vendredi 12 juin 2026

A Turin, l'incroyable oeuvre philanthropique de Giulia et Tancredi au Palazzo Falletti di Barolo

 

Elle, c'est Juliette Colbert.

Juliette Colbert (27 juin 1785 - 19 janvier 1864, à Turin)

Née à Maulévrier, le 27 juin 1785, en Vendée, région des Pays de la Loire, dans une famille noble, elle est l'arrière-petite-fille de Jean-Baptiste Colbert, ministre du Roi Soleil. Orpheline de mère à seulement 7 ans, elle a vu beaucoup de ses proches monter sur l'échafaud pendant les années de la terreur. 

Château Colbert de Maulévrier

Elle est la fille de Édouard Colbert qui, bien que monarchiste intransigeant, se rapproche de Napoléon 1°. C'est ainsi que Juliette entre à la Cour et devient Dame d'Honneur de l'Impératrice Joséphine, de 18 à 20 ans.

Elle y rencontre le Marquis Carlo Tancredi Falletti di Barolo, fils du Gouverneur de la Ville de Turin. C'est le coup de foudre et ils se marient à Paris le 18 Août 1806. Voir ici.

 

Carlo Tancredi Falletti di Barolo (1782-1838)

Le Marquis était de Turin, à l'époque occupé par les Français, et était devenu Garde d'Honneur à la Cour de Napoléon Bonaparte. Il fut d'ailleurs élevé au rang de Comte par l'Empereur.

Juliette Colbert devient alors Giulia, Marquise de Barolo. A noter que Giulia, cultivée et richissime, tout comme son époux, connaissait l'italien, l'anglais, l'allemand et le grec. 

Juliette, devenue Giulia

 
Tancredi

Le couple déménage à Turin, et s'installe au Palazzo Falletti di Barolo, le Palais familial de Tancredi, un lieu de rencontre pour l'élite culturelle et politique de Turin.

 Ce Palazzo est un bel exemple de palais patricien turinois, avec son majestueux escalier central à double rampe, ses stucs et ses fresques.


 


 



Fortunés et n'ayant pas d'enfants, ils auraient pu profiter de leur situation sociale.

Bien au contraire, Giulia et Tancredi transformèrent le Palazzo en le salon le plus célèbre du Risorgimento à Turin (Voir ici), mais aussi en un véritable centre de charité chrétienne.

On dit que, lors d'une procession du Saint Sacrement en 1814, Giulia entend crier « Ce n'est pas le viatique qu'il me faut, mais de la soupe ! » Elle s'aperçoit que la voix vient d'une prison. Elle y entre, obtient d'aller dans le cachot d'où venait le cri, rencontre les prisonniers et leur fait distribuer l'argent qu'elle a sur elle.


 

Cette rencontre la décide à en savoir plus sur les prisonniers, et à agir pour eux ; elle se renseigne et commence par les visiter. 

Elle adhère à une association pour le soulagement des prisonniers, mais cette association ne s'occupe d'eux que du point de vue matériel. Giulia forme alors le projet de créer une œuvre qui s'intéresse aussi à eux d'un point de vue moral et humain. 

Elle fonde alors plusieurs institutions et établissements caritatifs. 

Elle recueillera le poète et patriote italien Silvio Pellico à sa sortie de prison, en fera son secrétaire et l'associera à ses œuvres. La longue réclusion de Pellico dans les geôles autrichiennes lui inspira son œuvre majeure : "Mes Prisons"en 1832.

Silvio Pellico (1789-1854)

"Mes Prisons" de Silvio Pellico

Elle s'occupe des anciennes condamnées, des anciennes prostituées et des femmes en détresse morale. Elle crée plusieurs institutions à leur intention et fonde d'abord un foyer et atelier, le « Refuge », qu'elle confie aux sœurs de Saint-Joseph. Au bout de deux ou trois ans d'une vie de travail et de prière, ces femmes peuvent reprendre une vie normale.

