samedi 5 septembre 2026

Grandeur aristocratique, décadence et fascinante résurrection de l'extraordinaire château de Rundale, en Lettonie

 

Le château de Rundāle (Rundāles pils), à une douzaine de kilomètres de Bauska, est sans doute le lieu qui raconte le mieux, en Lettonie, la grandeur puis l’effacement de l’ancien monde aristocratique balte, avant sa résurrection presque miraculeuse au XXᵉ siècle. 



Son histoire est particulièrement saisissante parce qu’il est passé de la splendeur baroque à l’entrepôt à grains, avant de redevenir l’un des ensembles palatiaux les plus accomplis d’Europe du Nord.





C'est l'histoire étonnante  et romanesque d'un rêve de grandeur : celui d’un favori devenu duc.



Grandeur aristocratique:


Tout commence avec Ernst Johann von Biron, personnage extraordinaire de l’histoire balte. 


Ernst Johann von Biron (1690-1772)


Petit fils d'un palefrenier des écuries du duc de Courlande, dont la famille a été anoblie en Pologne en 1638, il devient le favori de l’Impératrice de Russie Anna Ivanovna et acquiert une puissance considérable à Saint-Pétersbourg.


L'Impératrice, plus allemande que russe est hautaine, paresseuse et peu intéressée par les affaires publiques: elle délègue le pouvoir à son favori : ici.


L'Impératrice de Russie Anna Ivanovna (1693-1740)


En 1735, il achète le domaine de Rundāle, alors appelé en allemand Ruhenthal, « vallée de la paix », pour 42 000 thalers. 

Il fait démolir l’ancien manoir et commande une résidence correspondant à son ascension sociale. 


Pour la construire, il fait appel à Francesco Bartolomeo Rastrelli, le grand architecte du baroque impérial russe, celui qui réalisera notamment le palais d’Hiver de Saint-Pétersbourg.


Les travaux commencent en 1736.


Francesco Bartolomeo Rastrelli (1700-1771)

Rundāle est donc un curieux morceau de Saint-Pétersbourg transplanté au milieu de l’immense plaine agricole de Zemgale. 








Rundale n’est pas un palais impérial, c’est la résidence d’un prince qui veut vivre comme un souverain.








La première campagne de construction, de 1736 à 1740, mobilise plus d’un millier d’artisans et d’ouvriers. 



Décadence inéluctable, malgré le retour improbable de Biron:


Et puis, le 28 octobre 1740, c'est la chute : l’Impératrice Anna meurt, et rapidement tout s’effondre pour Biron.


 

Mais auparavant, il devient très brièvement régent de l’Empire russe au nom du jeune Ivan VI, mais quelques semaines plus tard, dans la nuit du 19 au 20 novembre, il est arrêté lors d’un coup de palais.


Le jeune Ivan VI tsar de Russie de 1740 à 1741


Condamné, exilé en Sibérie puis assigné à résidence, il disparaît de la scène politique.


Rundāle reste inachevé: l’architecture est devenue le vestige d’une ambition politique brisée.



Le retour improbable de Biron


Vingt-deux ans plus tard survient un retournement extraordinaire.

En 1762, lorsqu'elle prend le pouvoir, Catherine II permet à Biron de revenir. 


L'Impératrice Catherine II (1729-1796)


En 1763, âgé de plus de soixante-dix ans, il retrouve son duché de Courlande, et il reprend son rêve interrompu.



Blason de Biron

L'architecte Rastrelli revient lui aussi à Rundāle en 1764.



Le baroque initial de Rastrelli se transforme alors en rococo extrêmement raffiné.







Biron meurt en 1772.


En 1795, lors du troisième partage de la Pologne, le duché de Courlande et de Sémigalie est annexé à l’Empire russe.


Le fils de Biron, Pierre, abdique.


Catherine II offre alors Rundāle au comte Valerian Zubov, puis le domaine passe à son frère Platon Zubov.


Platon Zubov dernier favori de Catherine II


Après sa mort en 1822, sa veuve épouse le comte Andreï Chouvalov : les Chouvalov conserveront Rundāle jusqu’à la réforme agraire lettone de 1920. 


