lundi 2 mars 2026

La Statue de la Liberté : entre Bartholdi et Eiffel, des compromis fragiles pour une réussite spectaculaire

 

Ayant eu l'occasion de grimper à l'intérieur de la Statue de la Liberté, à New-York, la semaine dernière (354 marches dans un escalier en colimaçon très étroit), pour aboutir dans sa couronne, je me suis intéressé aux conditions particulières de sa construction.

 

Grimper jusque dans la couronne, ça se mérite!

En 1865, l'avocat et anti-esclavagiste parisien, Edouard de Laboulaye  lance l'idée d'offrir aux États-Unis un monument symbolisant la Liberté pour célébrer le centenaire de la Déclaration d'Indépendance américaine : ici.

Edouard de Laboulaye (1811-1883)
 

Pour lui, la statue doit incarner la victoire de la liberté sur l'oppression, rendre hommage à l'abolition de l'esclavage et rappeler au monde que la France est le Pays des Lumières.

Le sculpteur colmarien Auguste Bartholdi est alors chargé de transformer cette vision en œuvre : ici.

Auguste Bartholdi (1834-1904)
 

Bartholdi a d'abord réalisé un modèle de 1,20 m (pour l'Exposition universelle de 1878), puis un modèle de 2,11 m à l'échelle de 1/16°, qui a servi de base pour l'agrandissement final, aboutissant à une statue de 46 m de hauteur (avant l'ajout du socle).

Une campagne de financement a été menée sur 5 ans en France (1871-1876) pour couvrir le 600 000F nécessaires à la construction de la statue.

Les travaux ont débuté en 1876 dans les Ateliers de la cuivrerie d'art Gaget, Gauthier et Compagnie, 25 rue de Chazelles à Paris.

Mais la construction de la statue est un défi technique sans précédent. Pour donner forme à ce géant, Bartholdi s'entoure des meilleurs ingénieurs.

Bartholdi, maître d’œuvre du projet, réalise les maquettes, supervise le travail du cuivre (technique du repoussé), dirige le chantier.

Eugène Viollet-le-Duc, architecte visionnaire ayant déjà rénové Notre Dame de Paris, conçoit la structure de la main et du flambeau, premiers éléments achevés et exposés à Philadelphie (Exposition Universelle de 1876). Ici.


Les visiteurs payent 50 cents pour monter jusqu'au balcon de la torche. 

Viollet-le-Duc propose une structure de caissons de tôle remplis de sable pour soutenir l'enveloppe métallique, mais il meurt en 1879.

Eugène Viollet-le-Duc (1814-1879)

C'est alors Gustave Eiffel, réputé pour ses ouvrages métalliques,  et sa maîtrise des contraintes de vent et de hauteur, qui reprend le flambeau (La construction de la Tour Eiffel démarrera plus tard, en 1889). Ici.

Gustave Eiffel (1832-1923)

 Il s'avère que la coopération entre Bartholdi et Eiffel n'est pas fusionnelle : Bartholdi défend jusqu'au bout ses exigences de silhouette et de geste (notamment l'angle du bras tenant la torche), quitte à retoucher les solutions d'Eiffel et de ses ingénieurs, ce qui provoque des compromis fragiles...

Eiffel et son équipe, en particulier le jeune ingénieur Maurice Koechlin, (qui concevra la structure de la Tour Eiffel) abandonnent les caissons de Viollet-le-Duc pour une ossature entièrement métallique, souple et légère, sur laquelle on viendra fixer les plaques de cuivre.


Maurice Koechlin (1856-1946)

 Eiffel et Koechlin conçoivent un pylône central, composé de quatre montants verticaux reliés entre eux, colonne vertébrale de la statue, et un réseau de poutrelles secondaires et de consoles métalliques qui viennent porter les différents volumes du corps (buste, bras, tête, draperies) à la manière d'un squelette.

 

Photos personnelles
 


Sur ces éléments secondaires sont fixées des lattes métalliques où se boulonnent ou se rivent les 300 plaques de cuivre de 2 mm d'épaisseur formant l'enveloppe externe.

 

La structure métallique interne porte donc la "peau" de cuivre, qui n'est pas elle-même porteuse.

La jonction entre l'ossature en fer et la peau de cuivre est conçue pour permettre de petites déformations différentielles (dilatation thermique, flexion au vent) sans fissurer l'enveloppe.

L'intérieur de la tête de Miss Liberty
 

La vue, bouchée ce jour là, depuis la couronne
 

Eiffel a cherché à concilier trois impératifs : stabilité au vent maritime, dilatation du métal, nécessité de démonter la statue pour la transporter à New York.

En effet, la Statue de la Liberté est un mécano démontable, entièrement montée à Paris, puis démontée en éléments numérotés et expédiés par bateau à New York pour y être remontée sur son piédestal. 

La structure intérieure de la statue est fixée sur son piédestal par des énormes boulons  qui fixent 16 barres de tension verticales longues de 18 m.

2 des 16 boulons qui retiennent la statue sur son socle.

 

L'un des points essentiels de désaccord entre Eiffel et Bartholdi a été le cas particulier du bras et de la torche.

En effet, le bras droit portant le flambeau est un appendice très haut, exposé au vent et qui crée un bras de levier important par rapport au pylône central.

Dans les plans d'Eiffel, le bras est rapproché au maximum de la verticale au dessus de la structure centrale, afin de limiter les moments de flexion.

Le bras de la statue, objet du désaccord entre Bartholdi et Eiffel

 

Bartholdi trouve cette position trop "ingénieur" et pas assez expressive : il corrige lui-même les dessins en inclinant d'avantage le bras vers l'extérieur et vers l'avant pour retrouver la dynamique qu'il souhaite.

Ces modifications, confirmées par un schéma annoté découvert en 2018 affaiblissent mécaniquement le montage et expliqueront en partie des vulnérabilités constatées ultérieurement.

Pour Eiffel, la statue marque un passage symbolique d'ouvrages purement utilitaires (ponts, gares) à des constructions où la structure devient elle-même architecture, ce qui culminera avec la Tour de 300 m de 1889.

Construction de la Tour Eiffel

 Et pour finir ...

... une vision à peine chauvine de Miss Liberty...