jeudi 6 août 2026

L'Opération Barbarossa du III° Reich en 1941 et l'occupation nazie des Pays Baltes

 

L’Opération Barbarossa est le nom de code de l’invasion allemande de l’URSS en juin 1941, faisant fi du Pacte germano-soviétique de 1939.


Hitler considérait l’URSS communiste comme l’ennemi existentiel du Reich, et l’espace soviétique comme le futur « espace vital » (Lebensraum) pour la colonisation germanique, au prix de l’extermination ou de l’asservissement des populations slaves et juives.




Le 22 juin 1941, environ 3,5 à 3,8 millions de soldats de l’Axe, plus de 3 000 chars et 2 500 avions attaquent sur un front de plus de 2 900 km, sans déclaration de guerre préalable. 


C'est la plus grande opération militaire terrestre de l'histoire.



L’été 1941 , les succès sont fulgurants et l'effet de surprise est total. L’Armée rouge, mal préparée subit des pertes colossales :  les Allemands avancent de centaines de kilomètres.



Mais en Décembre 1941, c’est l’échec devant Moscou : les troupes allemandes sont stoppées par l'arrivée de l'hiver russe, l'épuisement des lignes de ravitaillement, l'arrivée de divisions sibériennes fraîches et surtout la contre-offensive menée par Joukov début décembre.


Barbarossa marque aussi le début de la guerre d’extermination à l’Est (Einsatzgruppen, traitement des prisonniers soviétiques, famine organisée): ici.


L’arrivée allemande en juin-juillet 1941 dans les Pays Baltes a d’abord été vécue par une partie significative de la population comme une libération après un an d’occupation soviétique brutale, marquée par les déportations de masse de juin 1941 (dizaines de milliers de Baltes envoyés au Goulag quelques jours avant l’invasion allemande). 


Cet accueil s’est vite mué en déception : les Allemands n’ont jamais restauré l’indépendance et ont aussitôt intégré les trois pays au Reichskommissariat Ostland.


Conséquences et situation pour chaque pays balte :


Lituanie :


C’est le pays où la violence a été la plus immédiate et la plus intense.


Plan du Grand et du Petit Ghetto de Vilnius

En mémoire du Gaon Elijahu de Vilnius


Le Front des activistes lituaniens (LAF) a proclamé un gouvernement provisoire, et des pogroms ont éclaté, en particulier à Kaunas, avant même l’arrivée des troupes allemandes. 


Rue du Ghetto de Vilnius

Reproductions au pochoir d'Edward von Löngus


À Vilnius, les fusillades de masse ("Shoah par balles") à Ponary (Paneriai) menées par l’Einsatzgruppe A avec le concours d’unités auxiliaires lituaniennes (notamment le Ypatingasis būrys - Unité Spéciale), ont fait plus de 70 000 victimes, en majorité juives. 


Mémorial des massacres de Ponary

Balys Norvaiša, commandant de l'Unité Spéciale


Dès la fin de 1941, l’essentiel de la population juive lituanienne hors ghettos avait déjà été exterminé. 


La Lituanie affiche le taux d'assassinats le plus élevé d’Europe : environ 95-96% des Juifs lituaniens ont péri.


Lettonie :


Le ghetto de Riga a été le théâtre du massacre de Rumbula (novembre-décembre 1941), où environ 25 000 Juifs ont été fusillés en deux journées pour faire place aux Juifs allemands déportés vers Riga. 


Ghetto de Riga

Les massacres de Rumbula


Le Kommando Arājs, unité auxiliaire lettone dirigée par Viktors Arājs, a joué un rôle central dans ces tueries et dans la répression plus large.


Viktors Arājs chef du Kommando Arājs

Environ 90% des Juifs lettons ont été exterminés.


Estonie :


La communauté juive y était la plus petite des trois pays (environ 4 500 personnes), et beaucoup avaient pu fuir avec les Soviétiques avant l’arrivée allemande. 


L’Estonie a été déclarée « judenfrei » (!) dès janvier 1942, l’un des premiers territoires européens à recevoir cette désignation macabre, bien que le nombre absolu de victimes y ait été moindre. 



Camp de Klooga

Le Camp de Klooga (où un massacre a eu lieu en 1944, juste avant le retrait allemand) et l’Omakaitse (milice d’auto-défense estonienne) illustrent la participation locale


En résumé, à propos de la collaboration avec les nazis dans les Pays Baltes :


Dans les trois pays, l’engagement de certains dans les tueries s’explique en partie par la volonté de se venger des déportations soviétiques et par l’espoir, déçu, de retrouver l’indépendance. 


Des légions Waffen-SS ont été formées (légion estonienne, légion lettone, deux divisions), et un engagement plus diffus côté lituanien. 


Ces collaborations restent des sujets historiographiques et mémoriels sensibles dans les trois pays aujourd’hui, notamment dans le débat sur la manière de commémorer certaines figures.


