vendredi 19 février 2021

"L'âme divisée de l'Amérique" : un documentaire instructif sur ARTE

 

Les Etats-(dés)Unis sont divisés politiquement comme il ne l'ont jamais été depuis la Guerre Civile (La Guerre de Sécession).


Mais, plus profondément qu'une opposition politique, normale dans une grande démocratie comme l'Amérique,  l'affrontement actuel entre Démocrates et Républicains est le signe d'une âme américaine profondément divisée, entre un mouvement populiste (religieux, conservateur et xénophobe) et un mouvement culturel porté par des élites progressistes.

Le Populisme pour les Nuls

Le monde entier a été choqué par l'attaque extrêmement violente menée contre la démocratie et le Capitole à Washington par les partisans de Trump.



Ces évènements se sont développés sur un terrain fertile : celui des quatre années de populisme sans scrupules du mandat de Trump.


Une enquête fouillée témoigne de cette profonde fracture, et encore, elle date de 2018, la situation ayant empiré entre 2018 et 2021.

Il s'agit du documentaire instructif disponible sur ARTE.tv, intitulé "L'âme divisée de l'Amérique" et réalisé par Jörg Daniel Hissen.

Le réalisateur s'est lancé dans un voyage à travers une Amérique plus divisée que jamais, à la rencontre de militants pacifistes, de démocrates, et à l'opposé, d'habitants de régions acquises à Trump, à l'image des mineurs du Kentucky.

Mine de charbon du Kentucky

Jadis pays de l'optimisme et de la modernité, l'Amérique serait-elle définitivement entrée dans une nouvelle ère? 

En tout cas le pays vit une révolution populiste, dont le personnage de Trump n'a été que le symbole et le porte drapeau: le sommet émergé d'un iceberg.


A ce changement s'oppose une autre révolution, culturelle, portée par des élites progressistes attachées à la diversité.


Par quoi cette polarisation extrême du peuple américain est-elle nourrie?

Les Etats-Unis sont divisés actuellement, mais ils l'étaient déjà avant 2016 !

Les conservateurs reprochent aux libéraux de mettre en péril la nation américaine et ces derniers accusent les conservateurs de refuser de s'adapter aux évolutions des sociétés, au risque de faire des Etats-Unis une nation rétrograde, perdant ce qui a fait son succès : sa capacité à ouvrir la voie.

L'Amérique "rouge" des conservateurs, de plus en plus implantée dans les zones rurales, s'oppose frontalement à l'Amérique "bleue" des libéraux, bien implantée dans les grandes agglomérations.

En tout cas, ce documentaire instructif nous fournit des éléments de réflexion, ainsi que quelques signes d'espoir, comme ces rencontres organisées entre des personnes de bonne volonté du Massachusetts opposées à Trump, et des pro-Trump du Kentucky.

Le travail remarquable de la photographe Danna Singer, issue elle-même de la classe moyenne blanche défavorisée du New Jersey est mis en évidence dans ce reportage.

Danna Singer

Il s'agit du témoignage terrible du déclassement de toute une frange de la population américaine, qui se sent oubliée et marginalisée. 

J'y reviendrai dans une autre note.

Elu 46° Président des Etats-Unis, Joe Biden aura pour première grande mission de réconcilier deux parties de l'Amérique que tout oppose.

Joe Biden

Mission impossible ?

mardi 16 février 2021

Max Klinger, un maître graveur fascinant, à (re)découvrir

 

Lors de notre dernière visite à Berlin en 2019, nous avons pu admirer des oeuvres de Max Klinger.

Max Klinger, né en 1857 à Leipzig et mort en 1920 à Grossjena près de Naumburg, est un peintre, sculpteur et surtout graveur "symboliste" allemand : ici .


Max Klinger
1857-1920

Il fréquente l'Académie des beaux-arts de Karlsruhe, puis l'Académie des arts de Berlin et enfin devient l'assistant du peintre Emile Wauters à Bruxelles en 1879: ici .

Son oeuvre gravé à l'eau-forte est monumental et remarquable : il comprend essentiellement une quinzaine de séries réalisées de 1878 à 1915, qui comportent de dix à quarante-six planches chacune.


On le qualifie trop rapidement de "symboliste", mais son goût de l'étrange et ses audaces s'opposent au courant artistique de son époque.




Selon lui, la gravure constitue un véritable moyen d'expression moderne et l'authentique organe de l'imagination.

