Le cimetière de Nida, sur l’isthme de Courlande, condense à lui seul plusieurs strates de l’histoire de la Lituanie mineure : ici
C’est un site d’un intérêt rare, que j'ai pu visiter lors de mon passage récent sur l'Isthme de Courlande, en Lituanie.
Il fait coexister christianisme luthérien, croyances beaucoup plus anciennes, nature et mémoire d’un monde disparu.
C’est cette superposition qui lui donne sa spiritualité si singulière.
L'intérêt de la visite, ce sont les krikštai.
Ce sont des stèles funéraires en bois, et non en pierre, qui font la singularité du lieu.
Elles étaient taillées dans des essences différentes selon le sexe du défunt : chêne, bouleau, frêne ou érable pour les hommes ; tremble, sapin, tilleul ou pin pour les femmes, peintes d’une couleur unique, bleu, jaune, rouge ou vert.
Les motifs stylisés d’oiseaux, de fleurs et de reptiles renvoient à une tradition funéraire qui s’étendait des lacs mazoviens, en Pologne, jusqu’au sud du golfe de Riga, la Courlande en constituant le foyer le plus raffiné.
Et l'emplacement de ces monuments est remarquable : contrairement à la croix chrétienne généralement placée à la tête du défunt, le krikštas était traditionnellement planté aux pieds du mort.
Une croyance voulait qu’au jour de la résurrection, le défunt puisse s’y agripper pour se relever.
Le krikštas semble conserver, sous une enveloppe chrétienne, quelque chose de beaucoup plus ancien : l’image de l’arbre cosmique.
Le monument relierait symboliquement les différents niveaux de l’univers, le monde des vivants et celui des morts ; il serait en quelque sorte le chemin vertical emprunté par l’âme.
Ce ne sont plus vraiment des pierres tombales. Ce sont des objets de passage.
Et le bois lui-même est important : contrairement à la pierre qui cherche à vaincre le temps, le bois accepte de mourir.
Il grise, se fend, se couvre de mousse, se confond progressivement avec les pins qui l’entourent.
Il y a là une conception de la mémoire presque opposée à celle de nos cimetières monumentaux : le défunt n’est peut-être pas destiné à être éternellement séparé de la nature par un monument de marbre ; il est progressivement réabsorbé par elle.
L'intérêt de ce site est aussi historique.
Cette forme de monument est attestée dès le XVIe siècle et Nida, mentionnée dans les documents de l’Ordre des Chevaliers Teutoniques en 1385, a vu son village actuel s’installer en 1732 après l’ensevelissement du site originel par les sables.
Sous la pression de la christianisation, le style a subsisté jusqu’au XXe siècle, seule une petite croix venant s’ajouter au sommet du monument, un syncrétisme païen-luthérien assez rare à observer aussi intact.
L'intérêt culturel de ce cimetière vient du fait qu'il relève de la culture germano-luthérienne de l’ancienne Prusse-Orientale (Klein Litauen), et non pas du fonds catholique de la Lituanie « historique ».
L'entrée du cimetière rappelle une citation de la Bible, à la fois en allemand et en Lituanien:
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| "Je suis la Résurrection et la Vie" |
Nous sommes à deux pas de la maison de Thomas Mann, qui y passa ses étés 1930-1932 avant son exil.
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