Étant à Hambourg début Juin 2026, je me suis rendu à la Kunsthalle afin de visiter la double Exposition "Maria Lassnig and Edvard Munch" (jusqu'au 30 Août 2026).
Les deux artistes, autrichienne et norvégien étaient exposés en vis-à-vis : bien que séparés d'un demi-siècle, leurs œuvres présentent des points communs étonnants qui nous permettent de repérer l'influence de Munch sur Lassnig.
Lors de cette visite, je me suis surtout attardé sur l’œuvre de Maria Lassnig qui m'avait déjà interpellé lors de ma visite au Kunstmuseum de Bâle en 2018 (Voir ma note ici).
Le concept central qui caractérise l'œuvre de Lassnig est avant tout le Körpergefühl , la « conscience corporelle » : en découvrant du dedans la véritable nature de son propre état, elle exprime des sensations physiques à travers des moyens artistiques.
De nombreux autoportraits témoignent de cette forme d'auto-analyse.
Ces autoportraits représentent souvent des figures déformées, fragmentées, rendues en couleurs intenses, reflétant à la fois des sensations physiques et des états émotionnels. Son travail a radicalement remis en question les notions traditionnelles de beauté, d'identité et de subjectivité dans l'art.
Sa démarche unique se concentre sur la capture de l'essence de l'expérience corporelle, non pas l'apparence du corps, mais ce que c'est que d'y habiter.
Son œuvre plonge dans les défaillances, les fonctions, les gestes et les humeurs du corps humain, offrant une exploration profonde du soi.
Lassnig ne peint que les parties du corps qu'elle ressent au moment où elle travaille. Un bras peut être absent du tableau si elle n'en perçoit pas la présence ; une pression sur l'épaule devient une masse colorée déformante.
C'est une phénoménologie du corps portée sur la toile.
Dans l'Europe d'après-guerre, elle s'éloigna rapidement du réalisme académique approuvé par l'État dans lequel elle avait été formée, se tournant vers le passé avant-gardiste autrichien, la coloration d'Oskar Kokoschka et le traitement expressionniste de la figuration d'Egon Schiele.
À Paris, elle disposait d'un atelier rue de Bagnolet. C'est là qu'elle se libéra des contraintes stylistiques. Confrontée à la Nouvelle Figuration et au Pop Art, elle affina son propre langage visuel.
Paul Celan arrangea sa rencontre avec des représentants du surréalisme tels qu'André Breton, Benjamin Péret et Toyen.
La mort de sa mère en 1964 la plongea dans une crise existentielle : elle commença à peindre des Beweinungsbilder (« tableaux de lamentation »), exprimant son deuil et sa relation ambivalente avec sa mère.
New York lui offrit une libération de la scène artistique dominée par les hommes en Europe.
Bien que connue en Autriche, Lassnig était relativement inconnue aux États-Unis.
En 1974, elle fonda le groupe féministe d'avant-garde Women/Artist/Filmmakers, Inc. avec d'autres artistes féminines, dont Martha Edelheit, Carolee Schneemann et Silvianna Goldsmith.
Les autoportraits se radicalisent : armes à la main, confrontées à la caméra ou à l'animal, les figures de Lassnig deviennent des allégories de la condition féminine et de la violence du regard.
En 1980, Lassnig retourna à Vienne et devint la première femme professeure de peinture dans un pays germanophone.
Elle montra son travail à la Documenta de Cassel en 1982 et 1997, et reçut le Lion d'or pour l'ensemble de sa carrière à la Biennale de Venise en 2013.
Une reconnaissance tardive, mais absolument fondatrice pour sa postérité.
L'influence de Lassnig sur l'art contemporain est manifeste dans les pratiques de nombreux artistes qui font du corps un lieu d'investigation psychologique et politique.
Ses peintures de « conscience corporelle » ont anticipé les approches féministes ultérieures de la figuration, inspirant des artistes comme Nicole Eisenman, Christina Quarles et Paulina Olowska.
Les critiques soulignent également l'influence de son œuvre sur des artistes contemporains tels que Dana Schutz, Thomas Schütte et Amy Sillman.
Avec Louise Bourgeois, Joan Mitchell et Agnes Martin, Lassnig est largement reconnue comme l'une des artistes féminines les plus importantes du XXe siècle.
La Fondation Maria Lassnig a instauré en 2016 le Maria Lassnig Prize, décerné à des artistes en milieu de carrière dont le travail fait preuve d'une approche innovante et indépendante: parmi les lauréates figurent Cathy Wilkes et Sheela Gowda.
Comme l'écrit la biographe Natalie Lettner : « C'est l'une des raisons pour lesquelles tant de femmes apprécient ses tableaux : ils ne représentent pas seulement Lassnig, mais les femmes en général. Les portraits de Lassnig montrent comment les femmes se perçoivent elles-mêmes en tant que sujets. »
Lassnig incarne une trajectoire rare : celle d'une artiste qui a traversé tous les courants majeurs du XXe siècle, expressionnisme, surréalisme, art informel, Pop Art, féminisme, sans jamais se laisser absorber par aucun d'eux, construisant patiemment, dans une relative marginalité, un langage absolument singulier dont la pertinence n'a cessé de croître.

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