lundi 12 octobre 2026

Momik, un artiste exceptionnel de la Renaissance arménienne


J'ai découvert avec admiration les réalisations exceptionnelles de Momik, lors de ma visite au Monastère de Noravank, en Arménie.


Momik (Momik Vardapet, vers 1260-1333) est un architecte, sculpteur, miniaturiste, maître des khatchkars (croix sculptées ), enlumineur arménien, considéré comme l'une des plus grandes figures de l'art médiéval arménien. Voir ici.


Momik

Momik incarne cette tradition arménienne dans laquelle architecture, sculpture et spiritualité forment un ensemble indissociable.


Il a travaillé principalement pour la famille princière des Orbelian, dans la province de Syunik, au sud de l'Arménie. Voir ici.


                                            

Bughta et Burtel Orbélian, Princes du Sud de l’Arménie Orientale



Son nom est tout particulièrement lié au magnifique monastère de Noravank, dans la province de Vayots Dzor.



Le monastère, fondé au XIIe siècle, a connu son apogée sous les Orbelian au XIIIe-XIVe siècle.


 

Momik est surtout associé à son église la plus spectaculaire, Sourp Astvatsatsin (Sainte-Mère-de-Dieu), achevée en 1339 : un édifice à   deux niveaux dont l'escalier extérieur en encorbellement, très étroit, est célèbre. 



 


Le niveau inférieur est une chapelle funéraire, associée à la mémoire des princes Orbelian.



"Forts comme des lions face à l'ennemi"

Elikum III Orbelian, mort en 1300



Le niveau supérieur est consacré à la Vierge.



L’escalier extérieur, étroit et abrupt, peut être interprété comme une image de l’ascension spirituelle.




Momik est à l'origine du décor sculpté de l'église, notamment les khatchkars (croix sculptées sur des dalles de pierre). Voir ici.




khatchkars
 

Ces khatchkars figurent parmi les plus raffinés.


On attribue à Momik des reliefs du portail du gavit (vestibule) de Noravank, dont une représentation exceptionnelle de Dieu le Père.


Cette image est particulièrement intéressante : dans la tradition chrétienne orientale, représenter Dieu le Père sous une forme humaine pose une question théologique délicate.


Ses sculptures de pierre combinent une grande virtuosité décorative et une iconographie très riche, qui annonce le dernier grand moment de l'architecture arménienne médiévale avant les invasions.


Momik est enterré à Noravank, et sa tombe fait face à l'église dont il a assuré la conception et la réalisation.


Momik

Momik appartient à cette période de remarquable floraison artistique et intellectuelle que connaît l’Arménie à la fin du XIIIe et au début du XIVe siècle, malgré les bouleversements provoqués par les invasions mongoles.


C’est un artiste complet; en effet, il a aussi illustré des manuscrits, ce qui explique la finesse graphique de ses sculptures.


Mise au tombeau


L'évangéliste Luc



Il y a une légende qui court à propos de la mort de Momik:


On raconte que Momik serait tombé amoureux de la fille d’un prince Orbelian.

Le prince lui aurait promis sa fille en mariage à condition qu’il construise une église magnifique dans un délai imposé: l'église de Noravank.


Mais, voyant l’édifice presque terminé, le prince aurait fait précipiter l’artiste du sommet de la construction.



Momik aurait alors été enterré à proximité de son œuvre.


C’est évidemment une légende, mais sa sépulture se trouve néanmoins bien à Noravank, près de l'endroit de sa chute présumée.



dimanche 11 octobre 2026

Armenian Spirit : un concert formidable du "Lucy Khanyan Quartet", le 10 octobre 2026, à la Mairie du 9° à Paris


Le Lucy Khanyan Quartet est un ensemble mené par la pianiste et compositrice americano-arménienne Lucy Khanyan, qui mêle esprit arménien, jazz et création contemporaine dans ses compositions et arrangements. 


J'étais hier à ce concert : le public était enthousiaste et c'était formidable !

Après une formation musicale initiale en Arménie, Lucy Khanyan a développé une partie de son apprentissage en autodidacte et s’est tournée vers la composition originale. Voir ici.



Elle a fondé plusieurs formations, dont le Lucy Khanyan Ethno Jazz Trio et un projet de folk avant-gardiste.


