lundi 27 avril 2026

La photographe Lee Miller : la trajectoire extraordinaire de l'une des figures les plus singulières et les plus insaisissables du XX° siècle

 

 Le Musée d'Art Moderne de Paris consacre une magnifique exposition à Lee Miller (jusqu'au 2 Août 2026), qui propose de dépasser sa légende afin de révéler la puissance de sa vision artistique.

 


Lee Miller (1907-1977) fut artiste photographe, photographe de mode, actrice de cinéma, modèle, muse, correspondante de guerre, artiste surréaliste, mannequin,... 

 

Lee Miller (1907-1977)


Lee Miller a décrit sa carrière comme une "agitation" permanente : elle semblait pouvoir passer sans difficulté d'une version d'elle-même à une autre.

 



 Sa sensibilité désinhibée est évidente dans la fameuse photographie prise par David Sherman en 1945 d'elle, nue, dans la baignoire d'Hitler, le jour même du suicide du dictateur, peu de temps après son reportage sur la libération du camp de Dachau.  

 

Lee Miller dans la baignoire d'Hitler, Munich, 1945

Elle s'impose d'abord comme mannequin à New York, à la fin des années 20, incarnant l'archétype de la femme moderne, émancipée et active et figure parmi les modèles les plus recherchées des magazines.

 


En 1929, elle s'installe à Paris, et sa rencontre avec Man Ray est décisive.
 
 
 
Elle ouvre son propre studio et travaille pour Vogue, affirmant son désir d'indépendance artistique. 
 
Mais c'est dans son rôle de correspondante de guerre que Lee Miller laisse son empreinte la plus durable : elle sillonne l'Europe en guerre pour Vogue.
 

 


Elle couvre le Blitz à Londres, la Libération de Paris et immortalise les horreurs des camps de concentration de Buchenwald et de Dachau après leur libération , faisant partie des rares photographes à en avoir témoigné.

Au retour de la guerre, Lee Miller souffre de graves épisodes de dépression et développe une dépendance à l'alcool.

Elle mourra d'un cancer du poumon en 1977, à 70 ans.

Son Rolleiflex

Elle aura fait preuve d'une volonté farouche d'autonomie : son trait de caractère dominant aura été le rejet de toute forme d'autorité.

 





Lee Miller était une femme de désir et d'action, pas de contemplation :  elle disait n'avoir jamais perdu une minute de sa vie. Le goût du risque, du déplacement, de l'engagement physique total a été au cœur de son caractère.

 





Son fils, Anthony Penrose dira avoir beaucoup souffert du caractère à la fois cyclothymique et secret de sa mère, qui compartimentait radicalement sa vie intérieure et cachait à sa famille sa vie tumultueuse.

Il semble que des blessures de l'enfance et des traumatismes fondateurs aient laissé en elle des marques jamais vraiment élaborées ni dites, qui semblent avoir à la fois alimenté son élan vital et sa destruction progressive.



 

Les images de la guerre et des camps de concentration continuèrent à la hanter et elle finit par s'engager dans une "spirale descendante".

 

Lee Miller aura donc été une femme habitée par une énergie extraordinaire et par une violence intérieure tout aussi grande : ni victime, ni icône, mais quelqu'un qui traversa tous ses rôles (mannequin, artiste, combattante, mère,...) sans jamais en endosser aucun pleinement, comme si sa vraie nature était cette insaisissabilité.


 

 

mardi 21 avril 2026

A Rome, de 180 à 192, l'Empereur Commode, un narcissique impulsif mégalomane...pas si commode

 


L'Empereur Commode (180-192)  était généralement décrit par les sources antiques comme impulsif, narcissique, cruel et très porté sur la mise en scène de sa propre personne et son prestige personnel plutôt que  par le gouvernement sérieux de l’État.

L'Empereur Commode, se mettant en scène, travesti en Hercule
 
Son auto-déification contrastait fortement avec les valeurs de son père, Marc-Aurèle.
 
Son style, très personnel et narcissique et une mise en scène de sa propre image et de sa force de caractèreen particulier lors de jeux du cirque l'amenait à se présenter comme seul garant du salut de l'Empire.
Ses passions pour les combats de gladiateurs et l’autocélébration ont renforcé l’idée d’un empereur plus attiré par la représentation de lui-même et la recherche de l'adoration populaire que par la discipline impériale.

Commodus


Commode est décrit comme méfiant à l'égard des institutions de son temps, prompt à écarter les opposants, à se venger d'eux et à les punir. 

Les auteurs antiques, souvent hostiles, lui attribuent un tempérament capricieux et violent, avec une forte méfiance envers l’aristocratie sénatoriale et un mépris affiché pour l'élite de son temps.


