vendredi 3 août 2018

Au Piémont : les fresques exceptionnelles du XV° du Château de la Manta


Continuant à explorer les richesses secrètes et magnifiques du Piémont italien, nous ne pouvions pas ne pas faire une halte au Château de La Manta sur notre route nous menant à Saluzzo (Saluces), siège du Marquisat du même nom (Marquesato di Saluzzo), où nous avions l'intention de faire un petit séjour.

Manta et Saluzzo
Le Marquisat de Saluzzo faisait partie des Etats alpins avec le Duché de Savoie et le Marquisat de Montferrat.
14 marquis s'y succédèrent, de 1125 à 1548.

Son existence ne fut pas un long fleuve tranquille de par sa situation.

Les Marquis de Saluzzo contrôlaient l'un des passages alpins stratégiques entre la France (Dauphiné et Provence) et le Piémont.
Il était enclavé dans les territoires de la Maison de Savoie.

Le Marquisat de Saluzzo/Saluces, en gris.
De cette période riche et agitée, Saluzzo et ses environs conservent des monuments, églises et châteaux remarquables.

En 1416, à la mort de Tommaso III (Voir ici), marquis de Saluzzo, Valeriano avait hérité de son père le village et le Château de La Manta.

Tommaso III di Saluzzo

Manta, situé à 4 km au sud de Saluzzo, est dominé par un château, d'aspect extérieur sobre, mais absolument magnifique.

Château de La Manta


C'est un chef d'oeuvre parmi les très nombreux chefs d'oeuvres du Piémont.

Ce château, daté du XIII° siècle (vers 1227), est remanié au XV° siècle, par Valeriano Saluzzo della Manta, puis à la seconde moitié du XVI° par Michele Antonio Saluzzo, et à la fin du XVI° par Valerio Saluzzo.

Valeriano Saluzzo della Manta
1370-1443

A la mort du dernier représentant des Saluzzo della Manta à la fin du XVIII° siècle,  ce château fut transformé en hôpital militaire pour les troupes autrichiennes et celles de la Maison de Savoie à l'époque de l'occupation française.

Il fut ensuite racheté par la famille Radicati di Marmorito qui le fit restaurer au XIX° tel que nous pouvons le voir aujourd'hui.

En 1983, Elisabetta de Rege Provana, héritière des Radicati di Marmorito en fit don au F.A.I (Fondo Ambiente Italiano, Fondation à but non lucratif qui sauve, restaure et ouvre au public d'importants témoignages du Patrimoine italien) 


Les nombreuses pièces, salons, cuisines, vestibules et l'escalier monumental sont magnifiques.

Escalier monumental

L'une des chambres

On y trouve partout la devise peinte à fresque des Seigneurs de Saluzzo La Manta "Leit" ("Guide")

La devise "Leit" ("Guide") des Seigneurs
de Saluzzo La Manta 

Mais surtout, il conserve dans le Salon baronnial l'un des plus étonnants témoignages de peintures gothiques européennes.

Salon baronnial
Il s'agit d'un cycle époustouflant de fresques datant de 1420 représentant neuf preux et neuf héroïnes, en fait des personnages du roman médiéval "Le Chevallier Errant" de Tommaso III, l'un des textes les plus importants de la chevalerie médiévale.


Page du "Chevalier Errant",
écrit en français


Les preux hébreux David et Judas Macchabée

Le preux chrétien Charlemagne

Le preux chrétien Geoffroy de Bouillon

Ce cycle de fresques est étroitement lié à la culture figurative raffinée des cours de Charles V et Charles VI de France, que Tommaso III avait bien connues.

Il y est représenté une allégorie de la vie à travers le voyage d'un chevalier anonyme dans les mondes d'Amour, de Fortune et de Connaissance.

La preuse Deiphyle

La preuse Lampeto

Les vêtements et les coiffures des personnages sont ceux de la mode parisienne de ces années-là.

L'auteur de ces fresques, inconnu, a été nommé "Le Maître de La Manta".

On y trouve également sur un mur de la même salle une mystérieuse "Fontaine de Jouvence" qui a donné lieu à de nombreuses interprétations.



La Fontaine de Jouvence rajeunit les vieux et rend leur virginité et leur beauté aux dames...



En contrebas du Château, on peut admirer l'Eglise Santa Maria Al Castello qui a du être fondée entre 1416 et 1426.

La façade sobre de l'Eglise


On y trouve également des fresques étonnantes datant du XV° siècle.


