mardi 23 juin 2026

La Ligue Hanséatique : une logistique commerciale comme outil de puissance (1159-1669)

 

A l'occasion de mon voyage, début juin, à Hambourg et Lübeck , je me suis intéressé à l'histoire de la Ligue Hanséatique, car ces deux villes y ont joué un rôle essentiel.

 


La Ligue Hanséatique (Hanse) était une confédération commerciale de villes marchandes d'Europe du Nord et centrale, active du XIIe au XVIIe siècle environ, avec son apogée aux XIVe-XVe siècles. 

Villes et comptoirs hanséatiques

Ce n'était pas un État au sens moderne, mais un réseau d'alliances entre cités marchandes qui coordonnaient leurs intérêts commerciaux, négociaient des privilèges fiscaux et douaniers auprès des souverains locaux, et se protégeaient mutuellement, y compris militairement contre la piraterie ou les puissances rivales comme le Danemark. 

Au Moyen Âge, alors que l'Europe est fragmentée par les rivalités féodales, une alliance inédite de villes libres émerge au nord de l’Europe : la Ligue hanséatique. 

À la fin du 12e siècle, les guildes décidèrent de s'unir sous la forme d'une hansa (flotte) afin de mettre en commun leurs ressources, se protéger mutuellement et augmenter leurs profits. 

Scène de marché médiéval

Avant la naissance de la Ligue hanséatique, la noblesse et l'église détenaient un tel pouvoir que la classe marchande était essentiellement à leur merci et que son statut économique ne valait guère mieux que celui d'un serf enclavé. 

La ligue fut suffisamment puissante pour remettre en cause la structure sociale bâtie par la noblesse et l'église.

Utilisant la logistique comme un véritable instrument de puissance, cette guilde établit un réseau marchand remarquablement efficace, façonnant durablement le paysage économique et politique européen. 

Voir ici pour une analyse complète. 

 

Carte commerciale de la Ligue Hanséatique

À son apogée, la Hanse regroupait jusqu'à 200 villes, de Londres et Bruges à l'ouest jusqu'à Novgorod à l'est, en passant par la Baltique et la mer du Nord. 

 

Le comptoir hanséatique à Londres

Le réseau reposait sur des comptoirs (Kontore) établis dans des villes étrangères stratégiques  (Bruges, Londres, Bergen et Novgorod furent les quatre principaux) où les marchands hanséates bénéficiaient de privilèges commerciaux exclusifs.

Le quai hanséatique Bryggen à Bergen

 
Veliki Novgorod

Lübeck occupait une position centrale, souvent qualifiée de "capitale" ou de "reine" de la Hanse. 

Holstentor à Lübeck

Sa position géographique, entre la Baltique et la mer du Nord via un court trajet terrestre vers Hambourg, en faisait un point de passage obligé pour le commerce entre l'Europe orientale (fourrures, cire, grains, bois de la Baltique) et l'Europe occidentale (draps, sel, vin). 

C'est à Lübeck que se tenait la Hansetag (ici), l'assemblée de la Diète des villes membres, et la ville donnait souvent le ton politique et juridique de la confédération : son droit municipal (le droit de Lübeck) fut adopté par de nombreuses autres villes hanséatiques

Hambourg formait avec Lübeck un duo économique quasi symbiotique. 

 

Le port de Hambourg

Si Lübeck dominait l'accès à la Baltique, Hambourg contrôlait l'accès à la mer du Nord via l'estuaire de l'Elbe, ouvrant la route vers l'Angleterre et les Flandres. 

Le commerce du sel, extrait à Lüneburg (au sud-est de Hambourg) et transporté par voie terrestre jusqu'à Lübeck pour la conservation du poisson (notamment le hareng), illustre bien cette complémentarité : Lübeck et Hambourg fonctionnaient en tandem logistique. 

Hambourg développa aussi très tôt une activité brassicole et portuaire qui allait, après le déclin de la Hanse, faire d'elle l'un des plus grands ports d'Europe.

