lundi 16 février 2026

Magdalena Abakanowicz : "La trame de l'existence" au Musée Bourdelle, à Paris

 

Artiste majeure de la scène polonaise du 20° siècle, Magdalena Abakanowicz a livré des sculptures et des œuvres textiles  puissantes, immersives, poétique et inquiétantes à la fois. Voir ici.

 

Magdalena Abakanowicz (1930-2017)

Inspirée par le monde organique, par la sérialité et la monumentalité, sa création possède une puissance plastique et existentielle rare et une présence indéniable, en résonance avec les problématiques contemporaines : environnementales, humanistes, féministes. 

J'avais déjà eu l'attention attirée sur cette artiste lors d'un séjour à Chicago ; il s'agissait de son œuvre monumentale "Agora" : 106 silhouettes en fer sans têtes disposées dans le Grant Park de Chicago, représentant une foule anonyme et figée où le spectateur est confronté physiquement aux sculptures.

"Agora"à Chicago
 

Ses foules silencieuses évoquent la vulnérabilité, la solitude dans la masse, l'identité collective versus individuelle.

 Je me suis donc précipité au Musée Bourdelle pour voir l'exposition de certaines de ses œuvres, intitulée "La trame de l'existence" (Jusqu'au 12 avril 2026).

 

"Abakans"
 

 

 Magdalena Abakanowicz a révolutionné l'art textile dans les années 1960-70 avec ses "Abakans", des sculptures monumentales en sisal, crin et fibres naturelles suspendues dans l'espace.


 

"Je ne m'intéresse pas au tissage sous ses formes traditionnelles, ni à son usage professionnel, ni à ses significations restreintes. Je ne m'intéresse aux techniques de tissage que dans la mesure où elles servent mon processus créatif."

L'artiste explore également les corps et la condition humaine.


 

Ses "Têtes" présentent des figures humaines anonymes, fragmentaires, tronquées.

 

Les surfaces sont rugueuses, cousues, fendues, imparfaites.


Son approche intègre l'imperfection, les accidents, l'empreinte du temps et des processus naturels de création et dégradation. 


"En décidant de créer des groupes, je voulais remettre en cause la sculpture comme objet singulier, trop vite réduit à un élément décoratif. Je voulais confronter l'homme à lui-même, à sa solitude parmi la multitude..."

  

Son œuvre est profondément marquée par l'expérience de la violence de l'occupation nazie, de la Seconde Guerre mondiale, de la Pologne communiste et de son totalitarisme.

Sans être littérale, elle porte l'empreinte de la violence historique, de la déshumanisation moderne et de la résistance silencieuse. 


 Son travail reste viscéral, profondément humain, entre  archaïsme et modernité,  tout en étant universel et intemporel.

On pourrait résumer son œuvre comme une méditation tragique sur le corps, la foule, l'incertitude et la vulnérabilité humaine. 

mercredi 11 février 2026

Au Petit Palais, à Paris : Pekka Halonen, un hymne à la Finlande

 

Le Petit Palais poursuit son exploration de l'univers des peintres finlandais, avec une rétrospective consacrée à Pekka Halonen (Voir ici), jusqu'au 22 février 2026.

Pekka Halonen (1865-1933) Autoportraits.


Pour moi, ce fut une découverte, et  j'ai beaucoup aimé, d'autant plus que j'ai eu l'occasion de faire un raid de ski de fond en hiver,  dans le Nord de la Finlande, dans la région du Lac Inari, et ses peintures de paysages m'ont rappelé des souvenirs éblouissants.

"La source originale de mon inspiration est la Nature. Depuis 30 ans, je vis au même endroit, avec la forêt à mes pieds. J'ai souvent pensé que j'avais le Louvre ou les plus grands trésors du monde à ma porte. Il me suffit de me rendre dans la forêt pour voir les plus merveilleuses peintures, et je n'ai besoin de rien d'autre." (5 mai 1932, au journal Svenska Pressen)

 Son œuvre peut se décrire comme une peinture "national-romantique" où la neige, les forêts et les lacs deviennent le lieu d'une méditation sur l'âme finlandaise.

Dans nombre de ses tableaux, le paysage finlandais est le sujet central : forêts de bouleaux, lacs, collines.


 

L'hiver et la neige sont omniprésents, au point qu'il est surnommé le "peintre de la neige", avec une attention constante aux variations de lumière, de givre, de brouillard et de fonte des glaces.




La nature est moins un décor qu'un espace de recueillement, souvent perçu comme une méditation sur la nature nordique. 

 Son œuvre porte également sur la description de la vie rurale : travaux paysans, baignade, famille, qui incarnent une Finlande simple, laborieuse et proche de la nature.



 



Il a également réalisé une série de splendides et très expressifs portraits au fusain :

 


 

J'ai été touché par ses tableaux représentant des joueurs de kantele (ici) inspirés, tels des chamanes, qui semblent entrevoir un autre monde.


