mercredi 5 août 2026

Pays Baltes : l'occupation, la répression et les déportations soviétiques

 

J'ai visité les Pays Baltes (Estonie, Lettonie, Lituanie) en juillet dernier avec grand intérêt.


Les traces des 3 périodes d'occupation récentes y sont encore sensibles : 
c’est un sujet très présent dans les musées de l'occupation à Tallinn (Musée Vabamu), Riga (Musée de l'Occupation de la Lettonie) et Vilnius (Musée des Occupations et Combats pour la Liberté). 

Ce qu'on y trouve, ce ne sont pas des symboles abstraits mais des objets directement liés à des trajectoires familiales encore vivantes dans la mémoire de nombreux Baltes aujourd’hui.

Première occupation soviétique : juin 1940-juin 1941 (environ 1 an) Suite au pacte germano-soviétique (pacte Molotov-Ribbentrop) et à son protocole secret, l’URSS annexe les trois États baltes en juin 1940.




Occupation nazie : 1941-1944 (environ 3 ans). 

L’Allemagne envahit l’URSS en juin 1941 (opération Barbarossa) et occupe les Pays Baltes jusqu’en 1944.




Seconde occupation soviétique : 1944-1991 (environ 47 ans). 

L’Armée rouge reprend le contrôle des Pays Baltes en 1944, qui restent intégrés à l’URSS jusqu’à leur indépendance retrouvée en 1991.



Au total, l’occupation soviétique cumulée (deux périodes) dure environ 48 ans, contre 3 ans pour l’occupation nazie.  


La répression soviétique dans les Pays Baltes s’est déployée par vagues, avec une intensité particulière à deux moments : immédiatement après l’annexion de 1940, puis surtout après le retour soviétique de 1944.


Juin 1941 : la première grande déportation.

Dans la nuit du 13 au 14 juin 1941, en quelques heures et selon un plan minutieusement préparé par le NKVD, environ 40 000 personnes sont arrêtées et déportées : près de 15 000 en Estonie, autant en Lettonie, environ 18 000 en Lituanie. 



Les listes visent les catégories jugées “socialement dangereuses” : anciens officiers, fonctionnaires, policiers, industriels, commerçants, membres du clergé, intellectuels, mais aussi de simples paysans aisés.


Les familles sont réveillées la nuit, on leur donne parfois moins d’une heure pour rassembler leurs affaires, puis elles sont entassées dans des wagons à bestiaux. 

Les hommes sont souvent séparés des femmes et enfants dès le départ  (beaucoup de pères de famille sont envoyés directement dans des camps du Goulag où le taux de mortalité est effroyable, tandis que femmes et enfants sont exilés dans des “villages spéciaux” en Sibérie ou au Kazakhstan). 


Cette opération est interrompue une semaine plus tard par l’invasion allemande.


1944-1949 : le retour soviétique et la guerre de partisans.

Après la réoccupation de 1944 par l'URSS, la répression prend une ampleur différente car elle s’accompagne d’une guerre de résistance armée prolongée — les “Frères de la Forêt” (metsavennad en estonien, meža brāļi en letton, miško broliai en lituanien). 


Je reviendrai sur cette importante guerre de résistance dans une autre note.



Mars 1949 : l’opération Priboï, le point culminant.

C’est la déportation la plus massive : en trois jours (25-28 mars 1949), environ 90 000 personnes sont déportées des trois Pays Baltes (environ 20 600 d’Estonie, 42 000 de Lettonie, 29 000 de Lituanie), officiellement pour briser le soutien paysan aux partisans et forcer la collectivisation des terres. 




Contrairement à 1941, les familles entières partent ensemble, mais la destination (le froid extrême de la Sibérie, un travail forcé dans des conditions sanitaires très dures) provoque une mortalité élevée chez les enfants et les personnes âgées durant les premières années.




Bilan et mémoire.