Admirateur des oeuvres de Francisco Goya, il devient rapidement un graveur d'eaux-fortes compétent, imaginatif et fascinant.

Goya : un monde impitoyable
en gravures

Sa technique de l'eau-forte et son goût de la satire révèlent en effet maintes affinités avec Goya : dans un univers à la fois cocasse et mystérieux, il explore la dualité entre la mythologie classique et sa sensibilité aux drames contemporains.



Le Musée d'Art Moderne et d'Art Contemporain de Strasbourg (MAMCS) conserve un fonds important de 144 oeuvres de Max Klinger. 

Ces oeuvres ont été acquises du temps où Strasbourg était ville allemande.

Entreprenant de donner à son nom un début de reconnaissance en France, le Musée de Strasbourg a commencé en 2012 de la meilleure des manières, par une exposition de ses gravures.

Catalogue de l'exposition Klinger 
à Strasbourg en 2012

Ses séries de gravures, plusieurs fois rééditées influencèrent les expressionnistes tels que Edvard Munch, Alfred Kubin, les collages de Max Ernst, Paul Klee et Giorgio de Chirico ainsi que le peintre allemand Ernst Ludwig Kirchner, l'un des fondateurs de Die Brücke (ici).

De Chirico, grand admirateur de Klinger, lui consacra un texte où il le qualifie de "Génie du bizarre".

Il impressionnera d'ailleurs les surréalistes.





Il participe à la Sécession Berlinoise : voir ici .




En 1902, il rejoint la Sécession viennoise: voir ici .

Que Klinger ait séjourné à Paris de 1883 à 1886, qu'il y ait rencontré Rodin, qu'il ait été lecteur de Flaubert et de Zola, tout cela n'a rien changé au fait qu'il était à peu près inconnu en France, car allemand.

Dans son oeuvre, les rencontres improbables entre rêve et réalité offrent un puissant écho aux théories freudiennes naissantes.


"Un gant" 1881 :
l'étrangeté selon Klinger


Sa production est intense de 1879 à 1915 puis s'estompe, laissant place à la sculpture  et à la peinture, puis reprend peu après la Première Guerre mondiale.



Par contre, ses oeuvres en sculpture s'inscrivent dans un style néo-classique.

Par exemple les bustes de Wagner, de Nietzsche, et une célèbre sculpture de Beethoven :

Buste de Wagner 

Buste de Nietzsche


Beethoven


Et  ci-dessous un aperçu de son style pictural, plus déconcertant, avec des ressemblances inattendues avec Cézanne.


La Sirène


Crucifixion
Un Christ nu qui choqua

Mais cela n'est rien en comparaison de son usage entêtant de l'eau-forte, d'une liberté absolument unique.

Il y revendique son droit à l'invraisemblance, au fantastique, au macabre, à l'érotique,...

On trouve chez lui d'étonnantes discordances d'époques et de tonalité; le sublime se mêle au grotesque.

Il meurt à 63 ans des suites d'une attaque cérébrale le 4 Juillet 1920 dans sa petite maison avec vignoble, de Grossjena, près de Naumburg, où il est enterré. Sa maison est devenue un musée.


Autoportrait avec lunettes

Max Klinger : l'un des créateurs les plus surprenants de son temps.



vendredi 12 février 2021

USA : Roy Cohn, l'avocat du diable, conseiller maléfique de McCarthy et mentor de Donald Trump

 

Dans le théâtre de la politique américaine sont entrés en scène deux acteurs détestables à tous points de vue : tout d'abord le sénateur Joseph McCarthy, sénateur du Wisconsin (Démocrate puis Républicain) de 1947, à sa mort en 1957, puis un certain Donald J. Trump.

Les points communs entre ces deux personnalités sont remarquables!

Joseph McCarthy
1908-1957

En dix ans de carrière au Sénat américain, McCarthy est devenu célèbre pour ses diatribes contre le Gouvernement Fédéral et pour ses campagnes contre tous ceux qu'il soupçonnait d'être communistes ou sympathisants.

Cette période comprise entre 1950 et 1954, connue sous le nom de Red Scare (Peur Rouge) a pris aussi le nom tristement célèbre de maccarthysme.

Ce terme désigne des activités gouvernementales visant à réduire l'expression d'opinions politiques ou sociales gauchisantes, en limitant les droits civils au nom de la sécurité nationale.

