dimanche 6 septembre 2026

A Nida, sur l'Isthme de Courlande, en Lituanie : un étrange cimetière aux confins de plusieurs mondes

 

Le cimetière de Nida, sur l’isthme de Courlande, condense à lui seul plusieurs strates de l’histoire de la Lituanie mineure : ici






C’est un site d’un intérêt rare, que j'ai pu visiter lors de mon passage récent sur l'Isthme de Courlande, en Lituanie.


Il fait coexister christianisme luthérien, croyances beaucoup plus anciennes, nature et mémoire d’un monde disparu. 


C’est cette superposition qui lui donne sa spiritualité si singulière.



L'intérêt de la visite, ce sont  les krikštai. 


Ce sont des stèles funéraires en bois, et non en pierre, qui font la singularité du lieu. 






Elles étaient taillées dans des essences différentes selon le sexe du défunt : chêne, bouleau, frêne ou érable pour les hommes ; tremble, sapin, tilleul ou pin pour les femmes, peintes d’une couleur unique, bleu, jaune, rouge ou vert. 




Les motifs stylisés d’oiseaux, de fleurs et de reptiles renvoient à une tradition funéraire qui s’étendait des lacs mazoviens, en Pologne,  jusqu’au sud du golfe de Riga, la Courlande en constituant le foyer le plus raffiné.




Et l'emplacement de ces monuments est remarquable : contrairement à la croix chrétienne généralement placée à la tête du défunt, le krikštas était traditionnellement planté aux pieds du mort. 


Une croyance voulait qu’au jour de la résurrection, le défunt puisse s’y agripper pour se relever. 


Le krikštas semble conserver, sous une enveloppe chrétienne, quelque chose de beaucoup plus ancien : l’image de l’arbre cosmique.


Le monument relierait symboliquement les différents niveaux de l’univers, le monde des vivants et celui des morts ; il serait en quelque sorte le chemin vertical emprunté par l’âme. 


Ce ne sont plus vraiment des pierres tombales. Ce sont des objets de passage.



Et le bois lui-même est important : contrairement à la pierre qui cherche à vaincre le temps, le bois accepte de mourir.

Il grise, se fend, se couvre de mousse, se confond progressivement avec les pins qui l’entourent.


Il y a là une conception de la mémoire presque opposée à celle de nos cimetières monumentaux : le défunt n’est peut-être pas destiné à être éternellement séparé de la nature par un monument de marbre ; il est progressivement réabsorbé par elle.





L'intérêt de ce site est aussi historique. 


Cette forme de monument est attestée dès le XVIe siècle et Nida, mentionnée dans les documents de l’Ordre des Chevaliers Teutoniques en 1385, a vu son village actuel s’installer en 1732 après l’ensevelissement du site originel par les sables. 


Sous la pression de la christianisation, le style a subsisté jusqu’au XXe siècle, seule une petite croix venant s’ajouter au sommet du monument, un syncrétisme païen-luthérien assez rare à observer aussi intact.





L'intérêt culturel de ce cimetière vient du fait qu'il relève de la culture germano-luthérienne de l’ancienne Prusse-Orientale (Klein Litauen), et non pas du fonds catholique de la Lituanie « historique ».


L'entrée du cimetière rappelle une citation de la Bible, à la fois en allemand et en Lituanien: 


"Je suis la Résurrection et la Vie"



 Nous sommes à deux pas de la maison de Thomas Mann, qui y passa ses étés 1930-1932 avant son exil.

samedi 5 septembre 2026

Grandeur aristocratique, décadence et fascinante résurrection de l'extraordinaire château de Rundale, en Lettonie

 

Le château de Rundāle (Rundāles pils), à une douzaine de kilomètres de Bauska, est sans doute le lieu qui raconte le mieux, en Lettonie, la grandeur puis l’effacement de l’ancien monde aristocratique balte, avant sa résurrection presque miraculeuse au XXᵉ siècle. 



Son histoire est particulièrement saisissante parce qu’il est passé de la splendeur baroque à l’entrepôt à grains, avant de redevenir l’un des ensembles palatiaux les plus accomplis d’Europe du Nord.





C'est l'histoire étonnante  et romanesque d'un rêve de grandeur : celui d’un favori devenu duc.



Grandeur aristocratique:


Tout commence avec Ernst Johann von Biron, personnage extraordinaire de l’histoire balte. 


Ernst Johann von Biron (1690-1772)


Petit fils d'un palefrenier des écuries du duc de Courlande, dont la famille a été anoblie en Pologne en 1638, il devient le favori de l’Impératrice de Russie Anna Ivanovna et acquiert une puissance considérable à Saint-Pétersbourg.


L'Impératrice, plus allemande que russe est hautaine, paresseuse et peu intéressée par les affaires publiques: elle délègue le pouvoir à son favori : ici.


L'Impératrice de Russie Anna Ivanovna (1693-1740)


En 1735, il achète le domaine de Rundāle, alors appelé en allemand Ruhenthal, « vallée de la paix », pour 42 000 thalers. 

Il fait démolir l’ancien manoir et commande une résidence correspondant à son ascension sociale. 


Pour la construire, il fait appel à Francesco Bartolomeo Rastrelli, le grand architecte du baroque impérial russe, celui qui réalisera notamment le palais d’Hiver de Saint-Pétersbourg.