Au total, sur l’ensemble de la période 1940-1953, on estime que les trois pays ont perdu, entre déportations, exécutions et exil, environ 15 à 20% de leur population d’avant-guerre (en comptant aussi les pertes liées à l’occupation nazie et à l’émigration). 



Je consacrerai une autre note à la dictature brutale et à la violence nazies qui ont sévi de 1941 à 1944, en particulier au bilan effroyable de l'extermination des juifs, en particulier en Lituanie (Shoah par balles).

mardi 4 août 2026

Pays Baltes : quand une chaîne humaine de 2 millions de personnes faisait plier l'URSS

 

Étant en voyage aux Pays Baltes en Juillet dernier, j'ai été frappé non seulement par la richesse des patrimoines estonien, letton et lituanien, témoins d'une histoire passée riche et mouvementée, mais aussi par les souffrances récentes, les exterminations et les déportations subies par le peuple balte. Voir ici.

Le 23 août 1989, il y a 37 ans, une chaîne humaine de 2 millions de personnes sur plus de 600 km reliant Tallinn, Riga et Vilnius fut organisé par les pays baltes pour réclamer leur indépendance face à l'URSS, marquant un tournant dans leur lutte pour la liberté.


Une chaîne humaine de 2 millions de baltes



Cette manifestation est connue sous le nom de Voie Balte (Baltic Way, Baltijas ceļš, Balti kett, Baltijos kelias) : ici.


Sur 600 km !

En 1989 les mouvements indépendantistes des 3 républiques baltes cherchaient un geste spectaculaire pour dénoncer l'illégalité de l'annexion soviétique : l'occasion fut le 50e anniversaire du Pacte germano-soviétique (signé par Molotov et Ribbentrop) du 23 août 1939.


Molotov et Ribbentrop, ministres des Affaires Etrangères


Le pacte était un traité de non agression entre Hitler et Staline, qui avait pour but de partager l'Europe Centrale et Orientale en "sphères d'influence", facilitant en particulier l'invasion conjointe de la Pologne.


Un protocole secret de ce pacte avait du même mouvement scellé le sort des 3 pays baltes qui tombaient de facto dans la sphère d'influence soviétique.


Dès juin 1940, l'URSS impose la terreur et les déportations de masse en Sibérie.


À l'été 1941, l'Allemagne nazie envahit à son tour les pays baltes et impose une dictature brutale et une extermination quasi-totale de la population juive : "la Shoah par balle", en particulier à Vilnius.


En 1944 l'armée rouge reconquiert les pays baltes : une re-soviétisation encore plus brutale a alors lieu : exécutions, tortures, emprisonnements et déportations se succèdent à nouveau.


Cette 2ème occupation durera jusqu'en 1991.


Les 2 millions de participants à la chaîne humaine du 23 Août 1989  représentaient une part considérable de la population des 3 républiques réunies.



Piece de monnaie lituanienne commémorative


La chaîne humaine suivait grosso modo la route Via Baltica actuelle.


Trajet de la Chaîne humaine de 1989


L'action visait à faire reconnaître publiquement l'existence du protocole secret, que Moscou niait encore en 1989, et à revendiquer le droit à l'autodétermination pour les Baltes.


Depuis 1991, la Russie a toujours soutenu que les Pays Baltes avaient rejoint volontairement l'Union Soviétique.


Elle a eu un immense retentissement médiatique international et est restée un exemple marquant de résistance non-violente.


Les grands quotidiens comme Le Monde, Le Figaro et Libération placent l'événement en première page. 

Les images aériennes de la chaîne de 670 kilomètres marquent les esprits. 


La presse française effectue alors un important travail de pédagogie pour expliquer le cinquantenaire du Pacte Molotov-Ribbentrop (23 août 1939), jusqu'alors largement occulté ou nié par l'histoire officielle soviétique.