La flagellation

La Cène


Judas. Cette fresque évoque la même scène
peinte dans la belle chapelle de
ND des Fontaines dans les Alpes Maritimes
Le Château de La Manta fait partie intégrante de toute une série de palais, de châteaux, d'églises et d'abbatiales de la région du Marquisat de Saluzzo et de la Maison de Savoie, témoins d'une histoire riche, et mouvementée, passionnante en tout cas, qu'il nous reste à découvrir et à approfondir.

mercredi 1 août 2018

Au Piémont : grandeur et décadence de la Chartreuse de Pesio



Avant de parler de la Chartreuse de Pesio (Certosa di Pesio), située au Piémont, dans la Province de Cuneo, un mot de son environnement.

La Chartreuse est située en altitude, dans la Vallée du Pesio, de l'autre côté de Tende et de la Vallée de la Roya, par rapport à la Pointe Marguareis (2651 m), sommet frontalier entre la France et l'Italie.

A noter qu'il s'agit là de l'un des systèmes karstiques les plus importants des Alpes occidentales : on y trouve des milliers de grottes et des galeries souterraines fréquentées par nombre de spéléologues.

Face nord de la Pointe Marguareis

La Vallée du Pesio se distingue par l'étendue et la beauté de ses forêts et par la variété de la flore et de la faune. 
Elle est protégée par l'institution du Parco Naturale del Marguareis (ici).

Le Pesio, qui parcourt cette vallée, prend sa source à 2600 m sur la face nord du Marguareis et est un affluent du Tanaro et donc un sous affluent du Pô.

Il descend sur 10km, avec un cours impétueux,  vers la Chartreuse de Pesio.
Puis, plus bas, à Chiusa di Pesio, sa vallée s'élargit et il se dirige vers la plaine de Mondovi.

Le Pesio, de la Pointe Marguareis, sur la frontière franco-italienne,
au Tanaro, où il se jettte

Mais revenons à cette Chartreuse.

L'acte de fondation de la Certosa di Pesio remonte à 1173.

Les seigneurs féodaux de la zone de Morozzo, agissant pour le compte de l'évêque d'Asti donnèrent à l'Ordre des Chartreux toute la Haute Vallée du Pesio.
Cette donation fut reçue par le premier Prieur Uldrico (1173-1199).




Les moines s'approprièrent donc une vaste zone de montagne située à plus de dix km du village le plus proche pour y mener une vie solitaire et silencieuse.

Acte de donation

Cet acte de donation, au statut juridique flou, privait de fait la population d'un vaste territoire alpin exploité pour les bois, les pâturages et la pêche.

Entrée de la Certosa
Eglise primitive

En conséquence, les revendications des populations lésées sur leurs territoires ne cessèrent pas.





Les Chartreux continuèrent à s'approprier, par achats et donations de nombreux terrains jusque dans la plaine de Cuneo ; ils unifièrent leurs domaines au fil du temps et y introduisent des techniques agricoles rationnelles et innovantes et des ateliers divers (apiculture, élevage, moulins, forges, scieries,...).

Des fermes et des hameaux se développèrent près de la Chartreuse.



Malgré cela, les incursions, attaques, pillages continuels de la part des habitants de la Vallée dans les territoires du cloître se suivaient à un rythme qui finit par devenir insoutenable, jusqu'au moment où, en 1342, l'Ordre des Chartreux, épuisé par ce climat d'incertitude générale décréta la suppression et l'abandon de la Chartreuse de Pesio...

Cependant, 86 ans plus tard, en 1428, les moines, encouragés par la Maison de Savoie s'emparèrent à nouveau de leur domaine qui fut considérablement agrandi jusqu'au XVI° siècle : nouveau cloître beaucoup plus grand, et construction d'une nouvelle église surélevée, magnifiquement décorée de fresques heureusement bien conservées, car hors d'atteinte des vandales.

Cette église fut inaugurée en 1599 par l'évêque de Mondovi.
Elle abritait le trésor de la Chartreuse : un fameux triptyque d'Albrecht Dürer.

La nouvelle église surélevée


A nouveau, au XVII° siècle, nous assistons à d'importants travaux de restructuration menés par l'architecte de la Cour de Savoie Giovenale Boetto.

De nombreuses oeuvres d'art enrichirent la Chartreuse au cours du XVIII° siècle, et l'église de la Chartreuse devint l'une des plus belles églises du Piémont....




Mais l'arrivée de Napoléon et de ses troupes marqua un moment terrible pour la Chartreuse.

Un décret du 16 Août 1802 promulgué par les Consuls du Gouvernement français supprimait tous les ordres monastiques et les Congrégations religieuses appartenant aux 6 départements de la 27° Division Militaire.