Pendant ce qui a été appelé la "Chasse aux Sorcières", des personnalités des media, du cinema, du monde politique, universitaire et de l'armée furent accusés d'être des espions à la solde des soviétiques. Les homosexuels étaient aussi visés.

McCarthy rencontra une popularité croissante, mais le Président d'alors le considérait comme dangereux et hors de contrôle.


Truman considérait McCarthy comme "le meilleur atout du Kremlin", pour sa capacité à diviser le pays ...

Mais son manque de fiabilité et sa façon de se soustraire aux questions précises l'empêchent de gagner la confiance du parti, particulièrement celle du Président Eisenhower qui aurait déclaré :"Je n'ai pas à faire un concours de qui pisse le plus loin avec cette espèce de putois."

Le maccarthysme reste le symbole de l'intolérance et de la peur aveugle reposant sur des dénonciations sans le moindre fondement rationnel, et des accusations sans preuves.

Suite à ses attaques contre l'institution intouchable américaine qu'est l'Armée des Etats-Unis, le Sénat des USA provoqua sa chute en le censurant en décembre 1954: ici .

Alcoolique, il meurt moins de trois ans plus tard.


Le second acteur détestable qui n'est plus à présenter, tellement il s'est plu à occuper la scène mediatico-politique et pas pour le meilleur : un certain Donald J. Trump.

Donald J. Trump

Les 4 années de la présidence Trump ont changé les Etats-Unis en profondeur : il aura creusé sans retenue le sillon des tensions dans le but de décrocher sa réélection, pour aboutir à la situation qu'il redoutait le plus, celle d'un loser aux yeux du monde entier.

Dans les rues de Washington, DC.

Le roi du mensonge systématique, de la transgression, de la provocation, du narcissisme, de la paranoïa aiguë, adepte des théories du complot, du racisme et du soutien aux suprématistes blancs restera tristement célèbre pour avoir fait l'objet d'un second impeachment, situation inédite dans l'histoire des Etats-Unis.



Les ressemblances entre McCarthy et Trump sont frappantes, et je ne ferai qu'en établir une liste forcément non exhaustive.

*Ils ont sévi tous les deux pendant 4 ans exactement et de façon tempétueuse et provocatrice.
*L'ascension de ces deux personnages a été aussi fulgurante l'une que l'autre.
*Ils étaient soutenus tous les deux par des millions de sympathisants fanatisés.

*Leur tactique consistait à attaquer leurs opposants avec une très grande violence lorsqu'ils se sentaient en difficulté.
*Tous les deux étaient motivés par leur maintien au pouvoir à tout prix. 
*Tout en se présentant à leurs supporters comme les "vrais patriotes", ils étaient uniquement motivés par la recherche de leur propre intérêt.

*Ils accusaient tous les deux le Parti Démocrate de "trahison".
*Ils insultaient et traitaient plus bas que terre les militaires et l'Armée.
*McCarthy a fini censuré et Trump "empêché" deux fois.
*A la fin des 4 années de leur "carrière" sur le devant de la scène, leur taux de popularité était descendu au même niveau : 34%.
*Ils étaient tous les deux en mauvaise santé.

Ils ont été à l'origine de la création deux "-ismes" : le maccarthysme et le trumpisme;

McCarthy a été rapidement banni des media à partir du 2 décembre 1954, et a fini par s'effacer complètement avant de mourir miné par l'alcoolisme.

Il a fini cependant par accepter sa disgrâce et n'a jamais appelé ses partisans à l'insurrection violente, contrairement à Trump.

Y a-t-il une chance pour que Donald J. Trump, lui, s'efface de la sorte? L'Histoire le dira.

Vers la sortie définitive ?


Derrière ces deux acteurs psychopathes de la scène politique, au profil curieusement comparable, à la renommée sulfureuse et à l'influence dévastatrice se cache en fait un troisième personnage, qui est rarement apparu sur le devant de la scène, sous le feu des projecteurs, mais qui tirait les ficelles dans l'ombre des coulisses, de façon terriblement efficace et qui a influencé de façon similaire les deux parcours politiques.

Je veux parler de l'avocat Roy Cohn, conseiller maléfique du sénateur McCarthy et mentor et formateur  de Donald J Trump, dont il était le maître et l'ami, jusqu'à sa mort à 59 ans le 2 Août 1986 : voir ici

Roy Cohn était l'avocat le plus craint de New York: brillant, cynique et moralement corrompu.