 
 

Pekka Halonen a été influencé par Gauguin, dont il a fréquenté l'atelier, ainsi que par le symbolisme et l'impressionnisme.

Il travaillait souvent en plein air, y compris en hiver, autour de son atelier-maison Halosenniemi, au bord du Lac Tuusula.

Halonen est une figure majeure de l'"âge d'or" de la peinture finlandaise et du national-romantisme, aux côtés d'autres peintres comme Gallen-Kallela, Edelfelt, ou Järnefelt.


Halonen jouant lui-même du kantele

 Son œuvre est un magnifique hymne à la Finlande !

 

lundi 9 février 2026

A Gênes : perdu dans les "caruggi" du Centro Storico

 

Avec ses 113 ha de superficie, le Vieux Gênes (Centro Storico) est l'un des centres historiques les plus denses d'Europe.

Le terme "caruggi" désigne un véritable labyrinthe, dans lequel on se perd immédiatement, un  dédale de ruelles, étroites et sinueuses, qui débouchent sur de jolies placettes, pleines de petits commerces, de vie,  d'animation... et de tags.

 

Dans ces caruggi, on retrouve toute l'âme de Gênes : des parfums, des saveurs, des langues et des cultures différentes, un véritable melting-pot et un fascinant voyage dans le temps.

Les noms des caruggi rappellent souvent un passé lié aux activités artisanales et aux corporations, comme via degli Orefici (rue des orfèvres), ou Vico del Ferro (ruelle du Fer).

Décrire les caruggi de Gênes, c'est plonger dans l'âme d'une ville qui a construit son identité sur la verticalité, le commerce maritime et un urbanisme de défense unique au monde.


Cette partie la plus ancienne de la ville se visite uniquement à pied.

Rien de plus agréable que de flâner d'une ruelle à l'autre et d'aller se perdre dans le labyrinthe des caruggi!


Pas besoin de carte : il suffit de savoir que si la ruelle descend, c'est qu'on va vers le port et que si elle monte, c'est qu'on va vers la ville "moderne".


A savoir aussi que les Gênois distinguent la "rive gauche"située à l'est de la Via San Lorenzo, de la "rive droite", à l'ouest de cette artère principale qui fait office de frontière entre les deux parties de la vieille ville.. 

 Via San Lorenzo

La cathédrale San Lorenzo, chef d’œuvre de l'art gothique

Le quartier des caruggi, compte à peu près 22 000 habitants, soit 4% de la population totale de Gênes et la population de ce secteur est plus jeune que celle de la ville entière, avec une forte présence d'immigrés.

Un certain nombre de personnes y vivent sans être officiellement enregistrées, ceci étant lié à des logements non déclarés et à des situations informelles.

 


L'identité des caruggi provient d'un ancrage historique profond hérité de l'urbanisme médiéval et consolidé pendant l'âge d'or de la République de Gênes. 

Leur histoire est indissociable de la topographie génoise : une étroite bande de terre coincée entre la mer et la montagne.

 


Mais de plus, ces ruelles ont été conçues pour être facilement défendables : en cas d'invasion de pirates, la largeur réduite permettait aux habitants de bloquer les passages et de harceler l'ennemi depuis les fenêtres : donc un urbanisme de défense et une nécessité.


 A cela il faut ajouter que cette architecture crée un micro-climat appréciable pour une ville méditerranéenne : l'ombre permanente des bâtiments hauts protège de la chaleur estivale et brise les vents violents venant de la mer. 

 

Seules passent dans les caruggi les mini camionnettes électriques de nettoyage

 A noter également que faute de place au sol, Gênes a grandi vers le haut : les immeubles de six ou sept étages datent parfois du Moyen-Âge, ce qui était une prouesse architecturale pour l'époque.


On trouve aussi à chaque coin de rue les "Edicole Votive", de petites niches religieuses, autrefois éclairées et seules sources de lumière la nuit, pour rassurer les passants dans ce dédale. 


 

L'une des caractéristiques les plus marquante des caruggi est la coexistence immédiate de la vie populaire et de l'extrême richesse.


 

En effet, du milieu de ces ruelles sombres, on débouche soudain sur des places de marbre et des palais somptueux (Les Palazzi dei Rolli) : les familles nobles de Gênes vivaient littéralement au dessus des boutiques de poissonniers ou de forgerons.

On y trouve ègalement des chemins de briques et de pierres qui montent vers les collines ...


... immortalisés par le chanteur local Fabrizio De André qui a fait des caruggi le théâtre de ses récits sur les marginaux et les marins. Voir ici.

Fabrizio De André (1940-1999)
 

En résumé, les caruggi ne sont pas de simples rues, ils sont le système nerveux de Gênes. 

Lorsqu'on s'y promène on est pris par la sensation d'être dans une forteresse habitée depuis mille ans... 

Ecouter ici Fabrizio De André, l'âme des caruggi, en concert. 

Ecouter ici une émission de France Culture qui lui est consacrée.