 Giulia fut responsable de l'un des premiers projets de réforme pénitentiaire, présenté au Gouvernement en 1821, à la suite de quoi elle fut nommée surintendante des prisons. 

Le Palazzo Barolo était devenu la première école maternelle italienne, où les mères qui travaillaient pouvaient laisser leurs garçons et leurs filles.

 Elle a collaboré, non sans réticences au départ,  avec le jeune Don Bosco (ici) et le bienheureux Cottolengo (ici), donnant tout, son temps, son  travail, son argent, et son cœur. 

Ensemble, ils fondèrent Valdocco, l’Artigianelli, l’hôpital Cottolengo et des dizaines d’instituts religieux qui sont encore en activité à Turin, au Distretto Sociale, pour accueillir les personnes les plus exclues et en difficulté.

Don Bosco (1815-1888)

A noter, last but not least,  que Giulia s'était jetée dans une autre entreprise, la production de vin Barolo avec des techniques innovantes. 

La marquise appartenait en effet à une ancienne lignée de tradition viticole française, qui était vieille de deux siècles, dans la région de Loire. 

Le succès et la renommée du vin Barolo fut une opération de commercialisation stratégiquement mise sur pied, développée et réussie par Giulia.

Un Barolo 1905 exposé dans le Palazzo
 

(Il me reste quelques bouteilles de Barolo d'une virée dans le Piémont, que je ne manquerai pas de déguster en bonne compagnie, en portant un toast à Giulia et Tancredi!)
 

Toute sa vie a témoigné d'un tel altruisme que l'église catholique a introduit sa cause en béatification le 21 janvier 1991. 

Giulia fut une sainte laïque et moderne.


Le pape François a ordonné, en mai 2015, la promulgation d'un décret faisant d'elle une  Vénérable, ce qui est un premier pas sur le chemin de la béatification.

 


 

Tancredi, lui, fut Maire de Turin de 1826 à 1827 .

Au cours de son bref mandat, il lança plusieurs initiatives en faveur des plus nécessiteux, comme l'école gratuite pour les enfants pauvres et fonda la Congrégation des Soeurs de Ste-Anne-de-Turin.

En 1835, au cours de l'épidémie de choléra, il a organisé les mesures préventives et les soins hospitaliers pour accueillir les malades. Son dévouement fut tel qu'il fut contaminé, et mourut trois ans plus tard, rongé par la maladie.  

En 2018, le Pape François lui a décerné le titre de Vénérable, trois ans après son épouse.

Alphonse de Lamartine a écrit de Tancredi et de Giulia« Le marquis de Barolo était mon ami ; il avait épousé une Française d'une famille, d'un esprit et d'une vertu supérieurs. Mme de Barolo a consacré, depuis la mort de son mari, son génie pieux à Dieu, et son immense fortune à la charité. Silvio Pellico, le grand poète de la captivité et de la résignation, vit maintenant auprès de cette sainte femme, et il l'assiste dans ses œuvres de soulagement des prisonniers".

Lamartine
 

Le Palazzo est actuellement le siège de l'Opera Barolo, association italienne de lutte contre la pauvreté.

C'est à cette association que,  par ses dernières volonté en 1864, Giulia a légué tout son héritage familial. 

Cette œuvre poursuit encore aujourd'hui l'engagement social, politique et culturel de sa fondatrice. Voir ici.

Statue honorant Giulia, à l'angle du Palazzo Barolo
 

En outre, le Palazzo Barolo accueille régulièrement des expositions photographiques et des événements culturels, dont des soirées d'« histoire vivante » en costumes d'époque.

En résumé, le Palazzo Barolo est un cas assez rare de palais nobiliaire où la continuité entre l'héritage philanthropique des fondateurs et la vie culturelle contemporaine est pleinement assumée et institutionnalisée — le tout dans un édifice demeuré remarquablement intact. 