Andreï Chouvalov (1742-1789)


Le palais survit, mais il devient progressivement une demeure périphérique d’une aristocratie qui vit ailleurs, notamment à Saint-Pétersbourg.



Puis le XXᵉ siècle s’abat sur le palais.

Pendant la Première Guerre mondiale, Rundāle abrite un commandement allemand et un hôpital militaire.


En 1919, les troupes de Bermondt-Avalov le saccagent : ici.


Pavel Bermondt-Avalov

Après l’indépendance de la Lettonie et la réforme agraire, le domaine aristocratique disparaît : on y installe notamment une école primaire et des logements.

La salle à manger du duc devient le gymnase de l'école...


Après la Seconde Guerre mondiale, sous leurs stucs rococo et les plafonds peints, certaines salles servent de grenier à céréales. 



Fascinante résurrection :



À partir des années 1960-1970 se développe l’idée de sauver Rundāle, avec pour objectif extraordinairement ambitieux de restituer l’ensemble tel qu’il pouvait apparaître dans la seconde moitié du XVIIIᵉ siècle. 


Une personnalité devient indissociable de cette résurrection : Imants Lancmanis, historien d’art et futur directeur du musée: ici.


Imants Lancmanis

Il ne s’agit pas simplement de « refaire du XVIIIᵉ siècle ». 

On recherche les pigments originaux, les fragments de tissus, les traces laissées sous les repeints, les inventaires anciens, les meubles dispersés, les techniques de dorure et de stuc.


Les premières salles restaurées ouvrent en 1981.


Après l’indépendance retrouvée de la Lettonie en 1991, les moyens deviennent parfois difficiles à trouver ; mécénat et dons privés prennent une importance croissante. 





Même le jardin français a été reconstitué à partir du projet historique de Rastrelli, ce qui est une particularité assez exceptionnelle : contrairement à tant de jardins européens transformés au XIXᵉ siècle en parcs « à l’anglaise », le dessin régulier de Rundāle a largement survécu dans sa structure. 





En résumé, que peut-on dire de cette histoire romanesque assez extraordinaire :


Rundale est à lui seul le témoin et le symbole de près de 300 ans d'histoire mouvementée de la Lettonie, bien au delà de l'expression touristique de "petit Versailles letton".




Le Château de Rundāle raconte et superpose trois temporalités:


- 1736 : un homme veut inscrire sa puissance dans la pierre.


- 1919-1945 : le monde social qui avait donné naissance à cette architecture disparaît ; le palais devient presque incompréhensible pour la société de cette époque.


- 1960-2014 : une génération décide pourtant de sauver minutieusement ce qui appartenait à ce monde disparu.

Le grand cycle de restauration est finalement considéré comme achevé en 2014, après quarante-deux années de travail minutieux et acharné.



C’est cette seconde histoire, la résurrection de Rundāle sous l’impulsion d’Imants Lancmanis, l'oeuvre de sa vie, qui paraît finalement presque aussi fascinante que celle des rêves de grandeur de Ernst Johann von Biron lui-même.


L'artisan de la résurrection de Rundale

lundi 31 août 2026

L'aventure coloniale improbable du duc de Courlande Jacob Kettler aux Caraïbes et en Afrique en 1654

 

Cette histoire improbable m'a été brièvement rapportée, lors de mon séjour en Lettonie, et piqué par la curiosité, j'ai eu envie d'en savoir plus.


Le duc de Courlande et Semigalie  Jacob Kettler (1610-1682)


Le héros de cette histoire est le duc Jacob Kettler (Jēkabs Ketlers), duc de Courlande et Semigalie de 1642 à 1682, en Lettonie actuelle : ici et ici.


Courlande et Semigalie, en Lettonie actuelle

Le duché était alors vassal de la République des deux Nations (Etat formé par la réunion du Royaume de Pologne et du Grand-Duché de Lituanie, l'une des plus grandes puissances européennes de l'époque, grande comme deux fois la France : ici).


