné cette capacité à attirer l'attention du spectateur vers l'identité et la personnalité du modèle. 




Voir ici une magnifique galerie de portraits sur son site :

Jennifer Lopez

 

Chez Thorimbert, le décor n'est jamais neutre. L'arrière-plan participe à la construction du sens. 

Les lieux deviennent souvent des prolongements psychologiques du sujet photographié, presque des états d'âme visuels. 

Les portraits de Toni Thorimbert  possèdent souvent une densité émotionnelle et une complexité visuelle qui rappellent davantage le cinéma d'auteur ou la littérature que le portrait de commande traditionnel.



 

Une belle découverte d'un artiste photographe de très grand talent!

Visitez également ici son blog. 


 

 

dimanche 14 juin 2026

Photographie : Edward Weston, l'esthétique de la forme pure, au Centro Italiano per la Fotografia

 

Ouvert en 2015, CAMERA - Centro Italiano per la Fotografia (Via del Rosine, 18, Turin) est un centre culturel dédié à la photographie qui propose des expositions de grands auteurs italiens et internationaux, des rencontres, des workshops, des ateliers, des opportunités d'échange et de dialogue sur la photographie d'hier, d'aujourd'hui et de demain : un point de référence national et international pour les photographes, les étudiants, les passionnés et tous ceux qui souhaitent découvrir l'art de la photographie.

Je m'y suis précipité pour une exposition unique des œuvres du photographe américain Edward Weston, en mai dernier. 

 

Edward Weston (1886-1958) vers 1914

Figure majeure de l’histoire de la photographie moderne, Edward Weston a construit, au cours de plus de cinquante ans de création, une œuvre d’une richesse et d’une diversité exceptionnelles. Ici.

 La majeure partie de son travail a été effectuée en utilisant une chambre photographique de 8×10 pouces.


Son travail constitue une réflexion fondamentale sur les qualités propres à la photographie en tant que médium technique, esthétique et perceptif.

Ses premières recherches témoignent d’une adhésion passagère au pictorialisme alors en vogue. 

 


Il s’affirme ensuite comme l’un des représentants les plus marquants d’une nouvelle génération de photographes américains qui entendait redéfinir les ambitions artistiques de la photographie. 



Cette démarche s’appuie sur sa capacité remarquable à représenter les sujets les plus variés avec une rigueur, une clarté et une sobriété exemplaires: la"Straight Photography".


Sa recherche centrale est celle de la forme essentielle des sujets. 

Ses nus, ses poivrons, ses coquillages, ses choux, ses rochers de Point Lobos sont traités comme des architectures abstraites. 


 

La courbe, la surface, le volume priment sur l'anecdote ou la narration. Il cherche l'universel dans le banal. 


 

La force des images de Weston réside dans leur simplicité radicale autant que dans leur originalité. 


Leur qualité exceptionnelle tient aussi à la manière dont il a su repenser et mettre en valeur l’extraordinaire pouvoir de réalisme et d’objectivité de la photographie, tout en révélant son potentiel esthétique, poétique et phénoménologique. 


Par cette approche, il a contribué à élargir le champ de l’expérience sensible et subjective de l’image. 

Ce faisant, Weston a affirmé la place singulière de la photographie au sein des arts visuels de son temps.


 

Cette dernière idée est particulièrement intéressante : Weston ne s'est pas contenté de montrer que la photographie pouvait rivaliser avec la peinture ; il a cherché à démontrer qu'elle possédait un langage propre. 

Cela explique pourquoi ses célèbres nus, coquillages, poivrons ou dunes paraissent à la fois d'un réalisme absolu et presque abstraits. 






La question sous-jacente et fondamentale posée par Weston est donc la suivante : comment une forme, poussée à sa pureté maximale, peut révéler une vérité plus profonde que la simple apparence du réel.

CAMERA (Centro Italiano per la Fotografia) - Torino
 

Personnellement, j'admire les photographies de Weston, sa technique, ses recherches esthétiques, mais j'avoue que ma sensibilité n'y trouve pas son compte.