Rappelons que le 2 Août 1802 Napoléon Bonaparte était nommé Consul à vie.

Napoléon Bonaparte, nommé Consul à Vie
le 2 Août 1802

Les scellés furent mis sur tous les biens du cloître : la lecture minutieuse de l'acte d'expropriation, faite devant les moines, dura 3 jours.

Figurait parmi les oeuvres récupérées par le Gouvernement français le fameux triptyque de Dürer.



La Chartreuse fut mise en vente le 4 novembre 1802, mais personne ne l'acheta. Tout ce qui restait fut vendu aux enchères et l'immense patrimoine artistique de la Chartreuse fut disséminé.

En fin de compte, les bâtiments furent achetés par le Chevalier Giuseppe Avena, lequel transforma le cloître en ... établissement hydrothérapique fréquenté, vers la fin du XIX° siècle, par la haute société européenne (Italienne, française, suisse, anglaise), venant essentiellement de la Côte d'Azur : on y trouvait salles de jeu, de bal, etc,... Cavour, Stendhal, le dernier Roi d'Italie fréquentèrent cet Etablissement.


En 1915, au début de la guerre, l'Etablissement hydrothérapique et l'hôtel fermèrent définitivement.

A partir de 1934, les Missionnaires de la Consolata commencèrent à restaurer la Chartreuse avec passion : elle devint alors et est toujours le foyer de nombreuses activités et un centre de spiritualité vivant. 

Certains retrouvent dans cette histoire tourmentée, et ces nombreuses vicissitudes la confirmation de la devise des Chartreux : "Stat Crux dum volvitur Orbis. " ("La croix reste, alors que le monde passe.")


Le cloitre actuellement



En 1977, la Région Piémont récupéra toute la Vallée du Pesio et y fonda le Parc Naturel.


lundi 30 juillet 2018

A Bergame : hommage à Gaetano Donizetti


Lors de notre séjour récent en Lombardie, nous avons passé une journée à Bergame (A une heure de train de Milan).


Bergame est une merveille pour son histoire, sa culture, sa vieille ville accrochée sur sa colline, avec ses murailles vénitiennes. 

La Piazza Vecchia, le choeur de
la Citta Alta

Pour les amateurs d'opéra, c'est la ville de Donizetti, l'un des cinq grands compositeurs d'opéras au monde.

Gaetano Donizetti (né à Bergame en 1797,
décédé à 50 ans en 1848 à Bergame)

Donizetti fut l'un des compositeurs le plus prolifique de son temps : en une trentaine d'années de production musicale, il aura composé 70 opéras et d'incalculables partitions de musiques diverses, pour piano, orgue et de la musique de chambre : 13 symphonies, 18 quatuors, 28 cantates, 115 compositions religieuses,...dont un Requiem en 1835 pour la mort de son ami Bellini.

A Bergame, des petits jaloux s'amusèrent à le surnommer Dozinetti, la douzaine, chiffre par lequel on disait qu'il livrait ses oeuvres...

On peut citer les plus connues : Lucia di Lamermoor, L'Elixir d'Amour, La Fille du Régiment, Roberto Devereux, Don Pasquale, Anna Bolena, Maria Stuarda, ... toutes oeuvres auxquelles nous avons grand plaisir à assister à nouveau dès que l'occasion nous en est donnée.

Il s'agit soit d'oeuvres tragiques et émouvantes, où la mort et la folie rôdent ou d'opéras bouffes légers et magnifiques, où  règne le bel canto.


Donizetti ne cesse de voyager : Paris, Naples, Rome, Milan, Bologne, ... et Vienne où il est nommé Maitre de Chapelle de la Cour en 1842.

C'est là qu'il commence à ressentir les atteintes de la syphillis : il sombre peu à peu dans la folie, lui qui l'avait si souvent mise en scène dans ses oeuvres.

Donizetti repose dans la nef centrale de la magnifique Basilique Santa Maria Maggiore, non loin de son Maitre Simon Mayr.

Santa Maria Maggiore
à Bergame



Magnifiques marqueteries dans le choeur

Tombeau de Donizetti



Ecoutez!
Joyce DiDonato chante Maria Stuarda : ici.
Natalie Dessay chante Lucia di Lamermoor (La scène de la folie) : ici.
Anna Netrebko chante Don Pasquale : ici.

Voir mes recensions sur ce blog : Roberto Devereux (ici), L'Elixir d'Amour (ici), Anne Boleyn (ici),  Lucia di Lamermoor (ici),  Don Pasquale (ici).