 Les journaux télévisés (notamment Antenne 2 et TF1) diffusent des reportages poignants montrant des manifestants de toutes générations se tenant par la main, soulignant l'organisation impeccable et pacifique orchestrée par les fronts populaires locaux (Sajūdis en Lituanie, les Fronts populaires en Estonie et Lettonie).


Un an plus tard, en mars 1990, la Lituanie proclamait son indépendance  suivie par l'Estonie et la Lettonie en 1991.


Lettonie, Lituanie, Estonie

L'événement est aujourd'hui commémoré chaque 23 août et un sentier pavé de pierres portant le nom des villes traversées marque son parcours à travers Vilnius, Riga et Tallinn


Mémorial de la Voie Baltique

(A noter que les Pays Baltes étaient déjà indépendants à dater de 1918, suite à l'effondrement de l'Empire Russe en février 1917.

La signature en 1934 du Traité de l'Entente Baltique accréditait encore plus l'idée d'un espace géographique spécifique Balte, à défendre face aux totalitarismes soviétique et hitlérien).




jeudi 2 juillet 2026

Photographie : Hommage à Raghu Rai, témoin engagé et chroniqueur total de l'Inde

 

Le plus célèbre photographe indien Raghu Rai est mort, le 26 Avril 2026, à 83 ans,  à New Delhi.

 


Ayant voyagé à de nombreuses reprises dans le sous continent indien, sa vision et son œuvre me touchent profondément. 

Cet explorateur de la vie, comme il se définissait, a passé la sienne à documenter l'Inde : c'était un artisan de la mémoire de ce pays si photogénique, et si complexe.

Son travail a permis de documenter cette complexité du paysage social et politique de l'Inde depuis les années 1950. 

Né en 1942 dans un village du Pendjab pakistanais avant la partition, ingénieur de formation, Rai découvre la photographie par son frère et publie son premier cliché, un âne fixant l'objectif, dans le Times de Londres. 

Ce hasard des débuts dit déjà quelque chose de sa méthode : une attention portée à ce qui regarde en retour, une réciprocité entre le photographe et son sujet plutôt qu'une simple captation. 

Raghu Rai était un témoin engagé dont la vision s'est forgée dans l'urgence de l'histoire indienne. 

Il documente la catastrophe de Bhopal en 1984, la fuite de gaz d'Union Carbide qui a tué environ 25 000 personnes. 

 

 

Un homme porte le corps de sa femme après la catastrophe

Ses clichés de Bhopal ont donné lieu à un livre et à trois expositions qui ont fait le tour de l'Europe, de l'Amérique, de l'Inde et de l'Asie du Sud-Est depuis 2004. 

 

 

Chez lui, la photographie n'est jamais neutre : elle porte témoignage.

 







Ses portraits de Mère Teresa nous vont droit au cœur.



 


C'est à l'occasion de sa première grande exposition en 1972 à la Galerie Delpire, à Paris, consacrée à la guerre du Bangladesh, qu'il rencontre Henri Cartier-Bresson, qui l'introduit chez Magnum : il en devient membre à partir de 1977. 


 

"Pendant soixante ans, il a joué un rôle essentiel dans la chronique de la culture, de la spiritualité et des conflits politiques indiens", selon l'hommage de Magnum

Il photographie aussi bien les puissants, Indira Gandhi, le Dalaï-Lama ... 





 ... 
que les masses anonymes, refusant la hiérarchie entre le monumental et l'intime.





 
 
Shashi Tharoor (diplomate et homme politique indien) l'a décrit comme "le visionnaire qui a capturé le cœur et l'âme palpitants de l'Inde", tandis que Rahul Gandhi a affirmé qu'"il ne faisait pas que prendre des photos, il préservait la mémoire de notre nation". 
 

 
C'est peut-être la meilleure clé de lecture de son œuvre : Rai n'a pas photographié l'Inde de l'extérieur, en observateur distant, mais de l'intérieur.
 

 
La photographie, chez lui, n'était pas un métier mais une manière d'habiter le réel.