La République des Deux Nations

Le duché de Courlande et Semigalie couvrait environ 27 000 km², correspondant approximativement à la partie occidentale et centrale de la Lettonie actuelle, avec Mitau (aujourd’hui Jelgava) comme capitale.


C'est donc ce petit État balte, de la taille de la Bretagne, peuplé d’environ 200 000 habitants, qui s'est lancé dans l'aventure improbable de la colonisation transatlantique et africaine, d’où le caractère d’autant plus étonnant de cette histoire. 


En 1654, le duc Jacob a pris une partie de l'Île de Tobago dans les Caraïbes avec un navire de guerre transportant 124 soldats courlandais et quatre-vingts familles de colons lettons, fondant la colonie de " Neu Kurland ".


Ile de Tobago et la colonie courlandaise en vert

Le Duché de Courlande a occupé Tobago de 1654 à 1659, puis par intermittence de 1660 à 1689 : ici.


Cette colonisation aura été rendue possible par la politique de construction navale du duc Jacob. 


Alors que jusqu’en 1642 le chantier naval de Windau (aujourd’hui Ventspils) produisait un navire de guerre par an, il en produisit 135 pendant le règne du duc, c’est-à-dire plus de 8 par an, sans oublier plus de 1400 canons... 


Le Château de l'Ordre Livonien à Ventspils

Sur ces 135 navires de guerre, 24 furent vendus à la France, sans parler de la poudre à canon, des canons eux-mêmes et d’autres armements.


Un traité commercial fut signé entre Louis XIV et Jacob Kettler le 30 Décembre 1643. 


Le duché disposait par ailleurs d'une centaine de navires de commerce.


Il possédait aussi des comptoirs en Gambie, en Afrique Occidentale, dont une île aujourd’hui appelée Kunta Kinteh Island (Fort Jacob),  un nom qui rappelle directement la traite négrière transatlantique : ici.


Les comptoirs en Gambie

Les historiens s’accordent à dire que rien ne prouve formellement que les Courlandais aient participé à la traite transatlantique d’Africains, mais ils étaient clairement impliqués dans le commerce intra-africain d’esclaves. 


Par ailleurs, le duc nourrissait des ambitions encore plus démesurées : il envisagea un temps de coloniser l’Australie, proposant au pape une flotte de 40 navires et 24 000 hommes pour convertir les populations locales au catholicisme, projet resté sans suite après la mort du pape Innocent X.


Hollandia Nova (Australia) 1659

Toute cette aventure, qui reposait sur des bases fragiles, finalement a mal tourné : capturé par les Suédois pendant la guerre du Nord (1655-1660), le duc a vu ses colonies passer aux mains des Néerlandais, puis Tobago a été définitivement abandonnée par la Courlande en 1690, après, au total, 34 années d'occupation et d'exploitation.


L'édifice s'est effondré comme un château de cartes : le duc capturé, les colonies perdues, la flotte détruite, les chantiers navals ruinés.


On a dit du duc Jacob Kettler qu'il était un souverain " trop riche et trop puissant pour n'être qu'un duc, mais dont le territoire restreint et les ressources limitées l'empêchaient de jouer le rôle de roi qu'il ambitionnait sur la scène politique européenne de son temps".




Résumé de cette aventure improbable : une réussite économique et navale disproportionnée par rapport à la taille de son duché, mais insuffisante pour rivaliser durablement avec les véritables puissances (Suède, Provinces-Unies) qui ont finalement eu raison de ses ambitions coloniales.


Un Thaler, la monnaie de Courlande, à l'effigie du Duc

Grandeur et décadence des Empires, des Royaumes et des Duchés !


En effet, le duché de Courlande et Semigalie, créé en 1561 fut dissous le 28 mars 1795 : annexé au cours du 3° partage de la Pologne, en 1795, le territoire entre ensuite dans le gouvernement de Courlande, parfois improprement appelé province de Courlande, administrée par l'Empire russe : ici.


Il existe un petit musée à Jelgava (l’ancienne Mitau, capitale du duché) consacré à cette histoire coloniale peu connue.