Ses arrangements peuvent réunir piano et instruments associés aux traditions arméniennes, comme le kanon, le blul ou le shvi. 


Kanon arménien (pas utilisé hier soir)



Blul arménien

Shvi arménien



Elle explore aussi les contrastes entre thèmes composés et improvisation, ainsi que l’usage du silence et de l’espace musical.


Ce magnifique concert était organisé par Hamaskaïne Paris, une section parisienne de Hamazkayin, un réseau culturel arménien qui œuvre à faire connaître et transmettre la langue, la culture et le patrimoine arméniens par des activités culturelles et éducatives. Voir ici.



Le programme d'hier soir comprenait également des réinterprétations d'oeuvres de Komitas.


Komitas (1869-1935)

Méconnu en Occident, le moine et musicien Komitas, à la fois chanteur de chorale, prêtre apostolique, compositeur et ethnomusicologue, est le fondateur révéré de la musique savante arménienne. 


On lui doit notamment la restauration des anciens modes usités dans la liturgie et qui avaient été dénaturés sous l’influence du clergé occidental.


Ecoutez Lucy Khanyan et ses musiciens ici , ici , et là.



mardi 6 octobre 2026

A Gyumri, Arménie, après le seisme de 1988 : "Aux victimes innocentes, aux coeurs compatissants"

 

Lors de mon voyage en Arménie, la semaine dernière, j'ai fait un bref séjour à Gyumri (anciennement Leninakan), la 2 ème ville du pays, dans la région de Shirak, au Nord Ouest : ici.


J'ai été frappé et ému de voir l'un des monuments les plus importants en mémoire du séisme qui a frappé le nord de l'Arménie, l'épicentre étant dans la région de Spitak, proche de Gyumri, le 7 décembre 1988. 

Gyumri a été détruite à 60%.

Ce séisme de magnitude 6,9  qui a duré 3 minutes a entrainé la mort de 30 000 personnes, a blessé plus de 15 000 personnes et 530 000 personnes ont été sans-abris: ici.


Spitak, entièrement détruite, incarne la résilience remarquable d’une communauté face à l’adversité. 

Malgré les défis persistants, la ville se reconstruit avec courage et détermination, honorant le passé tout en regardant vers un avenir prometteur. 

Elle demeure un symbole de résilience et d’espoir pour l’Arménie et le monde entier.

Le Monument en mémoire du séisme

A Gyumri, l'Eglise derrière le monument n'est pas un simple décor!

C’est l’église Sourp Amenaprkich, le Saint-Sauveur. 



Construite au XIXᵉ siècle et inspirée de la cathédrale médiévale d’Ani, elle fut elle-même très gravement atteinte le 7 décembre 1988 : sa coupole et son clocher s’effondrèrent. 


Sa reconstruction s’est étendue sur des décennies.


Les restes de l'ancienne coupole effondrée

Le monument, de 7 m de hauteur, en métal, a été inauguré le 7 décembre 2008, exactement vingt ans après le tremblement de terre. 


Il est l’œuvre d’une famille de sculpteurs : Frid Sogoyan, originaire de Gyumri, avec ses fils Vahe et Mikael Sogoyan. 


L'inscription sur le socle est émouvante

L'inscription sur le socle signifie : « Aux victimes innocentes, aux cœurs compatissants » :  en arménien « Անմեղ զոհերին, բարեգութ սրտերին » (Anmegh zoherin, baregut srterin). 



La composition rassemble 17 figures humaines qui ne constituent pas une scène narrative ordonnée : les corps semblent sortir les uns des autres, s’entasser, tomber et en même temps s’élever et c'est ce qui donne au monument sa puissance émotionnelle.



Le monument insiste sur cette double signification : la douleur d’un peuple frappé par la catastrophe, mais aussi le courage avec lequel il « renaît des ruines ». 



Elle ne commémore pas seulement les morts. 

Elle rend simultanément hommage à ceux qui sont venus au secours des survivants, et tout particulièrement les Arméniens de la diaspora.




C’est pourquoi on trouve à côté du monument cinq plaques de pierre portant les noms de personnes et de pays ayant apporté leur aide à l’Arménie dès les premiers moments de la catastrophe.


