jeudi 14 mai 2026

La Porte du Diable, à Turin : mystères et maléfices

 

Je passais, il y a quelques jours, à Turin, au croisement de la via XX Settembre et de la via Vittorio Alfieri. 

Et là, au numéro 40, se dresse l'un des objets les plus étranges du patrimoine turinois :, Il Portone del Diavolo, la Porte du Diable du Palazzo Trucchi di Levaldigi.

 

Il Portone del Diavolo

Le portail fut sculpté en 1675 par des artisans parisiens sur commande de Giovanni Battista Trucchi di Levaldigi, comte et général des Finances au service de Charles-Emmanuel II, duc de Savoie. 

Le palazzo lui-même fut construit vers 1677 par l'architecte Amedeo di Castellamonte, et se distingue par son imposant portail reposant sur quatre colonnes, richement orné de fleurs, fruits, animaux et angelots.

Ce qui confère au portail son nom est le heurtoir central : une tête de diable qui scrute les visiteurs venant frapper, avec pour poignée deux serpents enlacés dont les têtes se rejoignent au centre. 



 
 

Une interprétation rationaliste du surnom suggère simplement que le palais était la demeure du ministre des Finances de la Maison de Savoie — une fonction peu appréciée du peuple, qui aurait suffi à alimenter des récits sinistres. Selon cette lecture, le heurtoir diabolique aurait été une manière ironique de donner corps aux rumeurs selon lesquelles le ministre avait conclu un pacte avec le diable. 

 


Selon la version « magique », le portail serait apparu soudainement une nuit. La légende raconte qu'un apprenti sorcier, désireux d'invoquer les forces obscures et Satan lui-même, y parvint. 

Le Diable, irrité par cette invocation, décida de punir le jeune sorcier en l'emprisonnant derrière le portail. Le malheureux ne fut plus jamais capable d'ouvrir la porte ni d'échapper à son destin. 



 Au XVII° siècle, l'édifice abrita la Fabbrica dei Tarocchi, une manufacture de tarots. La carte associée au Diable dans le jeu de tarot est le numéro 15 — qui était précisément le numéro civique du palais à l'époque. 

Aujourd'hui, l'autobus de la ligne publique qui dessert ce secteur porte, comme par hasard, le numéro 15. Les amateurs d'ésotérisme y voient une confirmation supplémentaire du lien entre ce lieu et la magie noire.

Deux récits de disparitions et de meurtres se sont greffés sur la réputation du palais :

Le premier remonte au début du XIX° siècle, lors de l'occupation française. Un certain major Melchiorre Du Perril s'était rendu au palais pour y prendre un repas rapide avant de repartir avec des documents secrets. Son cocher l'attendit dehors — il ne ressortit jamais. 

Vingt ans plus tard, lors de travaux de rénovation, des ouvriers abattirent un mur et découvrirent un squelette muré debout dans la maçonnerie. 

 

Le second épisode remonte à 1790, quand le palais appartenait à Maria Carolina di Savoia. Lors d'une fête, une danseuse invitée à divertir les hôtes fut poignardée à mort. Le coupable ne fut jamais identifié, ni l'arme retrouvée. 

La nuit même du meurtre, une tempête de vent et de pluie s'abattit sur la ville, des éclairs aveuglants, un vent glacial balaya l'intérieur du palais, toutes les lumières s'éteignirent et les invités s'enfuirent en criant. 

On dit que le fantôme de la danseuse hante encore les salles du bâtiment.


Maria Carolina di Savoia (1803-1884)
 

Le Portone del Diavolo s'inscrit dans un imaginaire plus large

Turin est réputée se trouver au sommet de deux triangles magiques : l'un lié aux arts obscurs, reliant la ville à Londres et San Francisco ; l'autre à la magie blanche, l'unissant à Prague et Lyon. 

Parmi les lieux considérés comme chargés de forces occultes figurent la Piazza Statuto, la Chiesa della Gran Madre di Dio— et bien sûr le Portone del Diavolo. 

Piazza Statuto

 
Chiesa della Gran Madre di Dio

Aujourd'hui le palais abrite la Banca Nazionale del Lavoro. 

Le portail, lui, continue de fixer les passants de son regard de bronze.

Banca Nazionale del Lavoro


lundi 27 avril 2026

La photographe Lee Miller : la trajectoire extraordinaire de l'une des figures les plus singulières et les plus insaisissables du XX° siècle

 

 Le Musée d'Art Moderne de Paris consacre une magnifique exposition à Lee Miller (jusqu'au 2 Août 2026), qui propose de dépasser sa légende afin de révéler la puissance de sa vision artistique.

 


Lee Miller (1907-1977) fut artiste photographe, photographe de mode, actrice de cinéma, modèle, muse, correspondante de guerre, artiste surréaliste, mannequin,... 

 

Lee Miller (1907-1977)


Lee Miller a décrit sa carrière comme une "agitation" permanente : elle semblait pouvoir passer sans difficulté d'une version d'elle-même à une autre.