Il a a été également un avocat de la mafia.

Il était connu pour utiliser des méthodes très critiquées pour attaquer les ennemis de ses clients, faisant tout pour les détruire psychologiquement et systématiquement contre attaquer en les accusant.

Ceux qui le connaissaient l'appelaient "le serpent", ou "le fils de p***", la malhonnêteté incarnée,  c'est tout dire.

"Quand vous étiez en sa présence, vous saviez que vous étiez en présence du Mal!"

Roy Cohn
1927-1986

Le journaliste Philippe Corbé le surnomme à juste titre "L'avocat du diable" dans son livre paru en 2020.




Durant la "Chasse au sorcières" de McCarthy, Roy Cohn est le conseiller juridique, le manipulateur et le "cerveau" de ce dernier.

Roy Cohn, conseiller de McCarthy
à gauche ci-dessus
et à droite ci-dessous



Quant aux relations entre Donald Trump et Roy Cohn, voici en résumé ce que l'on peut en dire.

Cohn fut auparavant longtemps le conseiller du père de Trump avant de représenter en justice Donald Trump, de 1974 à 1986.

C'est Roy Cohn qui a façonné Donald J. Trump, alors qu'il n'était qu'un jeune et fougueux promoteur immobilier.

En effet, Roy Cohn se prend d'affection pour Donald Trump et se crée entre eux une relation de maître à élève.

Lui, petit, laid, juif, homosexuel, il est séduit par ce grand blond viril qui a une allure qui colle bien à l'époque.

Il va alors, comme un marionnettiste,  essayer d'accomplir à travers Donald Trump ce qui lui était inaccessible.



Ils s'étaient rencontrés dans les années 1970, mus par la même volonté d'intégrer la bonne société new-yorkaise où ils n'étaient guère considérés malgré l'aisance de leurs familles respectives.

Cohn va lui présenter les gens qui comptent, les politiques, les journalistes, les mafieux. Il va l'emmener partout avec lui et tout lui apprendre.

Quand on entend Trump aujourd'hui, il prononce encore des formules que lui répétait Cohn...

Avec son mentor, Trump a pris des leçons de brutalité

Trump disait de lui :"Si vous avez besoin de quelqu'un qui peut devenir vicieux contre vos opposants, vous faites appel à Roy."



Cohn tire toutes les ficelles avec les élus, la mafia, la presse, pour que Trump puisse devenir un nom.
C'est lui qui négocie les contrats immobiliers qui vont permettre à Trump de prendre pied à Manhattan.

Trump a adopté entièrement à son profit la stratégie de Roy Cohn :

"Premièrement, ne transigez jamais, n'abandonnez jamais. Deuxièmement, contre-attaquez immédiatement. Troisièmement, peu importe ce qui arrive, peu importe à quel point vous êtes dans la mouise, revendiquez toujours la victoire!"

Finalement, dans toute sa carrière,  Donald J Trump n'aura  été que le "bon élève" de son mentor Roy Cohn, cet être diabolique et détestable  ...

Le maître et l'élève


Ecoutez ici sur France Culture : "Roy Cohn, ou le maître en cynisme de Donald Trump".

Ecouter ici une interview par le journaliste Jim Zirin de l'écrivain Ken Auletta qui a connu Roy Cohn et Donald Trump (en anglais).


Hommage à Chick Corea

 

Le légendaire pianiste américain de Jazz Chick Corea vient de nous quitter, à 79 ans, d'une forme rare de cancer.


Il était, avec Herbie Hancock et Keith Jarrett l'un des pianistes les plus influents du XX° siècle. Il avait été partenaire de Miles Davis.

"Je veux remercier tous ceux qui, tout au long du voyage ont aidé à faire briller les feux de la musique.

J'ai l'espoir que ceux qui ressentent l'envie de jouer, d'écrire, de se produire en spectacle puissent le faire, si ce n'est pour eux-mêmes, alors pour nous autres.

Pas seulement parce que le monde a besoin de plus d'artistes, mais parce que c'est plus amusant." a-t-il écrit dans un message rédigé avant sa mort.



Chick Corea avait appris le piano avant de savoir lire ... Voir ici .

Ecouter ici The Chick Corea Akoustic Band à Jazz San Javier 2018.


Bye, Chick Corea !