Il semble avoir aimé le pouvoir comme
affirmation de lui-même, en recherchant l’adoration populaire et voulant à tout prix donner de lui-même une image quasi divine.


Commode n’a pas “fait tomber” à lui seul l’Empire romain, mais son règne a contribué à fragiliser l’ordre impérial.

 
Il a rompu avec la modération attribuée à Marc Aurèle, multiplié les exécutions et les purges, et détérioré ses relations avec le Sénat.

Son pouvoir personnel fondé sur la faveur de l’armée et de la plèbe, plus que sur des institutions stables, a affaibli la légitimité politique traditionnelle.

Les dernières années de son règne voient Commode innover et exalter exagérément son pouvoir : il rebaptise peu à peu toutes les institutions, change le nom des mois et même celui de Rome, devenu "Colonia Lucia Annia Commodiana".

Il se lance dans une série de purges, en particulier à l'encontre de ses proches. 

Sa mégalomanie et sa démagogie  lui attirent  malgré tout les faveurs de la plèbe. 


Le pouvoir ayant peu a peu ruiné son équilibre mental, il est assassiné en 192, ce qui déclenche une guerre civile, met fin à la dynastie des Antonins, et ouvre une période d’instabilité plus large.


C’est surtout là qu’on voit son rôle historique: il marque un tournant, souvent présenté comme la fin de la Pax Romana et
le début d’une crise politique durable. 

Commode n’a pas provoqué à lui seul la chute de l’Empire romain, mais il a contribué à la dégradation du pouvoir impérial et à l’entrée dans une phase de désordre.

 

lundi 20 avril 2026

Ligustro, "La joie de vivre" : les estampes japonaises d'un incroyable artiste ligure


J'ai eu l'occasion de découvrir l'oeuvre de Ligustro, lors d'une visite en février 2026 du passionnant Museo d'Arte Orientale Edoardo Chiossone, à Gênes, qui abritait alors une magnifique exposition qui lui était consacrée : "Gioia di Vivere", "La Joie de vivre". Voir ici.

 

J'y suis retourné il y a quelques jours, car certaines de ses œuvres y étaient encore exposées. 


L'histoire artistique  de Giovanni Berio, dit Ligustro,  commence de façon inattendue en 1972, lorsqu'un infarctus le contraint à abandonner sa profession de technicien chimiste dans l'industrie oléicole. 

Cette rupture le transforme profondément.

Ligustro (Imperia, Ligurie, 1924-2015) 

La souffrance de la maladie et le soulagement de la guérison le rendent plus serein et sensible, mieux disposé à une compréhension intime de la nature. 


C'est alors qu'il adopte comme pseudonyme « Ligustro », le troène, plante endémique en Ligurie, que Eugenio Montale, le poète génois,  avait célébrée dans Les citrons : "Ascoltami, i poeti laureati / si muovono soltanto tra le piante / dai nomi poco usati: bossi, ligustri, acanti " (Écoutez-moi, les poètes lauréats / ne se déplacent que parmi les plantes / aux noms peu usités : buis, troènes, acanthes).

 

Ligustrum vulgare (troène)

En 1983, Ligustro découvre à Gênes la technique d'estampe polychrome de l'Ukiyo-e  (Voir ici) sur papier imprimé à partir de matrices de bois, l'école dite du « monde flottant », florissante entre le XVIIe et le XXe siècle à Edo (l'ancien nom de Tokyo), qui s'était éloignée de l'iconographie bouddhiste pour s'emparer aussi de thèmes profanes, et qui exercera une influence notable sur le post-impressionnisme européen. 


À partir de 1986, il se consacre exclusivement à l'étude de la xylographie polychrome japonaise et de ses techniques Nishiki-e (Voir ici) en usage à l'époque Edo, réalisant ses impressions à la main (avec le baren) sur de précieux papiers fabriqués au Japon selon d'anciens procédés artisanaux. 

 


Les couleurs s'obtiennent par la composition de diverses poudres, feuilles d'argent et d'or, poudres de perles de rivière, fragments micacés, coquilles d'huîtres broyées, terres colorées et autres procédés qu'il inventa lui-même. 

Il utilise principalement des bois de cerisier et de poirier.

Certaines de ses œuvres nécessitent jusqu'à 100 passages (impressions successives) pour obtenir les nuances et les reliefs (gaufrages) désirés. 

 



Il développa également sa propre technique, qu'il appela Xiligustrografia, permettant un nombre illimité de couleurs là où la méthode japonaise traditionnelle n'en autorisait que huit.

