vendredi 19 juin 2026

A Hambourg : le Speicherstadt, le plus grand complexe néo-gothique d'entrepôts au monde

 

Le Speicherstadt, à Hambourg, littéralement « cité des entrepôts », est le plus grand quartier d'entrepôts au monde et dont les bâtiments reposent sur des milliers de pieux de chêne enfoncés dans les sols marécageux de l'Elbe. 


 Les bâtiments possèdent tous des accès côté rue et côté canal.

Je trouve ce "quartier des entrepôts" absolument fascinant, et c'est pourquoi j'y suis retourné en juin et j'y ai même logé.

Ce Speicherstadt se trouve dans le port de Hambourg, à côté du nouveau quartier HafenCity, et fut construit entre 1883 et 1927. 


Sa création est indissociable d'une négociation politique délicate à la fin du XIX° siècle. 

En effet, lorsque la ville libre et hanséatique de Hambourg intégra l'Empire allemand, la ville obtint le maintien d'un statut de port franc : en 1881, un accord fut signé entre les représentants prussiens et les sénateurs hambourgeois, prévoyant que Hambourg rejoindrait l'Union douanière tout en conservant un district portuaire permanent exonéré de droits de douane

En 1883, pour dégager l'espace nécessaire, les quartiers de Kehrwieder et Wandrahm furent démolis et plus de 20 000 habitants durent être relogés.

L'inauguration officielle eut lieu le 29 octobre 1888, en présence de Guillaume II lui-même, dans une atmosphère de fête nationale. 

 

Guillaume II, dernier Empereur d'Allemagne

La construction des blocs de bâtiments se fit en trois phases entre 1885 et 1927 (et interrompue pendant la 1° Guerre Mondiale) et sont désignés par des lettres de l'alphabet.

Les entrepôts, construits en brique rouge dans un style néo-gothique, sont surélevés sur des pieux de chêne pour protéger les marchandises des inondations, une réponse aux contraintes du front de mer hambourgeois. 

Des canaux étroits, franchis par des ponts élégants, permettaient aux barges de livrer directement les marchandises, tandis que des grues électriques (parmi les premières au monde) rationalisaient les opérations.

Les entrepôts se caractérisent par un style gothique épuré, une retenue décorative qui écarte la sculpture figurative typique du gothique véritable. 


La brique rouge domine, mais de la pierre de grès est utilisée pour ornementer les façades, avec des culs-de-lampe, contreforts, pignons décorés, oriels et pinacles. 


Les structures en oriel vert qui saillent au sommet des façades sur les canaux sont caractéristiques : c'est de là qu'émergeaient les cordes à crochets, actionnées hydrauliquement, pour hisser les marchandises aux différents étages.


Le Speicherstadt offrait des capacités de stockage accrues pour les marchandises arrivant par mer, notamment les produits délicats comme le café ou les tapis orientaux, qui requéraient un traitement spécialisé. 

Avant la Seconde Guerre mondiale, presque 2 millions de sacs de café étaient stockés à Hambourg. 

Thé, cacao, épices, tabac, caoutchouc y transitaient à grande échelle.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, Hambourg fut dévasté, et la moitié du Speicherstadt fut détruite.

Hambourg dévasté en 1943

La reconstruction du Speicherstadt fut achevée en 1967. 

Pour les entrepôts dont les façades étaient encore debout mais les intérieurs presque entièrement dévastés, des colonnes en béton armé remplacèrent les anciennes structures en acier.

 Jusqu'en 2013, le statut de zone franche du Speicherstadt permettait à Hambourg d'accroître son volume commercial grâce à sa suprématie sur les mers du Nord et de la Baltique, tout en renforçant ses capacités dans le commerce international. 

La croissance du transport par conteneurs entraîna la sortie du Speicherstadt du régime de port franc au début des années 2000, avant sa dissolution définitive en 2013. 

 


Le quartier est désormais devenu le trait d'union entre le vieux port et le vaste projet de réaménagement de HafenCity, qui inclut le fameux bâtiment de l'Elbphilharmonie, dont je dirai un mot plus tard.


Hafen City et l'Elbphilharmonie
 

Les anciens entrepôts accueillent aujourd'hui une remarquable diversité d'usages, d'attractions culturelles et de musées, en particulier l'Internationales Maritimes Museum, qui vaut une visite approfondie:

Internationales Maritimes Museum (extraordinaire)

 

De plus en plus de blocs sont reconvertis en immeubles de bureaux abritant en particulier nombre de startups

Des agences de design, cabinets d'architecture et entreprises de médias y ont élu domicile, attirés par l'atmosphère industrielle et le prestige du site.

Une ancienne torréfaction de café s'est transformée en café-musée proposant des dégustations  de grains fraîchement torréfiés du monde entier.

Le quartier compte désormais un hôtel intégré dans le tissu historique des entrepôts (où j'ai pu loger).