 

Le Port historique de Hambourg

La Ligue commença à s'affaiblir au XVIe siècle, sous l'effet de la montée des États-nations centralisés (qui imposaient leurs propres règles commerciales), du déplacement des routes commerciales vers l'Atlantique après les grandes découvertes, et des rivalités internes. 

Elle se dissout formellement au XVIIe siècle, mais Hambourg, Lübeck et Brême en gardèrent une trace durable : leur statut de villes libres hanséatiques, encore inscrit aujourd'hui dans leurs noms officiels (Freie und Hansestadt Hamburg, par exemple)... et sur les plaques d'immatriculation des voitures Hansestadt Hamburg et Hansestadt Lübeck:


 

A Hambourg, le Speicherstadt lui-même, bien que postérieur à l'âge d'or de la Hanse, perpétue cette vocation portuaire et marchande qui a fait la fortune de la ville pendant huit siècles.

 

Le Speicherstadt, au Port de Hambourg

J'étais à Hambourg (voir mes notes précédentes), puis à Lübeck début juin.

Lübeck

 


J'ai pu y visiter à nouveau le passionnant et magnifique Musée de la Ligue Hanséatique, que je recommande fortement si vous passez par Lübeck!

 



The European Hansemuseum  offre une exposition complète et absolument passionnante sur la Ligue hanséatique, couvrant plus de 600 ans d'histoire à travers des objets historiques, des éléments interactifs et des mises en scène immersives fort bien réalisées.

 



Absolument passionnant et nécessite plusieurs visites!

Visitez ce Musée ici

 

lundi 22 juin 2026

Le Jardin Albert Kahn à Boulogne-Billancourt : un écrin de verdure exceptionnel et une oeuvre philosophique

 

Le Jardin Albert Kahn, à Boulogne-Billancourt, que j'ai eu le plaisir de découvrir à l'occasion de ma visite au Musée (ici) est bien plus qu'un simple espace vert et un écrin de verdure exceptionnel.


C'est une œuvre philosophique, une tentative de concilier les cultures du monde par le paysage.

Conçu à la charnière du XIX° et du XX° siècle, ce parc de près de 4 ha porte une histoire singulière et reflète l'idéal de paix universelle de son créateur. Ici.

 

Albert Kahn (1860-1940)

Albert Kahn (1860-1940), banquier d'origine alsacienne enrichi notamment grâce à des investissements en Afrique du Sud (mines de diamants et d'or), achète une première propriété au Quai du Quatre-Septembre à Boulogne en 1893, près de sa résidence personnelle. 

Il agrandit progressivement le domaine par acquisitions successives jusqu'aux années 1920, pour atteindre environ 4 hectares.


Albert Kahn était surtout un humaniste discret. 

Ce qu'il a créé, c'est une succession de jardins thématiques, une collection de "scènes" évoquant différentes traditions paysagères du monde, qui cohabitent en harmonie, symbolisant l'union et la tolérance entre les peuples.


Ce projet est indissociable de ses "Archives de la Planète", un projet monumental visant à figer la diversité du monde à travers la photographie (autochromes) et le cinéma.

Pour réaliser son projet il fait appel à un paysagiste de renom, Louis-Sulpice Varé (ici) , concepteur du Bois de Boulogne, et ensemble, ils conçoivent un parcours à travers le monde et les écosystèmes :

Louis-Sulpice Varé (1803-1883)

 

Un jardin français classique à la Le Nôtre avec une roseraie et une serre, dessiné en 1899 par les célèbres frères Duchêne


 


 

Un jardin anglais paysagé, avec ses pelouses vallonnées, ses massifs asymétriques et sa rivière serpentine, évoquant une nature romantique et libre.




 

Un jardin japonais, créé en 1898, (le plus célèbre, remanié plusieurs fois, notamment avec l'aide de jardiniers japonais).

Marquante et hautement symbolique, cette section est créée au retour d'un voyage d'affaires au Japon.

Kahn fait venir d'authentiques maisons traditionnelles en pièces détachées de Kyoto, ainsi qu'un protocole de thé, remontés par des ouvriers nippons. 


