lundi 5 janvier 2026

Nietzsche : Lettres d'Italie

 

Ce livre passionnant, publié aux éditions NOUS en 2019 propose un choix de lettres de la correspondance de Nietzsche dans lesquelles il est question de l'Italie.

Nietzsche (1844-1900)
 

 


 Le choix des lettres et leur traduction sont de Florence Albrecht et Pierre Parlant.

La remarquable et très intéressante préface est de l'écrivain Pierre Parlant .

 Nietzsche est connu pour ses réflexions profondes sur la morale, la religion et la nature humaine: ici.

Il faut rappeler que Nietzsche était également un musicien et un compositeur doué (Voir ici). Il est possible d'écouter ses œuvres sur Youtube.

Ces lettres ont été écrites de différentes villes italiennes entre 1876 et 1889.

 Il séjournera à Sorrente...


 ... à Venise ...


 ... à Gênes ...


 ... et finalement à Turin

 

Elles font apparaître le philosophe sous un jour inattendu : voyageur, marcheur ("Je suis au moins huit heures par jour sur les chemins : c'est à ce prix que je supporte la vie"), "médecin et patient en une seule personne".

Ces lettres sont périphériques mais essentielles à la compréhension de son œuvre. 

Nietzsche est un homme qui aime le Sud, qui cherche et trouve l'endroit où le travail est enfin porté par une force vitale débordante. 


"Si malgré le ressassement de souvenirs et les douleurs qui ne lui laissent aucun répit, Nietzsche affirme avoir trouvé à Gênes  le "bon endroit" pour se reconstruire, si son cœur s'y est emballé, dit-il, "trois fois par jour, avec toute cette étendue ouverte sur le lointain et cette atmosphère de puissance entreprenante", il n'en demeure pas moins que la révélation d'une ville donnant à sa vie une allure joyeuse, fût-elle de courte durée, se fera à Turin". Pierre Parlant

L'Italie apparait dans ces lettres comme un "contre-monde" par rapport à l'Allemagne et pour Nietzsche, l'Italie n'est pas un décor, mais un principe philosophique vécu : clarté, légèreté, sobriété. 

Ses lettres sont traversées par la question du corps, souvent absente des textes théoriques : migraines, épuisement nerveux, solitude radicale, dépendance au climat et aux lieux... 

Nietzsche élabore en Italie une philosophie incarnée, qui nait contre la douleur, mais aussi grâce à elle. 


 

"En toutes choses, je trouve qu'ici la vie vaut la peine d'être vécue" Nietzsche 

C'est en Italie que mûrissent Ainsi parlait Zarathoustra, Le Crépuscule des Idoles, L'Antéchrist

Mais les dernières lettres italiennes de Turin sont hantées par un sentiment de clarté extrême, une exaltation inquiétante, une conscience aigüe de l'isolement et précèdent de peu l'effondrement mental de 1889.

L'Italie devient alors le lieu paradoxal de la lumière finale! 

 

jeudi 4 décembre 2025

"Le mauvais sort" de Beppe Fenoglio : un petit bijou dur et impitoyable

 

"Le mauvais sort" (La Malora) décrit la vie d'un adolescent paysan dans les Langhe, cette région vallonnée du Piémont que Beppe Fenoglio transforme en une sorte de monde mythique impitoyable.

Beppe Fenoglio (1922-1963)


On y suit Agostino qui grandit dans une famille pauvre, sur une terre dure où chaque geste, chaque récolte, chaque hiver est une lutte.

Ce magnifique petit livre (110 pages) raconte de façon poignante, et avec une intensité digne des plus grandes épopées,  comment Agostino, au cours d'une vie simple et héroïque, internalise la fatalité, ce "mauvais sort"que le titre évoque, et comment il essaye de devenir un homme dans un monde où son destin semble déjà écrit. 

 

Paysage des Langhe (Piémont)

C'est sous le signe de l'atavisme et de l'ancestral, de l'attachement de l'auteur à ses collines natales des Langhe que s'anime ce sobre et puissant tableau de la vie paysanne piémontaise de l'entre-deux-guerres.

Beppe Fenoglio est né à Alba, dans le Pïémont, en 1922. Voir ici.

Engagé en 1944 dans la Résistance contre la République Sociale Italienne fasciste (ici) dans les Langhe, c'est cette expérience qu'il relate dans la plupart de ses écrits, marqués par le néoréalisme (ici). 

 

C'est dans cette région, que j'ai déjà parcourue, que "le plus solitaire de nous tous" comme le désignait Italo Calvino, écrira les trois romans publiés de son vivant : Les vingt-trois jours de la ville d'Alba, Le Mauvais Sort et Le printemps du guerrier.