 

 

Il représentait souvent des paysages liguriens, des fleurs, des animaux, des scènes ésotériques, mais avec une esthétique et une composition purement japonaises. 

Ses liens avec Gênes et avec le Museo Chiossone furent centraux dans son parcours. 


C'est là qu'il approfondit l'étude des grands maîtres de la période Edo ( Hokusai, Hiroshige, Utamaro)  et qu'il décida de faire don d'œuvres de grande valeur, notamment l'album Palloncini composé de vingt xylopoétographies polychromes et le livre en tirage unique 12 haïku de Matsuo Bashō.

Il a reçu le Prix Premio Mario Novaro pour la culture ligure en 2009, et ses œuvres ont été exposées à Berlin et Bruxelles, entre autres villes. 



À sa mort, il a légué à la Biblioteca Civica Leonardo Lagorio d'Imperia 5 000 bois gravés,  2500 livres d'art, des correspondances, des calligraphies japonaises et l'intégralité des archives de sa vie artistique. 

Fait rare pour un occidental, son travail a été hautement respecté par les maitres japonais eux-mêmes. 


Ligustro a représenté un pont culturel fondamental entre l'Orient et l'Occident, faisant revivre sur la côte ligure des techniques anciennes quasiment oubliées même au Japon, à travers ses créations mais aussi son enseignement à ses élèves qui en perpétuent aujourd'hui l'héritage.

L'exposition Ligustro, gioia di vivere au Museo Chiossone que j'ai visitée avec un très grand intérêt, s'inscrivait donc dans le cadre du dixième anniversaire de sa disparition : un hommage mérité rendu à cet autodidacte exceptionnel, Ligure de cœur et Japonais d'âme.

Ligustro dans son atelier, 2003

 

Curieusement, en japonais, Ligustro se dit Ri-Gu, "Maître des outils". Ce sceau est la signature de Ligustro.



dimanche 19 avril 2026

A Gênes, une installation technique unique au monde : un mixte de funiculaire et d'ascenseur

 

Vu sa topographie, Gênes ne compte pas moins de 14 ascenseurs et 2 funiculaires partant du centre et permettant accéder aux hauteurs de la ville. En effet, tout est en pente, et les montées sont rapidement très raides.

Gênes
 

 


Deux funiculaires principaux sont encore en activité : le funiculaire Zecca-Righi avec un dénivelé de 279 m, sept stations et 12 mn de trajet ; le funiculaire Sant'Anna, qui dure 2 mn pour un dénivelé de 54 m, construit en 1891.

Le funiculaire Zecca-Righi

 Parmi les ascenseurs, certains sont très célèbres tel l'Ascensore Castelleto Levante ( qui relie la Piazza Portello à la Spianatta di Castelleto, et son célèbre belvédère), construit en 1909 dans le style Art Nouveau.

Ascensore Castelleto Levante



 

A noter les ascenseurs Sant'Anna, Sant'Andrea, Sant'Antonio, Sant'Ippolito, Sestri, Sant'Eusebio, Sant'Elena, etc,...

Mais le plus remarquable techniquement est sans aucun doute l'Ascensore Montegaletto qui relie la Via Balbi, près de la Gare Piazza Principe à la zone du Castello d'Albertis avec un système unique au monde combinant funiculaire horizontal dans un tunnel et une montée verticale en ascenseur.


Il s'agit d'une véritable curiosité. 

En bas, près de la Via Balbi, les passagers montent dans une cabine automatique qui se met en mouvement vers le cœur de la montagne, horizontalement, sur rail à écartement métrique,  tractée par un câble latéral type funiculaire sur une distance de 300 m. 


 


A la fin du parcours, cette première cabine entre dans une "cheminée" verticale à l'aide d'un convoyeur à pneus, où elle est prise en charge par un mécanisme d'ascenseur câblé.

Simultanément, la seconde cabine est extraite de son propre ascenseur et raccordée au câble de circulation. 

Chaque ascenseur possède son propre système d'entrainement avec contrepoids.

Lorsque la première cabine monte dans l'ascenseur, la seconde circule alors sur la voie horizontale dans le tunnel, en direction de la Via Balbi. 


Les deux cabines sont reliées par un câble, selon le principe des funiculaires, mais la montée finale se fait en ascenseur sur une montée de 70 m. 

Le trajet dure au total un petit quart d'heure et ce système révolutionnaire est intégré au système de transports publics de Gênes. 

En haut de la montée, on arrive devant  le Castello d'Albertis, qui vaut vraiment la visite. Voir ici.

Castello d'Albertis

 

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