mercredi 23 septembre 2026

Quand Sartre et Beauvoir visitaient l'Isthme de Courlande en Lituanie

 


Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir séjournent en Lituanie du 26 juillet au 3 août 1965, alors que le pays est une république de l’URSS.

A cette époque, la majorité de la Communauté Internationale n'a d'ailleurs pas reconnu l'annexion soviétique. 


Ils passent notamment par Vilnius, Kaunas et Nida, sur l’isthme de Courlande. 




Le voyage se voulait, au moins du côté de Sartre et Beauvoir, privé et non officiel. 


Mais ce fut impossible : dans l’URSS de l’époque, une telle visite ne pouvait évidemment pas l’être vraiment.


Ils sont accueillis et accompagnés par des représentants du monde littéraire lituanien, notamment Eduardas Mieželaitis et Mykolas Sluckis. 


Eduardas Mieželaitis

Mykolas Sluckis

De plus, leur déplacement est étroitement surveillé. 



Pourquoi Sartre allait-il alors en URSS ?


Entre 1962 et 1966, Sartre effectue plusieurs voyages en Union Soviétique. 


Il cherche à maintenir un dialogue intellectuel entre l’Est et l’Ouest et croit encore, au moins pendant un temps, aux possibilités ouvertes par la déstalinisation de Khrouchtchev




Mais Sartre conserve une relation de plus en plus compliquée avec Moscou. 


Parallèlement, Sartre a publiquement annulé un voyage aux États-Unis après le début des bombardements américains sur le Nord-Vietnam.


Sur le Nord-Vietnam


Pour les autorités soviétiques, il est donc un intellectuel occidental prestigieux et politiquement utile, tout en restant quelqu’un qu’il faut surveiller. 


Il existe aussi une dimension plus personnelle : Sartre est accompagné de Lena Zonina, sa traductrice russe, avec laquelle il entretient une relation intime. 



Beauvoir connaît et accepte cette relation.


Beauvoir et Zonina


Et pourquoi Nida ?


Le déplacement vers Nida et les dunes de l’Isthme de Courlande semble avoir eu essentiellement un caractère de découverte : Sartre et Beauvoir voulaient voir le pays au-delà des rencontres officielles. 


Statue de Sartre marchant dans les dunes à Nida

Ils furent très impressionnés par le paysage de l’isthme. 


Ils étaient accompagnés par plusieurs écrivains lituaniens et par un jeune photographe alors âgé de 26 ans, Antanas Sutkus. 


Photo de Sartre prise par Antanas Sutkus


C’est lui qui réalise la photographie devenue mythique de Sartre marchant dans les dunes. 


Cette photographie est d’ailleurs un peu trompeuse : Sartre paraît absolument seul, silhouette noire avançant dans l’immensité blanche des dunes. 


Sutkus a expliqué que Beauvoir figurait initialement sur la photographie, mais qu’il l’avait éliminée au recadrage pour renforcer la composition. 




Le résultat est extraordinaire parce qu’une simple photographie de voyage est devenue, rétrospectivement, une sorte d’icône de l’existentialisme : un homme minuscule, sans repères, avançant dans un espace presque vide.


La réalité était un peu différente, mais là est l'art du photographe!





Pour les Lituaniens, cette visite eut une importance considérable. Voir arriver deux des intellectuels occidentaux les plus célèbres au monde constituait un événement exceptionnel. 


Ce séjour est devenu presque mythique dans la mémoire culturelle lituanienne, alors qu’il occupe une place marginale dans l'histoire de Sartre et de Beauvoir.




Et cela donne à la célèbre photographie de Sutkus une dimension presque ironique : la Lituanie soviétique cherchait à montrer au grand intellectuel occidental un pays socialiste culturellement épanoui ; le photographe lituanien, lui, produisit l’image d’un homme seul face au vide et à l’immensité.


Antanas Sutkus en 2012

Sartre et Beauvoir ont apparemment eu une difficulté à percevoir ce que signifiait réellement l’occupation soviétique pour les Lituaniens.


Sartre et Beauvoir en Lituanie


mardi 22 septembre 2026

Thomas Mann à Nida, sur l'Isthme de Courlande : du projet à l'abandon forcé en 1933 de sa résidence d'été

 


Lors de mon récent passage à Nida, sur l'Isthme de Courlande, en Lituanie, j'ai pu visiter avec grand intérêt la maison que Thomas Mann s'y était fait construire en tant que résidence d'été.


Thomas Mann à Nida/Nidden au bord de la Baltique


Thomas Mann découvre Nidden (Nida) lors de vacances en 1929. Il est séduit par les dunes, la Baltique, la lagune et la lumière, qui lui rappellent l'Italie et même le désert égyptien. 


Vue sur la lagune de Courlande

Le village se trouve alors dans le territoire de Memel (Actuellement Klaipèda), sous administration lituanienne depuis 1923-1924, auparavant sous l'Empire Allemand puis après 1918 sous mandat de la Société des Nations.



Le Prix Nobel de littérature, qui lui est attribué fin 1929, en particulier pour Les Buddenbrooks, lui donne les moyens de bâtir. 