Il meurt prématurément à 41 ans.

Son œuvre, largement posthume, est aujourd'hui considérée comme l'une des plus importantes de la littérature italienne d'après guerre.

 


lundi 1 décembre 2025

Cinéma : Sirāt d'Oliver Laxe : le chemin étroit entre chute et rédemption

 

Le film "Sirāt" d'Oliver Laxe, que j'ai vu hier avec grand intérêt et émotion est plus qu'un road-movie mystique dans le désert marocain.

Le titre "Sirāt" fait référence au pont mythologique, dans la tradition islamique, censé relier l'enfer au paradis, un passage dangereux et incertain.

Les personnages du film (un père et son fils, des raveurs) sont à la dérive, et emportés dans une quête, ou plutôt un trip chaotique dans le désert du sud marocain, ou dans leur propre désert intérieur, en quête d'une disparition (une jeune fille et une sœur pour le père et son fils) et certainement en quête d'eux-mêmes.




Ce trip n'est pas un chemin clair vers la vérité : il est semé d'embûches terribles, tant matériellement qu'intérieurement, dans un contexte de guerre imminente.


Cette quête se déroule sur un pont précaire, le sirāt : l'équilibre est fragile, la frontière entre libération et destruction particulièrement mince. 

Le sirāt devient symbole de la précarité de notre existence, de la difficulté à trouver un sens, un refuge ou un salut quelconque.


Le film dépasse rapidement le cadre du simple drame personnel du père et de son fils mais creuse l'absence, la perte, le deuil.

La traversée du désert, les dangers, le chaos qui s'installe nous plongent dans un monde en déliquescence, nous fait côtoyer des individus à la marge mais solidaires : l'horizon s'annonce lointain et incertain.

Le voyage est aussi intérieur : une exploration de nos peurs, de nos blessures et de notre humanité. 


 

Ce qui est puissant dans ce beau film, c'est que nous sommes nous-mêmes, tout comme les personnages, confrontés à notre propre fragilité : l'absence, la mort, l'injustice, la dissolution des repères.


Le film montre aussi  que l'humanité peut renaître dans l'adversité : les ravers, le père et le fils se retrouvent ensemble, traversant le désert, traversant l'épreuve, une communauté improbable, mais solidaire.

 

Ce film puissant est en fait plus intuitif que narratif, il touche le spectateur non seulement par l'histoire, mais par les sens :  la musique, la lenteur, les splendides paysages où nous sommes immergés.


Sirāt est une invitation à ressentir, à questionner, à s'interroger sur la vie, la mort, le destin, la quête de sens et la solidarité. 

Magnifique! 

 


 

mercredi 26 novembre 2025

Opéra : Une Walkyrie fascinante et décevante à l'Opéra de Paris-Bastille

 

La Walkyrie de Wagner, à laquelle j'ai assisté lundi 24 novembre 2025 à l'Opéra Bastille (5h avec 2 entractes!) était à la fois fascinante et très décevante.

 

Fascinante au niveau musical : la distribution vocale est en effet exceptionnelle.

Tamara Wilson, James Rutherford (En remplacement de Iain Paterson), Eve-Maud Hubeaux, Elza van den Heever, Stanislas de Barbeyrac et Günther Groissböck ont été particulièrement applaudis pour leurs performances. 

Brünnhilde est bouleversante, en sortant du registre héroïque pour assumer une humanité fragile.

Wotan abandonne la théâtralité habituelle pour se montrer tragiquement nu et désemparé.  

L'Orchestre de l'Opéra de Paris dirigé par Pablo Heras-Casado nous a offert une Walkyrie inspirée musicalement, toute en clarté, richesse et raffinement.

Pablo Heras-Casado
 

Pour tout dire, la qualité des interprètes et des musiciens sauve la production suite aux grandes réserves à émettre sur la mise en scène de Calixto Bieito.

Calixto Bieito
  

Décevante à plus d'un titre, à mon avis, cette mise en scène qui, volontairement, refuse le mythe! 

Elle se veut une approche sombre et provocante devant pousser à la réflexion sur les enjeux contemporains, d'accord, mais on tombe dans le lourd et l'incohérent.

Les décors apocalyptiques dépouillés visuellement, les masques à gaz, les bonbonnes d'oxygène laissent supposer que l'atmosphère est irrespirable en dehors de ce huis-clos.


L'absurde fait son apparition avec le chien robot E-doggy (largement hué), puis on tombe dans le ridicule lorsque Brünnhilde apparait avec entre les jambes une tête de cheval en jouet, et lorsque Wotan traîne son mal être en robe de chambre et pantoufles ...