Ici, un documentaire tourné en 1948 par un assistant d'Edward Weston, Willard Van Dyke.

samedi 13 juin 2026

A Turin : Chiharu Shiota, une exposition dérangeante et fascinante au Museo d'Arte Orientale (MAO)

 

Étant à Turin en mai dernier, j'ai pu visiter avec bonheur, interrogation et fascination l'exposition consacrée à Chiharu Shiota, intitulée "The Soul Trembles" (L'âme tremble), au MAO (Museo d'Arte Orientale).

Chiharu Shiota
 

Chiharu Shiota est une artiste plasticienne japonaise de la performance et de l'installation, née en 1972. Formée au Japon, en Australie et en Allemagne, elle est principalement célèbre pour ses installations monumentales faites de réseaux complexes de fils de laine et de coton, rouges ou noirs.


Elle explore les notions de matérialité, de perception psychique de l'espace, de mouvement et de rêve. 


 

Elle utilise aussi, en les accumulant, de vieux objets comme des lits, des châssis de fenêtre, des vieilles valises, des chaises, un vieux piano,...



Elle explore les relations entre passé et présent.

A cela s'ajoute parfois une dimension onirique par le tissage de véritables toiles d'araignée complexes et impénétrables.

 

Elle réalise des installations immersives dans lesquelles un espace entier est traversé de fils de couleur noire ou rouge, couleurs qui, selon l'artiste, peuvent être associées au ciel nocturne ou au cosmos pour la première, au sang ou au fil rouge du destin, selon certaines traditions asiatiques pour la seconde. 


La simplicité des matériaux rend d'autant plus fort l'impact de ses œuvres.

 


Les oeuvres de Chiharu Shiota sont éphémères, mais elles visent à laisser une impression durable.

Cette exposition monographique de Chiharu Shiota se tient au MAO  (Museo d'Arte Orientale à Turin) pour ses débuts italiens, et pour la première fois dans un musée d'art asiatique, après avoir été accueillie dans une série d'institutions internationales prestigieuses à travers l'Asie et l'Europe.




The Soul Trembles retrace l'ensemble de la production de Shiota, à travers des dessins, des photographies, des sculptures et certaines de ses installations environnementales et monumentales les plus célèbres.

Souvent inspirées par des expériences personnelles, les œuvres de Shiota explorent l'intangible, les souvenirs, les émotions, les images oniriques et les visions, offrant des espaces silencieux pour la contemplation, et soulèvent des questions sur des concepts universels et existentiels tels que l'identité, la relation à l'Autre, la vie et la mort. 

 

Le fil est aussi la métaphore du lien et de la mémoire : les relations invisibles entre les individus, l'enchevêtrement fragile et non linéaire de la mémoire, le fil rouge du destin...

 Traversant les frontières temporelles et spatiales, ses œuvres touchent à la part la plus intime et vulnérable de l'être humain.


En tant que spectateurs pris dans ces réseaux de fils, nous ressentons que nous sommes tous pris dans des systèmes de relations et de souvenirs que nous ne maîtrisons pas entièrement. 

 

Ses installations ne donnent pas de réponses claires à nos questionnements ( ce qui nous relie aux autres, ce qui reste après l'absence, ce qui structure notre identité sans qu'on le voie) mais elles créent une expérience émotionnelle où le spectateur devient lui même une partie du réseau. 

Shiota a souvent évoqué son expérience de la maladie et son déracinement, du Japon vers l'Allemagne. 

L'exposition au MAO prend la forme d'une version unique, conçue en collaboration avec le Mori Art Museum de Tokyo et le studio de l'artiste, transformant tous les espaces du musée de manière inédite, des salles réservées aux expositions temporaires jusqu'aux galeries de la collection permanente, la plaçant ainsi en dialogue direct avec les œuvres du musée. 

Une exposition magnifique et fascinante, en tout cas une belle découverte qui dérange et qui interroge !

Voir ici une vidéo à l'occasion de Art Basel.