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Puis c'est la reconquête des Pays Baltes par l'Armée Rouge.

Vilnius est prise le 13 Juillet 1944, Riga le 13 Octobre 1944 et Tallinn le 22 Septembre 1944.


A noter que la reconquête complète du territoire balte par l'Armée Rouge ne s'achève  réellement qu'avec la chute de la "Poche de Courlande" en Mai 1945.





mercredi 5 août 2026

Pays Baltes : la résistance des "Frères de la Forêt" face à l’occupation et aux déportations soviétiques

 

Entre 1944 et 1953, 170 000 Estoniens, Lettons et Lituaniens ont opposé une résistance acharnée face à l'invasion soviétique, cachés au fond des vastes forêts baltes. 



Animés par un rêve de liberté, ils ont défié un empire impitoyable avec peu de moyens, mais une détermination inébranlable. 


Leur combat clandestin, leurs sacrifices héroïques et leur héritage, sont les symboles intemporels d'une lutte désespérée pour échapper à l'étau soviétique et préserver la flamme de l'indépendance.


Ce mouvement, particulièrement fort et durable en Lituanie, mobilise à son apogée des dizaines de milliers de combattants et tient jusqu’au milieu des années 1950 dans certaines régions reculées. 


Adolfas Ramanauskas

La résistance des « Frères de la Forêt » (Miško broliai en lituanien) est un épisode assez extraordinaire et longtemps peu connu en Europe occidentale : une véritable guérilla antisoviétique s’est poursuivie dans les trois pays baltes plusieurs années après la fin officielle de la Seconde Guerre mondiale, avec une intensité particulièrement forte en Lituanie.




Qui étaient ces hommes et ces femmes ?

Le terme ne désigne pas une armée unique. 


Ce sont des milliers de groupes clandestins : anciens soldats des armées nationales, paysans, étudiants, policiers, fonctionnaires, anciens combattants, mais également des hommes cherchant simplement à échapper à l’arrestation ou à la conscription soviétique.


Ils construisent dans les immenses zones boisées des bunkers souterrains, souvent remarquablement aménagés : couchettes, réserves alimentaires, armes, parfois machines à écrire et matériel d’impression.


Ants Kaljurand


Leur survie dépend surtout des villages environnants. 

Des familles paysannes leur fournissent nourriture, renseignements, vêtements et caches.


Il s'agit d'une véritable guerre clandestine

Il ne s’agissait pas seulement d’hommes attendant dans les bois.


Les partisans attaquaient les unités du NKVD/MGB, tendaient des embuscades, éliminaient certains responsables locaux du régime, détruisaient des infrastructures, récupéraient des armes et tentaient d’empêcher la soviétisation des campagnes.


Ils avaient aussi une activité politique considérable : journaux clandestins, tracts, proclamations et structures de commandement.


Leur objectif était très clair : restaurer les États indépendants qui existaient avant 1940.




Leur grand espoir : que l’Occident intervienne.


C’est probablement l’aspect le plus tragique de leur histoire.

Beaucoup étaient persuadés que l’affrontement entre les États-Unis et l’URSS finirait par provoquer une nouvelle guerre. 


Les "Frères de la Forêt" attendaient donc une aide qui ne viendra jamais.


Comment les Soviétiques les ont-ils vaincus ?


Moscou comprit que tuer les combattants ne suffisait pas : il fallait détruire l’écosystème humain qui leur permettait de survivre.


Le NKVD puis le MGB utilisèrent plusieurs méthodes simultanément : infiltration des réseaux, agents doubles, faux groupes de résistants, torture des prisonniers pour obtenir les emplacements des bunkers, opérations militaires dans les forêts, collectivisation des campagnes et surtout déportation des familles soupçonnées d’aider les partisans.


Le tournant décisif est 1949.

Lors de l’immense opération de déportation de mars 1949, les familles des Frères de la Forêt et leurs soutiens figurent explicitement parmi les catégories visées. 


En Estonie seulement, plus de 20 000 personnes sont déportées en 1949, en majorité femmes, enfants et personnes âgées. 


À partir de là, la guérilla s’étiole rapidement.



La Lituanie : le cœur de la résistance.


La situation lituanienne est particulièrement impressionnante.

La résistance y prend pratiquement la forme d’une armée clandestine, avec régions militaires, commandants, grades, tribunaux et presse clandestine.


Les pertes furent énormes. 

Une estimation citée par l’Estonian Institute of Historical Memory évoque environ 20 500 partisans lituaniens morts dans la lutte armée


Monument à la mémoire des "Frères de la Forêt"


La mémoire des "Frères de la Forêt" demeure parfois controversée, notamment dans le discours russe contemporain. 


Les crimes de collaboration commis dans les pays baltes pendant l’occupation nazie sont, eux, historiquement bien établis. 