J'ai été très heureux de pouvoir exceptionnellement visiter le Palazzo Barolo en mai dernier, entrainé par un guide bénévole passionnant et passionné par l'histoire piémontaise et turinoise, que je remercie vivement ici.

 

jeudi 11 juin 2026

Opéra : I Puritani de Bellini : une réception enthousiaste au Teatro Regio Torino


J'ai assisté en mai 2026 au Teatro Regio de Turin à une magnifique représentation de l'Opéra de Bellini, I Puritani, que je ne connaissais pas, et j'avoue que j'ai été enthousiasmé. Voir ici et .

Vincenzo Bellini (1801-1835)

Cette production s'inscrit comme l'un des sommets de la saison de l'institution italienne.

 Confiée au metteur en scène français Pierre-Emmanuel Rousseau, cette nouvelle coproduction (avec l’Opéra Orchestre National de Normandie Rouen) a fait l'objet d'une analyse dramaturgique pointue et d'une réception critique très enthousiaste, malgré les exigences redoutables de la partition. Voir ici.

Pierre-Emmanuel Rousseau

Pierre-Emmanuel Rousseau, qui signait ici la mise en scène, les décors et les costumes, a choisi de s'éloigner du simple drame historique de la guerre civile anglaise pour se concentrer sur l'espace mental des personnages, et en particulier celui d'Elvira. 


 

La démarche du metteur en scène est audacieuse et tranche nettement avec une approche traditionnelle de l’œuvre ! 


Rousseau a resserré l'action autour de l'isolement d'Elvira, une femme seule perdue au milieu d'une garnison d'hommes et de soldats. 

Le metteur en scène analyse ainsi la folie qui s'empare de la protagoniste lorsqu'elle ressent à nouveau le poids de l'abandon, qui passe de maternel à amoureux au moment où elle se croit trahie par Arturo. 

 

On la retrouve, à l'ouverture du second acte, dans la chambre même où elle avait vu sa mère morte, en train d'inscrire à grands coups de pinceau rouge, en caractères géants, le nom d'Arturo sur le papier peint, avant que sa folie frénétique ne soit apaisée par ceux qui la tiennent de force sur le lit pendant que Giorgio annonce à l'assemblée son état mental précaire. 


Sa glissade vers la folie n'est pas traitée comme un simple artifice théâtral, mais comme une lutte psychologique violente contre des hallucinations causées par ce violent sentiment d'abandon.


 

On pourrait résumer cet opéra ainsi :  I Puritani, entre bel canto et psychanalyse.

S'inscrivant dans le thème de la saison du Teatro Regio baptisée "Rosso" (Rouge), la mise en scène utilise des touches de rouge vif (notamment via les lumières de Gilles Gentner) pour incarner la passion, la folie et la résistance humaine face à l'austérité grise et noire du monde puritain. 

Fort d'une sensibilité visuelle particulière, Rousseau construit un spectacle élégant et recueilli, suspendu entre réminiscences néoclassiques et tensions romantiques. 


 

Le tout se déroule dans un cadre scénique essentiellement fixe, d'une élégance noble et bourgeoise, recouvert de boiseries et de tapisseries à motifs végétaux, mais modulable par le jeu de rideaux intérieurs qui se déplacent et s'abaissent. 

 


L'espace, toujours dans la pénombre, est éclairé avec précision par Gilles Gentner dans des tonalités de gris, de vert d'eau, de violet et de noir ; il comprend des portes, un patio vitré, deux lustres de cristal et un double escalier central propice à un roman gothique.

La transposition temporelle est délibérée : Rousseau situe l'action au XIXe siècle, contemporain de la création de l'œuvre, et non dans l'Angleterre des années 1640. 

Des arias comme "bello è morir per la libertà" résonnent ainsi différemment, dans un contexte de bouleversements révolutionnaires européens.

Au pupitre, le chef romain Francesco Lanzillotta retrouvait Pierre-Emmanuel Rousseau après leurs collaborations passées à Turin (Il barbiere di Siviglia en 2023 et La Rondine en 2024).