 



 Sa sensibilité désinhibée est évidente dans la fameuse photographie prise par David Sherman en 1945 d'elle, nue, dans la baignoire d'Hitler, le jour même du suicide du dictateur, peu de temps après son reportage sur la libération du camp de Dachau.  

 

Lee Miller dans la baignoire d'Hitler, Munich, 1945

Elle s'impose d'abord comme mannequin à New York, à la fin des années 20, incarnant l'archétype de la femme moderne, émancipée et active et figure parmi les modèles les plus recherchées des magazines.

 


En 1929, elle s'installe à Paris, et sa rencontre avec Man Ray est décisive.
 
 
 
Elle ouvre son propre studio et travaille pour Vogue, affirmant son désir d'indépendance artistique. 
 
Mais c'est dans son rôle de correspondante de guerre que Lee Miller laisse son empreinte la plus durable : elle sillonne l'Europe en guerre pour Vogue.
 

 


Elle couvre le Blitz à Londres, la Libération de Paris et immortalise les horreurs des camps de concentration de Buchenwald et de Dachau après leur libération , faisant partie des rares photographes à en avoir témoigné.

Au retour de la guerre, Lee Miller souffre de graves épisodes de dépression et développe une dépendance à l'alcool.

Elle mourra d'un cancer du poumon en 1977, à 70 ans.

Son Rolleiflex

Elle aura fait preuve d'une volonté farouche d'autonomie : son trait de caractère dominant aura été le rejet de toute forme d'autorité.

 





Lee Miller était une femme de désir et d'action, pas de contemplation :  elle disait n'avoir jamais perdu une minute de sa vie. Le goût du risque, du déplacement, de l'engagement physique total a été au cœur de son caractère.

 





Son fils, Anthony Penrose dira avoir beaucoup souffert du caractère à la fois cyclothymique et secret de sa mère, qui compartimentait radicalement sa vie intérieure et cachait à sa famille sa vie tumultueuse.

Il semble que des blessures de l'enfance et des traumatismes fondateurs aient laissé en elle des marques jamais vraiment élaborées ni dites, qui semblent avoir à la fois alimenté son élan vital et sa destruction progressive.



 

Les images de la guerre et des camps de concentration continuèrent à la hanter et elle finit par s'engager dans une "spirale descendante".

 

Lee Miller aura donc été une femme habitée par une énergie extraordinaire et par une violence intérieure tout aussi grande : ni victime, ni icône, mais quelqu'un qui traversa tous ses rôles (mannequin, artiste, combattante, mère,...) sans jamais en endosser aucun pleinement, comme si sa vraie nature était cette insaisissabilité.


 

 

mardi 21 avril 2026

A Rome, de 180 à 192, l'Empereur Commode, un narcissique impulsif mégalomane...pas si commode

 


L'Empereur Commode (180-192)  était généralement décrit par les sources antiques comme impulsif, narcissique, cruel et très porté sur la mise en scène de sa propre personne et son prestige personnel plutôt que  par le gouvernement sérieux de l’État.

L'Empereur Commode, se mettant en scène, travesti en Hercule
 
Son auto-déification contrastait fortement avec les valeurs de son père, Marc-Aurèle.
 
Son style, très personnel et narcissique et une mise en scène de sa propre image et de sa force de caractèreen particulier lors de jeux du cirque l'amenait à se présenter comme seul garant du salut de l'Empire.
Ses passions pour les combats de gladiateurs et l’autocélébration ont renforcé l’idée d’un empereur plus attiré par la représentation de lui-même et la recherche de l'adoration populaire que par la discipline impériale.

Commodus


Commode est décrit comme méfiant à l'égard des institutions de son temps, prompt à écarter les opposants, à se venger d'eux et à les punir. 

Les auteurs antiques, souvent hostiles, lui attribuent un tempérament capricieux et violent, avec une forte méfiance envers l’aristocratie sénatoriale et un mépris affiché pour l'élite de son temps.


Il semble avoir aimé le pouvoir comme
affirmation de lui-même, en recherchant l’adoration populaire et voulant à tout prix donner de lui-même une image quasi divine.


Commode n’a pas “fait tomber” à lui seul l’Empire romain, mais son règne a contribué à fragiliser l’ordre impérial.

 
Il a rompu avec la modération attribuée à Marc Aurèle, multiplié les exécutions et les purges, et détérioré ses relations avec le Sénat.

Son pouvoir personnel fondé sur la faveur de l’armée et de la plèbe, plus que sur des institutions stables, a affaibli la légitimité politique traditionnelle.

Les dernières années de son règne voient Commode innover et exalter exagérément son pouvoir : il rebaptise peu à peu toutes les institutions, change le nom des mois et même celui de Rome, devenu "Colonia Lucia Annia Commodiana".

Il se lance dans une série de purges, en particulier à l'encontre de ses proches. 

Sa mégalomanie et sa démagogie  lui attirent  malgré tout les faveurs de la plèbe. 


Le pouvoir ayant peu a peu ruiné son équilibre mental, il est assassiné en 192, ce qui déclenche une guerre civile, met fin à la dynastie des Antonins, et ouvre une période d’instabilité plus large.


