mercredi 9 juillet 2014

Les masques de James Ensor au Kunstmuseum de Bâle



Nous avons pu admirer une très belle exposition ("Les masques intrigués") consacrée à James Ensor, au Kunstmuseum de Bâle (16 février au 25 mai 2014), composée d'oeuvres provenant du Musée Royal des Beaux Arts d'Anvers et de collections suisses.

Autoportrait
au chapeau fleuri

Des masques, des fantômes, des crânes, des squelettes et autres figures macabres surgissent de ses toiles pour former d'étranges scènes : l'oeuvre de James Ensor est grotesque, terrifiante, agressive, mais toujours portée par un humour et une ironie profonds.

Squelettes se disputant un hareng saur
(Art Ensor)

James Ensor, peintre belge né à Ostende le 13 avril 1860 de père anglais et de mère flamande, et décédé à Ostende le 19 novembre 1949 est un artiste inclassable.

Intrigue

Il a traversé tous les styles picturaux : de naturaliste, il s'est tourné vers le symbolisme, l'expressionnisme, le surréalisme, le fauvisme...

Tant de mouvements et d'influences qui ont fait de ses oeuvres des étrangetés à part entière où la mort et les masques se mêlent en une satire déroutante.

La mort et les masques
Sa mère, sa grand mère et sa tante tenaient sur la plage d'Ostende un magasin d'objets en coquillages, de souvenirs et de masques de carnaval.
Sa vie et son oeuvre se sont imprégnées de cette atmosphère, ainsi que de celle du carnaval d'Ostende.

Dans la famille, son père fut mis de côté et sombra dans l'alcoolisme et la drogue.

Les masques singuliers

Ensor quitta rapidement l'école, entra aux Beaux Arts de Bruxelles où il travailla sans relâche pour des résultats médiocres et s'insurgea contre l'académisme.
Sa mère le considérait comme nul...

Il se réfugia dans le grenier de la maison familiale pour peindre.
Il vivra dans cette maison jusqu'en 1917.

A cette époque il écrit :" Mes concitoyens, d'éminence mollusque m'accablent. On m'injurie, on m'insulte : je suis fou, je suis sot, je suis méchant, mauvais..."
Il entame alors une de ses périodes les plus créatrices.

Le peintre squelette

En 1883, il est l'un des membres fondateurs du groupe bruxellois d'avant garde Les Vingt, dont il est mis à l'écart peu de temps après : il sombre un moment dans la déraison et balafre ses toiles de couleurs rougeoyantes exaspérées.

Par sa prédilection pour les personnages masqués et les squelettes qui, dans ses tableaux, grouillent dans une atmosphère de carnaval, Ensor est le père d'un monde imaginaire et fantastique qui annonce le surréalisme.

L'entrée du Christ à Bruxelles

Son déni radical de l'idéal de beauté propre à l'histoire de l'art occidental, ses motifs où l'absurde et le grotesque du quotidien des humains sont mis à nu, ont fortement influencé des artistes comme Alfred Kubin, Paul Klee, Emil Nolde, Ernst Ludwig Kirchner (Die Brücke), et ont fait d' Ensor un précurseur.

L'homme de douleur

Ensor doit attendre le début du siècle suivant pour obtenir enfin la reconnaissance de son oeuvre : expositions internationales, anoblissement, Légion d'Honneur,...

James Ensor

...mais face à cette reconnaissance trop longtemps attendue, il a une réaction imprévue : il abandonne la peinture et consacre les dernières années de sa vie à la musique.

James Ensor à l'orgue

Je conseille, à cette occasion, un tout petit et joli livre (33 pages) écrit par le peintre Pierre Alechinsky : "La gamme d'Ensor", paru chez Fata Morgana, illustré de trois encres de Chine de l'auteur.




mercredi 2 juillet 2014

Photographie : l'Ouest américain vu par David Muench


J'ai eu l'occasion d'admirer des oeuvres du photographe américain David Muench, l'an passé, au Phoenix Art Museum, en Arizona, parmi d'autres oeuvres dont je rendrai compte ultérieurement.

David Muench

David Muench né en 1936 à Santa Barbara, en Californie, est connu aux USA pour ses magnifiques photos de l'Ouest américain.


Tout gamin, il accompagnait son père, Josef Muench, photographe paysager, dans les plus fabuleux recoins de l'Ouest américain.


David Muench a étudié à l' Université de Californie à Santa Barbara, puis au "Rochester Institute of Technology in New York", mais il revint à la photographie paysagère en 1964 :

"C'était dans mes gènes et je ne le savais pas!"

Ses deux enfants sont photographes paysagers...