Des artistes français, menés par Charles Aznavour, d'origine arménienne, ont enregistré une chanson, Pour toi Arménie, pour venir en aide financièrement aux victimes de la catastrophe.



Ecoutez ici chant et paroles de "Pour toi Arménie".


mercredi 23 septembre 2026

Quand Sartre et Beauvoir visitaient l'Isthme de Courlande en Lituanie

 


Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir séjournent en Lituanie du 26 juillet au 3 août 1965, alors que le pays est une république de l’URSS.

A cette époque, la majorité de la Communauté Internationale n'a d'ailleurs pas reconnu l'annexion soviétique. 


Ils passent notamment par Vilnius, Kaunas et Nida, sur l’isthme de Courlande. 




Le voyage se voulait, au moins du côté de Sartre et Beauvoir, privé et non officiel. 


Mais ce fut impossible : dans l’URSS de l’époque, une telle visite ne pouvait évidemment pas l’être vraiment.


Ils sont accueillis et accompagnés par des représentants du monde littéraire lituanien, notamment Eduardas Mieželaitis et Mykolas Sluckis. 


Eduardas Mieželaitis

Mykolas Sluckis

De plus, leur déplacement est étroitement surveillé. 



Pourquoi Sartre allait-il alors en URSS ?


Entre 1962 et 1966, Sartre effectue plusieurs voyages en Union Soviétique. 


Il cherche à maintenir un dialogue intellectuel entre l’Est et l’Ouest et croit encore, au moins pendant un temps, aux possibilités ouvertes par la déstalinisation de Khrouchtchev. 




Mais Sartre conserve une relation de plus en plus compliquée avec Moscou. 


Parallèlement, Sartre a publiquement annulé un voyage aux États-Unis après le début des bombardements américains sur le Nord-Vietnam.


Sur le Nord-Vietnam


Pour les autorités soviétiques, il est donc un intellectuel occidental prestigieux et politiquement utile, tout en restant quelqu’un qu’il faut surveiller. 


Il existe aussi une dimension plus personnelle : Sartre est accompagné de Lena Zonina, sa traductrice russe, avec laquelle il entretient une relation intime. 



Beauvoir connaît et accepte cette relation.


Beauvoir et Zonina


Et pourquoi Nida ?


Le déplacement vers Nida et les dunes de l’Isthme de Courlande semble avoir eu essentiellement un caractère de découverte : Sartre et Beauvoir voulaient voir le pays au-delà des rencontres officielles. 


Statue de Sartre marchant dans les dunes à Nida

Ils furent très impressionnés par le paysage de l’isthme. 


Ils étaient accompagnés par plusieurs écrivains lituaniens et par un jeune photographe alors âgé de 26 ans, Antanas Sutkus. 


Photo de Sartre prise par Antanas Sutkus


C’est lui qui réalise la photographie devenue mythique de Sartre marchant dans les dunes. 


Cette photographie est d’ailleurs un peu trompeuse : Sartre paraît absolument seul, silhouette noire avançant dans l’immensité blanche des dunes. 


Sutkus a expliqué que Beauvoir figurait initialement sur la photographie, mais qu’il l’avait éliminée au recadrage pour renforcer la composition. 




Le résultat est extraordinaire parce qu’une simple photographie de voyage est devenue, rétrospectivement, une sorte d’icône de l’existentialisme : un homme minuscule, sans repères, avançant dans un espace presque vide.


La réalité était un peu différente, mais là est l'art du photographe!





Pour les Lituaniens, cette visite eut une importance considérable. Voir arriver deux des intellectuels occidentaux les plus célèbres au monde constituait un événement exceptionnel. 


Ce séjour est devenu presque mythique dans la mémoire culturelle lituanienne, alors qu’il occupe une place marginale dans l'histoire de Sartre et de Beauvoir.




Et cela donne à la célèbre photographie de Sutkus une dimension presque ironique : la Lituanie soviétique cherchait à montrer au grand intellectuel occidental un pays socialiste culturellement épanoui ; le photographe lituanien, lui, produisit l’image d’un homme seul face au vide et à l’immensité.


Antanas Sutkus en 2012

Sartre et Beauvoir ont apparemment eu une difficulté à percevoir ce que signifiait réellement l’occupation soviétique pour les Lituaniens.


Sartre et Beauvoir en Lituanie