Hotel Ameron Speicherstadt

Depuis 2015, le Speicherstadt, avec le Kontorhausviertel et le Chilehaus (Voir ma note ici),  porte le titre de 40e site du patrimoine mondial de l'UNESCO en Allemagne. L'UNESCO y a vu un "exemple extraordinaire représentant une ou plusieurs ères de l'histoire humaine, notamment pour ce qu'il illustre du développement du commerce maritime international à la fin du XIXe siècle".

 


Le Speicherstadt est ainsi l'un des rares exemples où une infrastructure portuaire industrielle à grande échelle a réussi sa mutation en un quartier vivant, sans sacrifier ni son architecture ni sa mémoire.

Peu de quartiers industriels du XIX° siècle ont conservé à ce point leur identité d'origine tout en s'adaptant au XXI° siècle! 

Ici, une visite du Speicherstadt (en allemand).

  

mercredi 17 juin 2026

A Hambourg, le Chilehaus : un remarquable joyau de l'architecture expressionniste (1922-1924)

 

On ne peut pas se rendre à Hambourg sans aller voir un remarquable joyau de l'architecture expressionniste en briques : la Chilehaus ! Voir ici pour l'architecture expressionniste.

J'y suis retourné début juin avec grand intérêt.

Voir ici "Die Chilehaus-Saga".


 

La Chilehaus fut construite entre 1922 et 1924 comme Kontorhaus (immeuble de bureaux partagés) sur un terrain à angle aigu de deux parcelles en bordure de la Fischertwiete, selon les plans de l'architecte Fritz Höger : ici.

Fritz Höger (1877-1949)

 

Elle doit son nom à Henry B. Sloman, un homme d'affaires britannique établi à Hambourg, qui avait fait fortune en important du salpêtre ("L'or blanc") du Chili au début du XXe siècle.

Henry B. Sloman (1848-1931)

En 1921, Sloman avait acquis deux parcelles d'environ 6 000 m² de part et d'autre de la Fischertwiete. Grâce aux devises étrangères dont il disposait grâce à ses activités commerciales, il put lancer le chantier en pleine période d'inflation.Voir ici.

 


Le contexte économique du projet est saisissant : symbole de la volonté de reconstruction dans une période d'hyperinflation, le bâtiment mobilisa par moments jusqu'à 4 000 artisans travaillant simultanément. 

Sa construction nécessita notamment 4,8 millions de briques, 750 wagons de ciment et 2 800 fenêtres.


La Chilehaus fut édifiée dans le style de l'expressionnisme de brique (Backsteinexpressionismus), courant architectural typique du nord de l'Allemagne. 

C'est le symbole remarquable d'une longue tradition commerciale hanséatique. 

Ses caractéristiques les plus marquantes sont l'emploi de briques de parement sombres, des toitures en cuivre et des angles vifs et pointus, qui reflètent la tension de l'époque. 


La façade recèle un travail d'une grande subtilité : des piliers filiformes s'élancent vers le haut sur plusieurs niveaux en retrait progressif, et chaque septième assise de maçonnerie est pivotée de 45 degrés, créant un chatoiement diffus sur la surface. 

Les arches côté Fischertwiete sont traitées en appareil losangé évoquant un point de croix. 



L'élément le plus célèbre de l'édifice est son angle oriental : l'extrémité pointue, qui rappelle l'étrave d'un navire, est ce qui frappe immédiatement le regard. 

 


Les façades se rejoignent à un angle extrêmement aigu à l'angle des rues Pumpen- et Niedernstrasse. 

Ce motif naval est délibérément renforcé : des terracottas en forme de vagues sur les arcades et un condor des Andes en guise de figure de proue, sculpté par Richard Kuöhl, accentuent le caractère marin du bâtiment.

Avec 36 000 m² de surface de plancher, la Chilehaus était l'un des plus grands immeubles de bureaux du Reich allemand dans l'entre-deux-guerres. 

Erbaut (construit)1922-1924

À l'intérieur, la structure en squelette de béton offrait des espaces locatifs pouvant être découpés librement. 

Depuis la cour intérieure donnant sur la Fischertwiete, deux cages d'escalier desservent l'ensemble du bâtiment.

La Chilehaus, comme le reste du quartier, a été classée au Patrimoine Mondial de l'Unesco en 2015.

La Chilehaus reste ainsi l'un des rares bâtiments du XXe siècle à conjuguer un programme purement utilitaire (un immeuble de rapport) avec une puissance formelle et symbolique digne des grandes œuvres de l'architecture expressionniste européenne.

Bien plus qu'une curiosité : le témoignage d'une époque et un patrimoine exceptionnel!

Ici, une petite visite de la Chilehaus.

 

mardi 16 juin 2026

Maria Lassnig au Kunsthalle de Hambourg : l'art comme sensation du dedans

 

Étant à Hambourg début Juin 2026, je me suis rendu à la Kunsthalle afin de visiter la double Exposition "Maria Lassnig and Edvard Munch" (jusqu'au 30 Août 2026).

 

Les deux artistes, autrichienne et norvégien étaient exposés en vis-à-vis : bien que séparés d'un demi-siècle, leurs œuvres présentent des points communs étonnants qui nous permettent de repérer l'influence de Munch sur Lassnig

Maria Lassnig (1919-2014)

 

Lors de cette visite, je me suis surtout attardé sur l’œuvre de Maria Lassnig qui m'avait déjà interpellé lors de ma visite au Kunstmuseum de Bâle en 2018 (Voir ma note ici).