Il a en particulier travaillé pour la revue Arizona Highways (Voir ici ) pendant plus de 50 ans, comme son père.


Le nom de David Muench est associé aux magnifiques photos couleur de l'Ouest, tout comme, une génération avant lui, celui d'Ansel Adams - le grand-père de la photographie paysagère - l'est aux extraordinaires clichés en Noir et Blanc de l'Ouest américain.

Voir ici, ici et  mes notes sur Ansel Adams.



David Muench utilise la lumière de telle sorte que ce soit elle qui peigne le paysage devant son regard, retrouvant ainsi le sens du mot "photographie" : écrire avec la lumière.
Mais pour ce faire, il doit attendre des heures que cette lumière soit parfaite...tout comme Ansel Adams le faisait.

La beauté de ses clichés vient aussi du fait qu'il porte une attention aigüe aux plus petits détails tels que la texture des roches, des écorces,... De plus, la chambre 4x5" permet le rendu de ces plus petits détails à la perfection.



David Muench s'est vite aperçu que les couleurs de ses films évoluaient dans le temps ; il a ainsi du scanner tous ses clichés et les retraiter sur ordinateur, tout en restant fidèle à ses intuitions de départ.

"Il est essentiel que les images ne disparaissent pas plus vite que les paysages..."




Ansel Adams n'avait bien entendu pas rencontré cette difficulté avec les photographies N&B, qui durent beaucoup plus longtemps tout en conservant toutes leurs qualités initiales.


Ici, admirez sa galerie de photos!

Voir, par ailleurs, ici, "The top 10 most influential Nature photographers of all-time"

mardi 1 juillet 2014

Photographie : Emmet Gowin à la Fondation HCB



En ce moment se tient, et jusqu'au 27 juillet 2014 une importante rétrospective d'oeuvres du photographe américain Emmet Gowin, à la Fondation Henri Cartier Bresson, à Paris.

Emmet Gowin

Emmet Gowin, né en 1941 à Danville (Virginie), commence à photographier dans les années 1960.


Il devient l'élève d' Harry Callahan (Voir sur mon site photo ici ) à la Rhode Island School of Design.


Il s'est nourri des images de Henri Cartier Bresson, d'Ansel Adams (Voir sur mon site photo ici ) et de Walker Evans (Voir sur mon site photo ici ).


C'est l'univers quotidien qui deviendra sa source principale d'inspiration, en particulier sa femme Edith.


"Photographier Edith reste le fil conducteur et l'expérience rédemptrice de ma vie. C'est, dans une large mesure le poème central de mon oeuvre!"



Ses épreuves sont uniques : tirages virés à l'or sur des papiers salés anciens ou faits à la main.





Plus tard, dans les années 1980, il élargira son champ de vision et s'intéressera aux paysages et aux marques laissées par l'homme, quelles qu'elles soient.

Il se lance ainsi dans la photographie aérienne quasi abstraite de sites dévastés par des éruptions volcanique, de mines à ciel ouvert, ou de sites d'expérimentation nucléaires.





Emmet Gowin produit depuis 50 ans une oeuvre singulière et sensible.

 "La réalité est plus vaste que tout ce que nous pouvons imaginer, plus que tout ce qu'on peut souhaiter."

Une magnifique exposition à ne pas rater!


samedi 21 juin 2014

Un opéra au coeur de Venise : La Traviata de Verdi!



Après avoir écouté La Bohème de Puccini à La Fenice, l'un des trois Opéras les plus prestigieux d'Italie, nous avons pu assister à une représentation de La Traviata de Verdi dans un tout autre cadre.

G. Verdi

Nous étions en effet à la "Scuola Grande di San Teodoro", l'une des plus prestigieuses salles de concert, situé en plein coeur de Venise, non loin du Rialto, au Campo San Salvador, dans le sestiere San Marco.

La Scuola Grande di San Teodoro

Cette Scuola Granda est l'une des six Scuole Grande : la Scuola San Marco, La Scuola San Teodoro, la Scuola San Giovanni Evangelista, la Scuola della Misericordia, la Scuola Santa Maria della Carita et la Scuola San Rocco, la plus remarquable.

Les Scuole, un phénomène typiquement vénitien, sont le siège de confréries de laïcs sous le patronage d'un saint protecteur. Voir ici.

Certaines avaient une fonction d'assistance envers un groupe social précis.
Les Scuole tenaient un rôle important pour la cohésion sociale de Venise par la confraternité qui unissaient leurs membres entre eux, mais aussi par la solidarité envers les plus faibles et les plus démunis, avec un statut mi-religieux, mi-laïcs.