C’est surtout là qu’on voit son rôle historique: il marque un tournant, souvent présenté comme la fin de la Pax Romana et
le début d’une crise politique durable. 

Commode n’a pas provoqué à lui seul la chute de l’Empire romain, mais il a contribué à la dégradation du pouvoir impérial et à l’entrée dans une phase de désordre.

 

lundi 20 avril 2026

Ligustro, "La joie de vivre" : les estampes japonaises d'un incroyable artiste ligure


J'ai eu l'occasion de découvrir l'oeuvre de Ligustro, lors d'une visite en février 2026 du passionnant Museo d'Arte Orientale Edoardo Chiossone, à Gênes, qui abritait alors une magnifique exposition qui lui était consacrée : "Gioia di Vivere", "La Joie de vivre". Voir ici.

 

J'y suis retourné il y a quelques jours, car certaines de ses œuvres y étaient encore exposées. 


L'histoire artistique  de Giovanni Berio, dit Ligustro,  commence de façon inattendue en 1972, lorsqu'un infarctus le contraint à abandonner sa profession de technicien chimiste dans l'industrie oléicole. 

Cette rupture le transforme profondément.

Ligustro (Imperia, Ligurie, 1924-2015) 

La souffrance de la maladie et le soulagement de la guérison le rendent plus serein et sensible, mieux disposé à une compréhension intime de la nature. 


C'est alors qu'il adopte comme pseudonyme « Ligustro », le troène, plante endémique en Ligurie, que Eugenio Montale, le poète génois,  avait célébrée dans Les citrons : "Ascoltami, i poeti laureati / si muovono soltanto tra le piante / dai nomi poco usati: bossi, ligustri, acanti " (Écoutez-moi, les poètes lauréats / ne se déplacent que parmi les plantes / aux noms peu usités : buis, troènes, acanthes).

 

Ligustrum vulgare (troène)

En 1983, Ligustro découvre à Gênes la technique d'estampe polychrome de l'Ukiyo-e  (Voir ici) sur papier imprimé à partir de matrices de bois, l'école dite du « monde flottant », florissante entre le XVIIe et le XXe siècle à Edo (l'ancien nom de Tokyo), qui s'était éloignée de l'iconographie bouddhiste pour s'emparer aussi de thèmes profanes, et qui exercera une influence notable sur le post-impressionnisme européen. 


À partir de 1986, il se consacre exclusivement à l'étude de la xylographie polychrome japonaise et de ses techniques Nishiki-e (Voir ici) en usage à l'époque Edo, réalisant ses impressions à la main (avec le baren) sur de précieux papiers fabriqués au Japon selon d'anciens procédés artisanaux. 

 


Les couleurs s'obtiennent par la composition de diverses poudres, feuilles d'argent et d'or, poudres de perles de rivière, fragments micacés, coquilles d'huîtres broyées, terres colorées et autres procédés qu'il inventa lui-même. 

Il utilise principalement des bois de cerisier et de poirier.

Certaines de ses œuvres nécessitent jusqu'à 100 passages (impressions successives) pour obtenir les nuances et les reliefs (gaufrages) désirés. 

 



Il développa également sa propre technique, qu'il appela Xiligustrografia, permettant un nombre illimité de couleurs là où la méthode japonaise traditionnelle n'en autorisait que huit.

 

 

Il représentait souvent des paysages liguriens, des fleurs, des animaux, des scènes ésotériques, mais avec une esthétique et une composition purement japonaises. 

Ses liens avec Gênes et avec le Museo Chiossone furent centraux dans son parcours. 


C'est là qu'il approfondit l'étude des grands maîtres de la période Edo ( Hokusai, Hiroshige, Utamaro)  et qu'il décida de faire don d'œuvres de grande valeur, notamment l'album Palloncini composé de vingt xylopoétographies polychromes et le livre en tirage unique 12 haïku de Matsuo Bashō.

Il a reçu le Prix Premio Mario Novaro pour la culture ligure en 2009, et ses œuvres ont été exposées à Berlin et Bruxelles, entre autres villes. 



À sa mort, il a légué à la Biblioteca Civica Leonardo Lagorio d'Imperia 5 000 bois gravés,  2500 livres d'art, des correspondances, des calligraphies japonaises et l'intégralité des archives de sa vie artistique. 

Fait rare pour un occidental, son travail a été hautement respecté par les maitres japonais eux-mêmes. 


Ligustro a représenté un pont culturel fondamental entre l'Orient et l'Occident, faisant revivre sur la côte ligure des techniques anciennes quasiment oubliées même au Japon, à travers ses créations mais aussi son enseignement à ses élèves qui en perpétuent aujourd'hui l'héritage.

L'exposition Ligustro, gioia di vivere au Museo Chiossone que j'ai visitée avec un très grand intérêt, s'inscrivait donc dans le cadre du dixième anniversaire de sa disparition : un hommage mérité rendu à cet autodidacte exceptionnel, Ligure de cœur et Japonais d'âme.

Ligustro dans son atelier, 2003

 

Curieusement, en japonais, Ligustro se dit Ri-Gu, "Maître des outils". Ce sceau est la signature de Ligustro.