Thomas Mann au moment de l'attribution du Prix Nobel


La maison, dessinée par l'architecte Herbert Reissmann, est achevée en 1930.






Elle est de style local, avec un toit de chaume et des murs bruns et bleus, et domine la lagune de Courlande depuis la colline de Skruzdynė




Thomas Mann y trouve un lieu calme où travailler, et il y écrit une bonne partie de Joseph et ses frères, cette immense tétralogie qui allait l'occuper pendant plus d'une décennie.





Thomas Mann possédait une discipline de travail extrêmement rigoureuse. 

Nida devait lui permettre de continuer à écrire tout en vivant avec sa famille dans un paysage qui lui procurait une forme de retrait.


Les séjours à Nida n’étaient pas pour lui des vacances au sens ordinaire. 

Sa journée continuait d’être organisée autour du travail. 



Nida lui offrait quelque chose dont il avait profondément besoin : une combinaison de solitude et de vie familiale, de discipline et de contemplation.


La famille y passe les étés 1930, 1931 et 1932. 


Dans "Mein Sommerhaus", conférence prononcée en 1931 devant le Rotary Club de Munich, Thomas Mann explique son attachement à Nidden.

J'y reviendrai : c'est particulièrement intéressant et émouvant.


En famille

Puis vient l'abandon forcé de cette résidence d'été à laquelle il était tellement attaché.


En février 1933, Mann part en tournée de conférences à l'étranger (Amsterdam, Bruxelles, Paris) sur Wagner, quelques semaines après l'arrivée d'Hitler au pouvoir. 


Ses enfants Erika et Klaus l'avertissent qu'il est dangereux de rentrer, d'autant qu'une campagne de dénonciation le vise bientôt à Munich. 


On dépose devant sa maison un exemplaire brûlé de son livre phare Les Buddenbrooks, signe annonciateur des auto-da-fé nazis.



Il s'installe alors en exil, à Sanary-sur-Mer puis en Suisse, et ne revient plus jamais à Nida. 


Il perd ainsi la maison chère à son coeur, sans l'avoir choisi, et le contexte politique, avec la montée du nazisme dans la région de Memel, achève de rendre tout retour impossible. 


Après le rattachement du territoire de Memel à l'Allemagne nazie, la maison est saisie à la demande de Hermann Göring et transformée en maison de repos pour officiers de la Luftwaffe. 


Hermann Göring

C'est donc sous cette forme qu'elle a traversé la guerre. 


Puis le village de Nidden/Nida, est presque entièrement évacué fin 1944 et début 1945 devant l'avancée de l'Armée Rouge


Une gestion soviétique s'en est suivie, puis en 1967 le ministre lituanien Antanas Venclova y a fait ouvrir un mémorial.


La maison a ensuite été restaurée et ouverte au public, et abrite aujourd'hui un centre culturel Thomas Mann, que j'ai pu visiter en juillet dernier: ici.





lundi 21 septembre 2026

Les Carnets du sous-sol de Dostoïevski avec Christophe Laparra au Théâtre Essaïon, à Paris : magistral !

 

J'ai vu avec grand plaisir, vendredi dernier, au Théâtre Essaïon, à Paris, Les Carnets du Sous-Sol, de Dostoïevski, mis en scène et interprété magistralement par Christophe Laparra, seul en scène. Jusqu'au 7 novembre 2026.


 L'adaptation et la dramaturgie sont de Marie Ballet, sur la traduction d'André Markowicz (Actes Sud/Babel)


Réfugié dans son sous-sol, le personnage que met en scène Dostoïevski ne cesse de conspuer l'humaine condition pour prôner son droit à la liberté. 

Et il n'a de répit qu'il n'ait, dans son discours, humilié, diminué, vilipendé les amis de passage ou la maîtresse d'un soir.

 Dostoïevski (1821-1881)

Un monologue féroce et imprécatoire magnifiquement rendu par la traduction d'André Markowicz et magistralement interprété par Christophe Laparra.


Le héros se prend lui-même comme matière d'observation et débat avec des « messieurs » imaginaires. C'est la matière de la première partie du roman, la plus philosophique.


Face aux certitudes de son temps, il oppose son « caprice », qu'il juge constitutif de l'homme, au point qu'on préférerait devenir fou plutôt que renoncer à sa liberté. 



C'est la charge de Dostoïevski contre le rationalisme et l'utilitarisme, et contre l'idée que « deux et deux font quatre » suffirait à gouverner une vie.


Au Théâtre Essaïon, un dispositif rectangulaire indéfini figure à la fois l'espace mental du héros, un sous-sol et une chambre. 


Le lieu sert de métaphore, et la salle joue un rôle : la voûte en pierre du XVIIe siècle et les deux piliers autour desquels le public est réparti forment le décor.




Le comédien y est comme « habité » par le personnage, dans une forme d'effondrement contrôlé. 




On le voit faire sonner les mots comme une litanie, où chaque intention trouve sa place. 


Sa voix à la fois tortueuse, indigne et attachante fait tenir le spectacle, puisque c'est un texte de pensée où l'action est réduite à presque rien.




Un spectacle magistral : courez-y vite!