 

Le traitement des Walkyries : elles ne sont plus des guerrières mythiques mais des femmes blessées, ce qui est original mais nuit complètement à l'élan dramatique. Plus de "chevauchée des Walkyries", si dramatique. 

 Le mythe se réduit donc, pour le metteur en scène, à la cellule familiale : Wagner à l'ère post apocalyptique.

 

Wotan n'est plus un dieu punissant mais un père incapable de regarder sa fille, qui s'oppose à sa volonté,  ni de gérer ses propres émotions. La scène où il explose face à Brünnhilde (et face à lui-même) devient une crise de panique psychologique, sans aucun geste héroïque.

Dans ce choix de mise en scène, la psychologie remplace le mythe et on bascule dans une lecture presque freudienne : mémoire familiale, traumatismes transgénérationnels, désir incestueux comme réaction à la violence du monde (Siegmund et Sieglinde). 

 

 En résumé, ce que Bieito raconte avec cette mise en scène, c'est la disparition du sacré : il ne reste plus que des êtres blessés, soumis à des règles sociales absurdes, englués dans un patriarcat qui détruit tout.

Cette Walkyrie frappe, irrite, et m'a déçu : elle veut nous mettre, mais par un parti-pris maladroit, en face de notre modernité désenchantée. 

Reste la musique de Wagner, monumentale et très travaillée dans le détail, mais peut-on la séparer du théâtre et de la mise en scène? Le projet d'"œuvre d'art totale" du musicien (son, mythe et théâtre se confondant dans un même langage dramatique) se trouve ici désarticulé.

 


mardi 25 novembre 2025

"Le Mariage forcé" de Molière par la troupe de la Comédie Française : une "farce horrifique" et furieusement féministe

 

"Le Mariage forcé" de Molière était à l'origine une comédie-ballet en un acte et en prose représentée pour la première fois au Palais du Louvre le 29 janvier 1664.

 


Cette pièce inverse les données habituelles d'une société patriarcale en dressant le portrait d'une coquette effrontée d'une grande modernité. 

Loin de l'innocence d'Agnès dans "L'école des femmes", Dorimène envisage son alliance avec Sganarelle comme la promesse d'une vie fortunée menée en toute indépendance, notamment avec le garçon qu'elle aime: une ode à l'émancipation féminine écrite il y a plus de quatre siècles !

Louis Arene, et la troupe de la Comédie Française en donnent une version très audacieuse  et furieusement féministe et moderne.

 J'ai vu ce spectacle surprenant et dérangeant au Théâtre National de Nice il y a peu de temps: la mise en scène est plus qu'audacieuse, car Louis Arene renverse la table et nous offre une véritable machine de guerre bourrée de trouvailles.

 Ce Mariage forcé se joue masqué : des demi-masques sont collés aux visages des interprètes et se prolongent sur le crane en une fausse calvitie, créant ainsi un effet très étrange.


De plus, Louis Arene a développé une dramaturgie du "renversement" où les conventions sont inversées : les femmes jouent des rôles d'hommes et inversement, de plus, les costumes sont retournés pour laisser voir les coutures. 


Ces inversions visent à stimuler l'attention des spectateurs de manière inattendue et ont pour effet de révéler la cruauté, les mécanismes de domination, les désirs de puissance et la quête d'amour. 


Les cinq comédiennes et comédiens (Sylvia Bergé, Julie Sicard, Benjamin Lavernhe, Gaël Kamilind et François de Brauer) font résonner le génie de Molière avec insolence, humour et ... monstruosité.


Sous les traits de la jeune promise, Dorimène, se cache une prédatrice bien déterminée à mettre fin à la domination masculine.


 

La pièce, dans cette représentation, est décrite comme une "farce horrifique" qui amuse autant qu'elle inquiète, avec une dimension onirique et monstrueuse caractéristique du travail d'Arene. 

 En résumé : un spectacle dérangeant et magnifique d'humour et d'insolence.

 Voir ici la bande annonce.

 

 

lundi 24 novembre 2025

Cinéma : "Pompei, Sotto le Nuvole", majestueux et déroutant : le passage du temps et de la mémoire


Le film de Gianfranco Rosi, "Pompei, sotto le nuvole", tourné dans un noir et blanc très travaillé, est à la fois majestueux, exigeant et parfois déroutant.

 


Ce noir et blanc, que j'apprécie énormément, à la fois fantomatique et velouté, donne à Naples, à Pompéi, et au Vésuve, une atmosphère onirique, poétique et en même temps très physique.

