Riga est un cas assez extraordinaire : l’Art nouveau (ou Jugendstill) n’y constitue pas seulement quelques monuments isolés, mais un véritable paysage urbain, construit en grande partie dans une période très courte, autour de 1898-1914.
L’UNESCO considère même que le centre historique de Riga possède la plus belle concentration d’architecture Art nouveau au monde : plus de 750 bâtiments remarquables dans le centre historique élargi.
Cet Art Nouveau, né en réaction à l'industrialisation, a été l'occasion pour ses principaux représentants de laisser libre court à leur imagination architecturale autour de leurs passions de leurs craintes et de leurs hobbies sur les façades de hauts immeubles d'habitations.
Il faut imaginer Riga vers 1900.
Elle appartient encore à l’Empire russe, mais c’est une ville portuaire extrêmement prospère, industrialisée et commerçante, où coexistent populations allemandes, lettones, russes et juives.
La population augmente rapidement et une bourgeoisie nouvelle fait construire des immeubles de rapport dans les quartiers qui entourent la vieille ville.
C’est ce qui distingue Riga de Paris, Prague ou Bruxelles : à Riga, ce n’est pas simplement un nouveau langage décoratif appliqué à quelques hôtels particuliers.
Ici, des rues entières sont construites dans ce style.
Mais ce qui est intéressant, c'est qu'il n’existe pas un seul Art nouveau à Riga!
Il y a l’Art nouveau décoratif et spectaculaire, particulièrement associé à Mikhaïl Eisenstein (le père du cinéaste Sergueï Eisenstein), à partir de 1898.
C’est celui des rues Alberta iela et Elizabetes iela : visages féminins gigantesques, sphinx, paons, masques, dragons, végétation stylisée, céramiques bleues, lignes verticales très accentuées.
Les façades deviennent presque des décors de théâtre...
Il faut vraiment aller explorer dans la ville!
Il y a un autre Art Nouveau à Riga, qui est beaucoup plus sobre : c'est ce qu'on appelle l'Art Nouveau "national romantique", qui apparait à partir de 1905.
Des architectes lettons comme Eižens Laube ...
...ou Konstantīns Pēkšēns ...
... cherchent alors à s’éloigner de l’éclectisme international et des influences germaniques ou russes.
Les façades deviennent plus massives, plus verticales, parfois presque austères.
Et cela correspond à quelque chose de beaucoup plus profond : l’émergence d’une identité nationale lettone, alors que la Lettonie n’est pas encore indépendante.
C’est donc une architecture qui dit implicitement :
nous pouvons être modernes et européens sans cesser d’être lettons.
L’indépendance n’arrivera qu’en 1918, après la chute de l'Empire Russe.
Et une troisième tendance annonce déjà le modernisme:
Vers 1914, l’ornementation diminue encore.
Les architectes mettent davantage en évidence la structure de l’immeuble : fenêtres, travées verticales, volumes, rythme de la façade.
On est toujours dans le Jugendstil, mais on sent déjà venir l’Art déco et le fonctionnalisme des années 1920-1930.
Et il y a un lieu particulièrement révélateur : le Riga Art Nouveau Centre, au 12 Alberta iela, installé dans l’ancien appartement de l’architecte Konstantīns Pēkšēns.
On y voit non seulement la façade, mais les escaliers, vitraux, mobilier, cuisine et décoration intérieure.
Je n'ai malheureusement pas eu le temps de m'y rendre : ça sera pour mon prochain voyage à Riga!
Ce qui est intéressant de noter, et c'est un sujet qui me passionne, c'est que Riga vers 1900 appartient pleinement à cette Europe centrale et orientale de la fin des empires, la MittelEuropa : Vienne, Prague, Budapest, Trieste, Riga…
Dans toutes ces villes, on retrouve à peu près simultanément une prospérité bourgeoise spectaculaire, la modernisation technique, l’Art nouveau, mais aussi la montée des identités nationales à l’intérieur de grands empires multinationaux.
C’est pourquoi l’Art nouveau de Riga peut être lu comme quelque chose de plus profond qu’un style architectural : l’expression visuelle d’une société extrêmement moderne qui pressent déjà la disparition du monde politique auquel elle appartient.
En effet, à peine quelques années après ces façades exubérantes viendront la guerre de 1914, la révolution russe et l’indépendance lettone... jusqu'en 1939 et le Pacte Germano-Soviétique.
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