 








Une forêt vosgienne, en hommage à sa région natale de Marmoutier, en Alsace.

Cette juxtaposition de styles reflétait sa vision personnelle d'un monde où les cultures pourraient coexister et se comprendre mutuellement, une préoccupation centrale chez lui, qui finança aussi les "Archives de la Planète" (fonds photographique et cinématographique autochrome) pour documenter la diversité du monde avant qu'elle ne s'efface.

Ruiné par le krach de 1929, Kahn doit céder sa fortune et meurt en 1940. 


Le département de la Seine, puis les Hauts-de-Seine, reprennent le domaine, qui devient musée départemental à partir des années 1990, avec d'importants travaux de restauration des jardins japonais, notamment dans les décennies suivantes, par le paysagiste japonais Fumiaki Takano.

Fumiaki Takano (1943-2021)

Puis, en 2022, un nouveau parcours de visite et un bâtiment d'exposition contemporain est dessiné par l'architecte Kengo Kuma.

 

Kengo Kuma

Albert Kahn, par son œuvre espérait démontrer visuellement que la diversité mène à l'harmonie et non au conflit : extraordinaire!

 


dimanche 21 juin 2026

Au Musée Albert Kahn : "Bénin aller-retour : Regards sur le Dahomey de 1930".

 

J'ai pu visiter, juste avant sa clôture, une belle et intéressante exposition : "Bénin aller-retour, Regards sur le Dahomey de 1930" au Musée Albert Kahn, à Boulogne-Billancourt: Ici.

 


 

L'exposition repart de la mission de 1930 menée au Dahomey par le Père Francis Aupiais et le photographe et cinéaste Frédéric Gadmer pour les "Archives de la Planète" d'Albert Kahn, seule incursion des "Archives de la Planète" en Afrique subsaharienne, et dernière grande expédition avant l'arrêt du projet causé par la faillite de la banque Kahn. 

Le Père Francis Aupiais (1877-1945)


En 1905, le Père Francis Aupiais est envoyé par les Missions Africaines de Lyon au Dahomey (actuel Bénin). Il va y passer près de 30 ans. Au-delà de son rôle de missionnaire, il va vouloir montrer et faire partager son enthousiasme pour ces peuples que l’on disait ” primitifs “.

Le Père Aupiais était un missionnaire catholique engagé qui militait pour une "reconnaissance africaine" et entendait lutter contre les préjugés et les représentations racistes. 

Carte de la "Colonie du Dahomey"

 

Frédéric Gadmer y a produit 1 102 autochromes et tourné 140 bobines de film sous la direction d'Aupiais, le plus important fonds filmique des "Archives de la Planète" et l'un des tout premiers corpus de l'ethnographie française filmée. 

 

Le photographe  et cinéaste Frédéric Gadmer

Cette exposition n'est pas une simple exhumation d'archives coloniales. 

 







Le commissariat de cette exposition (Julien Faure-Conorton et David-Sean Thomas) construit un véritable « aller-retour » : quatre artistes béninois contemporains  (Ishola Akpo, Thulani Chauke, Sènami Donoumassou et Roméo Mivekannin) ont été invités à réinterpréter les images de 1930 par l'installation, la performance, la photographie et la peinture, en contrepoint critique. 

Agbara Women par Ishola Akpo

 
Sénami Donoumasso


 

Roméo Mivekannin


Le parcours se referme sur la postérité de ces images : leur diffusion via les conférences d'Aupiais, leur instrumentalisation lors de l'Exposition coloniale de 1931, et leur réactivation par des institutions artistiques actuelles. 



Cette structure en double mouvement  (regard colonial documenté puis retourné par des artistes béninois d'aujourd'hui) est précisément le genre de dispositif qui m'intéresse (je l'avais relevé pour les stratégies de décolonisation au Castello d'Albertis à Gênes). 

Le projet a été nourri par des missions de terrain menées par les équipes du musée en 2023 et 2024 et une coopération décentralisée avec des partenaires béninois, ce qui suggère une démarche moins extractive que beaucoup d'expositions « regards croisés ».


 Passionnant !