Les travaux commencent en 1736.


Francesco Bartolomeo Rastrelli (1700-1771)

Rundāle est donc un curieux morceau de Saint-Pétersbourg transplanté au milieu de l’immense plaine agricole de Zemgale. 








Rundale n’est pas un palais impérial, c’est la résidence d’un prince qui veut vivre comme un souverain.








La première campagne de construction, de 1736 à 1740, mobilise plus d’un millier d’artisans et d’ouvriers. 



Décadence inéluctable, malgré le retour improbable de Biron:


Et puis, le 28 octobre 1740, c'est la chute : l’Impératrice Anna meurt, et rapidement tout s’effondre pour Biron.


 

Mais auparavant, il devient très brièvement régent de l’Empire russe au nom du jeune Ivan VI, mais quelques semaines plus tard, dans la nuit du 19 au 20 novembre, il est arrêté lors d’un coup de palais.


Le jeune Ivan VI tsar de Russie de 1740 à 1741


Condamné, exilé en Sibérie puis assigné à résidence, il disparaît de la scène politique.


Rundāle reste inachevé: l’architecture est devenue le vestige d’une ambition politique brisée.



Le retour improbable de Biron


Vingt-deux ans plus tard survient un retournement extraordinaire.

En 1762, lorsqu'elle prend le pouvoir, Catherine II permet à Biron de revenir. 


L'Impératrice Catherine II (1729-1796)


En 1763, âgé de plus de soixante-dix ans, il retrouve son duché de Courlande, et il reprend son rêve interrompu.



Blason de Biron

L'architecte Rastrelli revient lui aussi à Rundāle en 1764.



Le baroque initial de Rastrelli se transforme alors en rococo extrêmement raffiné.







Biron meurt en 1772.


En 1795, lors du troisième partage de la Pologne, le duché de Courlande et de Sémigalie est annexé à l’Empire russe.


Le fils de Biron, Pierre, abdique.


Catherine II offre alors Rundāle au comte Valerian Zubov, puis le domaine passe à son frère Platon Zubov.


Platon Zubov dernier favori de Catherine II


Après sa mort en 1822, sa veuve épouse le comte Andreï Chouvalov : les Chouvalov conserveront Rundāle jusqu’à la réforme agraire lettone de 1920. 


Andreï Chouvalov (1742-1789)


Le palais survit, mais il devient progressivement une demeure périphérique d’une aristocratie qui vit ailleurs, notamment à Saint-Pétersbourg.



Puis le XXᵉ siècle s’abat sur le palais.

Pendant la Première Guerre mondiale, Rundāle abrite un commandement allemand et un hôpital militaire.


En 1919, les troupes de Bermondt-Avalov le saccagent : ici.


Pavel Bermondt-Avalov

Après l’indépendance de la Lettonie et la réforme agraire, le domaine aristocratique disparaît : on y installe notamment une école primaire et des logements.

La salle à manger du duc devient le gymnase de l'école...


Après la Seconde Guerre mondiale, sous leurs stucs rococo et les plafonds peints, certaines salles servent de grenier à céréales. 



Fascinante résurrection :



À partir des années 1960-1970 se développe l’idée de sauver Rundāle, avec pour objectif extraordinairement ambitieux de restituer l’ensemble tel qu’il pouvait apparaître dans la seconde moitié du XVIIIᵉ siècle. 


Une personnalité devient indissociable de cette résurrection : Imants Lancmanis, historien d’art et futur directeur du musée: ici.


Imants Lancmanis

Il ne s’agit pas simplement de « refaire du XVIIIᵉ siècle ». 

On recherche les pigments originaux, les fragments de tissus, les traces laissées sous les repeints, les inventaires anciens, les meubles dispersés, les techniques de dorure et de stuc.


Les premières salles restaurées ouvrent en 1981.


Après l’indépendance retrouvée de la Lettonie en 1991, les moyens deviennent parfois difficiles à trouver ; mécénat et dons privés prennent une importance croissante. 





Même le jardin français a été reconstitué à partir du projet historique de Rastrelli, ce qui est une particularité assez exceptionnelle : contrairement à tant de jardins européens transformés au XIXᵉ siècle en parcs « à l’anglaise », le dessin régulier de Rundāle a largement survécu dans sa structure. 





En résumé, que peut-on dire de cette histoire romanesque assez extraordinaire :


Rundale est à lui seul le témoin et le symbole de près de 300 ans d'histoire mouvementée de la Lettonie, bien au delà de l'expression touristique de "petit Versailles letton".




Le Château de Rundāle raconte et superpose trois temporalités:


- 1736 : un homme veut inscrire sa puissance dans la pierre.


- 1919-1945 : le monde social qui avait donné naissance à cette architecture disparaît ; le palais devient presque incompréhensible pour la société de cette époque.


- 1960-2014 : une génération décide pourtant de sauver minutieusement ce qui appartenait à ce monde disparu.

Le grand cycle de restauration est finalement considéré comme achevé en 2014, après quarante-deux années de travail minutieux et acharné.



C’est cette seconde histoire, la résurrection de Rundāle sous l’impulsion d’Imants Lancmanis, l'oeuvre de sa vie, qui paraît finalement presque aussi fascinante que celle des rêves de grandeur de Ernst Johann von Biron lui-même.


L'artisan de la résurrection de Rundale