 

                                      Francesco Lanzilotta
 

 

La critique a salué sa capacité à faire respirer la longue mélodie bellinienne tout en évitant le piège de la monotonie.


Lanzillotta a su faire ressortir les détails d'une orchestration que Bellini avait voulue plus raffinée pour le public parisien de 1835, dosant l'équilibre entre la douceur élégiaque et l'énergie martiale (notamment dans le célèbre duo d'hommes « Suoni la tromba »). 

 


L'Orchestre et le Chœur du Teatro Regio (préparé par Gea Garatti Ansini) ont offert une performance d'une grande clarté.

 

I Puritani est connu comme "le Défi du Bel Canto": cet opéra est réputé pour sa tessiture inhumaine et ses exigences techniques virtuoses. 

 

Le quatuor réuni à Turin a relevé le défi avec brio : le plateau a réuni des chanteurs de premier plan : John Osborn (Arturo), Gilda Fiume (Elvira), Nicola Ulivieri (Giorgio) et Simone Del Savio (Riccardo). 

 

John Osborn (Arturo)

 
Gilda Fiume (Elvira)

 

En résumé, on peut dire que cette production propose une lecture cohérente mais clivante des Puritani : Rousseau déplace l'enjeu dramatique du politique et de l'amour contrarié vers une exploration des traumatismes de l'enfance et de la psychopathologie féminine, dans un écrin visuel raffiné, gothique-bourgeois. 

 

La tension entre ce projet intellectuel et le registre lyrique et pathétique propre à Bellini constitue le point de débat central de la réception critique. 

 

Mais personnellement j'ai été enthousiasmé par cet Opéra ! 

Une magnifique soirée dans le bel écrin du Teatro Regio Torino!

 

Voir ici le trailer de I Puritani.

mercredi 10 juin 2026

Photographie : Kazuo Kitai et l'éloge du quotidien

 

J'ai eu l'occasion de visiter, à la Maison de la culture du Japon, à Paris la magnifique exposition "L'éloge du quotidien, soixante ans à photographier le Japon", consacrée à l'un des grands maîtres de la photographie japonaise, Kazuo Kitai. Jusqu'au 25 Juillet 2026.

Kazuo Kitai (né en 1944 en Mandchourie occupée)

Cette exposition était précédée, en avant-première, d'une conférence de présentation passionnante, en présence de Kazuo Kitai

Kazuo Kitai, encore peu connu en Europe,  est considéré comme l'un des grands maîtres de la photographie japonaise de l'après-guerre.


Cette exposition dévoile près de 130 tirages et offre une traversée complète de son œuvre, depuis les séries militantes des années 1960-1970, jusqu'à ses travaux plus récents réalisés chez lui.


 

Depuis les années 1960, il documente, "de l'intérieur": luttes étudiantes, résistances paysannes, ou encore villages voués à disparaître et banlieues en plein essor : extraordinaire. 




Cette rétrospective, la première hors du Japon, permet de saisir l'évolution d'un regard profondément humaniste, attentif aux transformations du Japon et à la mémoire de ceux qui l'habitent.



L'humanisme de Kazuo Kitai est ancré dans le quotidien, attentif aux vies ordinaires et aux traces fragiles laissées par le temps.


 

Son appareil photo est devenu un outil de mémoire, autant qu'un instrument de résistance silencieuse, au moment où les villes s'étendaient, que les campagnes se vidaient et que les mouvements étudiants secouaient les universités.

Ses photographies sont à la fois un document sur un lieu et un moment précis, et un commentaire universel sur l'intersection entre le passé et le présent.


Il s'agit toujours de sauver de l'oubli ce que la modernisation est en train d'effacer.

Il a reçu le Prix Ihei Kimura en 1975 et le Prix Hidano Kazuemon en 2024, deux reconnaissances majeures dans le monde de la photographie japonaise