Le concept central qui caractérise l'œuvre de Lassnig est avant tout le Körpergefühl , la « conscience corporelle » : en découvrant du dedans la véritable nature de son propre état, elle exprime des sensations physiques à travers des moyens artistiques. 

De nombreux autoportraits témoignent de cette forme d'auto-analyse. 

Ces autoportraits représentent souvent des figures déformées, fragmentées, rendues en couleurs intenses, reflétant à la fois des sensations physiques et des états émotionnels. Son travail a radicalement remis en question les notions traditionnelles de beauté, d'identité et de subjectivité dans l'art. 


Sa démarche unique se concentre sur la capture de l'essence de l'expérience corporelle, non pas l'apparence du corps, mais ce que c'est que d'y habiter. 

Son œuvre plonge dans les défaillances, les fonctions, les gestes et les humeurs du corps humain, offrant une exploration profonde du soi. 

 

Lassnig ne peint que les parties du corps qu'elle ressent au moment où elle travaille. Un bras peut être absent du tableau si elle n'en perçoit pas la présence ; une pression sur l'épaule devient une masse colorée déformante. 

 

 C'est une phénoménologie du corps portée sur la toile.

Dans l'Europe d'après-guerre, elle s'éloigna rapidement du réalisme académique approuvé par l'État dans lequel elle avait été formée, se tournant vers le passé avant-gardiste autrichien, la coloration d'Oskar Kokoschka et le traitement expressionniste de la figuration d'Egon Schiele

 


À Paris, elle disposait d'un atelier rue de Bagnolet. C'est là qu'elle se libéra des contraintes stylistiques. Confrontée à la Nouvelle Figuration et au Pop Art, elle affina son propre langage visuel. 

Paul Celan arrangea sa rencontre avec des représentants du surréalisme tels qu'André Breton, Benjamin Péret et Toyen.  

 


La mort de sa mère en 1964 la plongea dans une crise existentielle : elle commença à peindre des Beweinungsbilder (« tableaux de lamentation »), exprimant son deuil et sa relation ambivalente avec sa mère.


 

New York lui offrit une libération de la scène artistique dominée par les hommes en Europe. 

Bien que connue en Autriche, Lassnig était relativement inconnue aux États-Unis. 


En 1974, elle fonda le groupe féministe d'avant-garde Women/Artist/Filmmakers, Inc. avec d'autres artistes féminines, dont Martha Edelheit, Carolee Schneemann et Silvianna Goldsmith. 

Les autoportraits se radicalisent : armes à la main, confrontées à la caméra ou à l'animal, les figures de Lassnig deviennent des allégories de la condition féminine et de la violence du regard.


En 1980, Lassnig retourna à Vienne et devint la première femme professeure de peinture dans un pays germanophone. 




Elle montra son travail à la Documenta de Cassel en 1982 et 1997, et reçut le Lion d'or pour l'ensemble de sa carrière à la Biennale de Venise en 2013. 

Une reconnaissance tardive, mais absolument fondatrice pour sa postérité.




L'influence de Lassnig sur l'art contemporain est manifeste dans les pratiques de nombreux artistes qui font du corps un lieu d'investigation psychologique et politique. 

Ses peintures de « conscience corporelle » ont anticipé les approches féministes ultérieures de la figuration, inspirant des artistes comme Nicole Eisenman, Christina Quarles et Paulina Olowska. 

Les critiques soulignent également l'influence de son œuvre sur des artistes contemporains tels que Dana Schutz, Thomas Schütte et Amy Sillman.

Avec Louise Bourgeois, Joan Mitchell et Agnes Martin, Lassnig est largement reconnue comme l'une des artistes féminines les plus importantes du XXe siècle. 

 



La Fondation Maria Lassnig a instauré en 2016 le Maria Lassnig Prize, décerné à des artistes en milieu de carrière dont le travail fait preuve d'une approche innovante et indépendante:  parmi les lauréates figurent Cathy Wilkes et Sheela Gowda.

Comme l'écrit la biographe Natalie Lettner : « C'est l'une des raisons pour lesquelles tant de femmes apprécient ses tableaux : ils ne représentent pas seulement Lassnig, mais les femmes en général. Les portraits de Lassnig montrent comment les femmes se perçoivent elles-mêmes en tant que sujets. »

 



Lassnig incarne une trajectoire rare : celle d'une artiste qui a traversé tous les courants majeurs du XXe siècle, expressionnisme, surréalisme, art informel, Pop Art, féminisme, sans jamais se laisser absorber par aucun d'eux, construisant patiemment, dans une relative marginalité, un langage absolument singulier dont la pertinence n'a cessé de croître.

 
Son œuvre est étonnante, passionnante, dérangeante et c'est pourquoi, après le Kunstmuseum de Bâle, je suis revenu la visiter au Kunsthalle de Hambourg.
 
Voir ici un documentaire sur Maria Lassnig.