La construction du film en tableaux, sans commentaires explicatifs renforce l'impression de poésie contemplative, très loin d'un documentaire didactique.

Gianfranco Rosi s'intéresse aux vies actuelles des napolitains vivant en permanence sous la menace du volcan et des tremblements de terre.


Il nous déroule la vie des habitants, pompiers, centre d'appels d'urgence, éducateurs, marins, réfugiés,...

Le montage tisse en permanence une toile complexe où passé et présent s’entremêlent : fouilles menées à Pompéi par des japonais, tunnels creusés par des pilleurs, musée archéologique, projection du film "Voyage en Italie" (film mythique de Rossellini, qui évoque l'inexorable désintégration d'un couple anglais), Titti, un homme qui aide de jeunes élèves à faire leurs devoirs, un marin syrien en escale à Naples qui a fui la guerre pour se retrouver sous les bombardements russes à Odessa à bord d'un navire de céréales,...


Rosi réussit à nous faire sentir viscéralement comment la catastrophe ancienne pèse sur les angoisses contemporaines : tremblements de terre, appels inquiets aux autorités, ville en alerte, à Naples même ou dans la zone des Champs Phlégréens (ici


Ce documentaire est d'une rare puissance visuelle, en particulier due à son montage en mosaïque.

Ce que j'ai apprécié dans ce beau film, c'est qu'il n'y a pas de récit linéaire, pas de volet pédagogique sur Pompéi, mais un côté contemplatif associé à l'observation du quotidien, à une réflexion sur la mémoire des lieux.


 

"Pompei, sotto le Nuvole" se construit à la fois dans la verticalité, du ciel aux sous-sols et aux cales du bateau de céréales en escale à Naples, et dans le mouvement avant du temps, créant de ce fait un effet de suspension.

 « Pour moi, le défi consiste à être dans la soustraction. Pour faire en sorte que le public puisse combler à travers son expérience, son être, ce qui manque au film. »

Le cinéaste fait se rapprocher des images pour en déplacer le sens : un train prend des airs de jouet, des grains de blé s'écoulent comme un torrent de lave,...

 

Ce qui demeure, après avoir visionné ce film : des images splendides, une résonance avec nos expériences les plus intimes : l'anxiété d'un monde incertain, la violence qui révèle la fragilité de nos existences, la solidarité.

Rosi sonde l'angoissante précarité de nos vies et nous rappelle à notre fragile part d'humanité. 

Gianfranco Rosi

 

 

lundi 10 novembre 2025

La Séparation, de Claude Simon, au Théâtre des Bouffes Parisiens : un huis-clos très singulier

 

La Séparation, la seule pièce de théâtre de Claude Simon (ici), est représentée au Théâtre des Bouffes Parisiens (jusqu'au 4 janvier 2026) et mise en scène par Alain Françon.

 


Claude Simon, Prix Nobel de Littérature (1985)
 

Ce huis-clos, installé dans deux vastes cabinets de toilette séparés par une mince cloison met en scène deux couples en crise : les parents d'un côté (Catherine Hiegel et Alain Libolt), leur fils et sa femme de l'autre (Pierre-François Garel et Léa Drucker).

 

En toile de fond : l'agonie d'une tante et l'effritement d'une propriété agricole. 

La pièce s'inspire fortement du roman "l'Herbe" de Claude Simon (1958).

Le titre "Séparation" est polysémique : séparation entre générations, entre couples, entre vivants et morts, entre soi et l'autre.


Claude Simon travaille ici moins l'intrigue que l'atmosphère : il s'agit moins de "que fait-on", mais de "que ressent-on".

 

 "Tout se passe sous les mots qu'on prononce, comme le tracé d'un ruisseau souterrain est révélé dans les champs par une herbe plus verte" (Claude Simon).

 

Le décor même (deux toilettes mitoyennes) est emblématique : deux vies, deux générations séparées, mais la paroi étant mince signifie que les vies se frôlent, s'écoutent malgré elles.

 Le thème de la mort imminente de la tante, et de l'héritage familial sert de catalyseur : les personnages sont en sursis, confrontés à leur propre fin, à leur propre séparation intérieure. 

 

La pièce suggère que la séparation est inévitable, mais qu'elle est aussi le lieu d'une révélation : ce qui reste quand tout se fissure, c'est le silence, la présence fragilisée, la mémoire...

"La Séparation" est une œuvre complexe et dense qui expose la fragilité des liens humains et l'incessante usure du temps.

Claude Simon fait sentir que la séparation n'est pas seulement une fin, mais aussi un espace de vérité. 

Une pièce qui interroge, magnifiquement mise en scène et interprétée .