Ces Scuole me font penser inévitablement aux confréries de Pénitents (Blancs, rouges bleus et noirs) que l'on rencontre encore dans le sud est de la France, en particulier à Nice et à Tende.

Ces Scuole étaient petites ou grandes en fonction de leur importance sociale et économique : la distinction entre Scuole Grande et Scuole Piccole eut lieu au XV° siècle.
Il y aura jusqu'à 300 Scuole à Venise.

La Scuola Grande di San Teodoro fut fondée en 1258 sur l'église San Salvador. 
San Teodoro était le premier patron de Venise.

Les escaliers furent construits au début du XVII° siècle, et la façade de marbre en 1655.


Cette Scuola héberge de nos jours des évènements culturels, concerts et opéras animés par l'orchestre et les choeurs "I Musici Veneziani".

Ces manifestations musicales sont données dans la magnifique salle du premier étage construite par Baldassare Longhena et décorée d'oeuvres du XVII° et XVIII° siècles des peintres Vassilacchi, Jacopo Palma il Giovane, Balestra, Bassano.


Le plafond de la salle de concert


La Traviata, donc : l'oeuvre complète de Verdi, en trois actes, avec l'orchestre et les choeurs de la formation"I Musici Veneziani", composée de musiciens vénitiens (qui jouent souvent en costumes du XVIII°...voir ici) sous la direction de Riccardo Boeretto.

 Une belle prestation vocale, en particulier de Lara Staffieri (Violetta), et de Giuseppe Marin (Alfredo).





En résumé, une soirée musicale et lyrique de qualité, malgré une mise en scène et des décors minimalistes, vu l'espace exigu disponible.

Je me souviens avoir assisté il y a quelques années à une représentation donnée, dans des conditions scéniques minimalistes quasi identiques, de Tosca dans le cloître de La Trinité des Monts, à Rome : c'était magnifique.

Rien ne vaut, bien entendu,  une représentation donnée dans un véritable Opéra, mais ici, nous avons pu apprécier les excellentes qualités de tous les interprètes, étant assis au premier rang à quelques mètres des musiciens.


Paul Morand et Venise



Notre séjour à Venise m'incite à relire Venises de Paul Morand (L'Imaginaire Gallimard 1971).


Paul Morand est né en 1888 à Paris et mort en 1976.

Diplomate et écrivain, Paul Morand excelle dans la nouvelle et a été un des premiers chantres de la vie moderne, du cosmopolitisme, des voitures de course, du jazz, des voyages.

Paul Morand

Il a été élu à l'Académie Française en 1968 malgré l'inimitié du Général de Gaulle, suite à l'attitude de Morand durant l'Occupation.
Après la guerre, il fut contraint à l'exil à Vevey, en Suisse, où il demeura une dizaine d'années, tout en continuant son oeuvre.

"Venises" : pluriel singulier...
Ils sont deux, Venise et l'auteur. 
Soixante ans, et plus, d'une union sans nuages. 
Venise lui fut toujours fidèle et lui à Venise.

"Venises" n'est pas un portrait de ville; c'est le portrait d'un homme, dans mille Venises....


Extraits :

"Toute existence est une lettre postée anonymement; la mienne porte trois cachets : Paris, Londres et Venise; le sort m'y fixa, souvent à mon insu, mais certes pas à la légère."



"Venise résume dans son espace contraint ma durée sur terre, située elle aussi au milieu du vide, entre les eaux foetales et celles du Styx."



"Je me sens décharmé de toute la planète, sauf de Venise, sauf de Saint-Marc, mosquée dont le pavement déclive et boursouflé  ressemble à des tapis de prière juxtaposés."


" 'C'est après la pluie qu'il faut voir Venise', répétait Whistler; c'est après la vie que je reviens m'y contempler. 
Venise jalonne mes jours comme les espars à tête goudronnée balisent sa lagune."



"A Venise, ma minime personne a pris sa première leçon de planète, au sortir de classes où elle n'avait rien appris."



"Venise, c'est le décor du finale de ce grand opéra qu'est la vie d'un artiste : Titien s'y éteint après sa Déposition, Le Tintoret avec San Marziale, Verrochio avec le Colleone.
Une consolation : on y vit vieux : Giovanni Bellini à quatre-vingt-six ans, Longhi à quatre-vingt-deux, Guardi à quatre-vingt-un."



"Venise est venu s'échouer où on ne pouvait pas le faire : ce fut son génie."


"Les maisons de Venise sont des immeubles avec des nostalgies de bateau; d'où leur rez-de-chaussée souvent inondés. Elles satisfont le goût du domicile fixe et du nomadisme."


"Le mérite de ces pages, dit Morand, c'est d'être vécues; leur réunion, c'est une collection privée, sinon un musée secret..."