Pendant cinquante ans, le récit soviétique présentait ces hommes comme des « bandits » et des « fascistes »


Après le rétablissement des indépendances en 1990-1991, la perspective s’est inversée : ils sont largement considérés dans les États baltes comme des combattants de la continuité nationale, ayant refusé d’admettre que l’indépendance acquise en 1918 avait définitivement disparu.


Mémorial en souvenir d'August Sabbe, dernier "Frère de la Forêt"

Et il y a quelque chose de particulièrement poignant dans leur histoire : ils ont militairement perdu presque toutes leurs batailles, mais leur objectif politique ultime s’est réalisé quarante ans plus tard. 




Pays Baltes : l'occupation, la répression et les déportations soviétiques

 

J'ai visité les Pays Baltes (Estonie, Lettonie, Lituanie) en juillet dernier avec grand intérêt.


Les traces des 3 périodes d'occupation récentes y sont encore sensibles : 
c’est un sujet très présent dans les musées de l'occupation à Tallinn (Musée Vabamu), Riga (Musée de l'Occupation de la Lettonie) et Vilnius (Musée des Occupations et Combats pour la Liberté). 

Ce qu'on y trouve, ce ne sont pas des symboles abstraits mais des objets directement liés à des trajectoires familiales encore vivantes dans la mémoire de nombreux Baltes aujourd’hui.

Première occupation soviétique : juin 1940-juin 1941 (environ 1 an) Suite au pacte germano-soviétique (pacte Molotov-Ribbentrop) et à son protocole secret, l’URSS annexe les trois États baltes en juin 1940.




Occupation nazie : 1941-1944 (environ 3 ans). 

L’Allemagne envahit l’URSS en juin 1941 (opération Barbarossa) et occupe les Pays Baltes jusqu’en 1944.




Seconde occupation soviétique : 1944-1991 (environ 47 ans). 

L’Armée rouge reprend le contrôle des Pays Baltes en 1944, qui restent intégrés à l’URSS jusqu’à leur indépendance retrouvée en 1991.



Au total, l’occupation soviétique cumulée (deux périodes) dure environ 48 ans, contre 3 ans pour l’occupation nazie.  


La répression soviétique dans les Pays Baltes s’est déployée par vagues, avec une intensité particulière à deux moments : immédiatement après l’annexion de 1940, puis surtout après le retour soviétique de 1944.


Juin 1941 : la première grande déportation.

Dans la nuit du 13 au 14 juin 1941, en quelques heures et selon un plan minutieusement préparé par le NKVD, environ 40 000 personnes sont arrêtées et déportées : près de 15 000 en Estonie, autant en Lettonie, environ 18 000 en Lituanie. 



Les listes visent les catégories jugées “socialement dangereuses” : anciens officiers, fonctionnaires, policiers, industriels, commerçants, membres du clergé, intellectuels, mais aussi de simples paysans aisés.


Les familles sont réveillées la nuit, on leur donne parfois moins d’une heure pour rassembler leurs affaires, puis elles sont entassées dans des wagons à bestiaux. 

Les hommes sont souvent séparés des femmes et enfants dès le départ  (beaucoup de pères de famille sont envoyés directement dans des camps du Goulag où le taux de mortalité est effroyable, tandis que femmes et enfants sont exilés dans des “villages spéciaux” en Sibérie ou au Kazakhstan). 


Cette opération est interrompue une semaine plus tard par l’invasion allemande.


1944-1949 : le retour soviétique et la guerre de partisans.

Après la réoccupation de 1944 par l'URSS, la répression prend une ampleur différente car elle s’accompagne d’une guerre de résistance armée prolongée — les “Frères de la Forêt” (metsavennad en estonien, meža brāļi en letton, miško broliai en lituanien). 


Je reviendrai sur cette importante guerre de résistance dans une autre note.



Mars 1949 : l’opération Priboï, le point culminant.

C’est la déportation la plus massive : en trois jours (25-28 mars 1949), environ 90 000 personnes sont déportées des trois Pays Baltes (environ 20 600 d’Estonie, 42 000 de Lettonie, 29 000 de Lituanie), officiellement pour briser le soutien paysan aux partisans et forcer la collectivisation des terres. 




Contrairement à 1941, les familles entières partent ensemble, mais la destination (le froid extrême de la Sibérie, un travail forcé dans des conditions sanitaires très dures) provoque une mortalité élevée chez les enfants et les personnes âgées durant les premières années.




Bilan et mémoire.

Au total, sur l’ensemble de la période 1940-1953, on estime que les trois pays ont perdu, entre déportations, exécutions et exil, environ 15 à 20% de leur population d’avant-guerre (en comptant aussi les pertes liées à l’occupation nazie et à l’émigration). 



Je consacrerai une autre note à la dictature brutale et à la violence nazies qui ont sévi de 1941 à 1944, en particulier au bilan effroyable de l'extermination des juifs, en particulier en Lituanie (Shoah par balles).