lundi 24 novembre 2025

Cinéma : "Pompei, Sotto le Nuvole", majestueux et déroutant : le passage du temps et de la mémoire


Le film de Gianfranco Rosi, "Pompei, sotto le nuvole", tourné dans un noir et blanc très travaillé, est à la fois majestueux, exigeant et parfois déroutant.

 


Ce noir et blanc, que j'apprécie énormément, à la fois fantomatique et velouté, donne à Naples, à Pompéi, et au Vésuve, une atmosphère onirique, poétique et en même temps très physique.

La construction du film en tableaux, sans commentaires explicatifs renforce l'impression de poésie contemplative, très loin d'un documentaire didactique.

Gianfranco Rosi s'intéresse aux vies actuelles des napolitains vivant en permanence sous la menace du volcan et des tremblements de terre.


Il nous déroule la vie des habitants, pompiers, centre d'appels d'urgence, éducateurs, marins, réfugiés,...

Le montage tisse en permanence une toile complexe où passé et présent s’entremêlent : fouilles menées à Pompéi par des japonais, tunnels creusés par des pilleurs, musée archéologique, projection du film "Voyage en Italie" (film mythique de Rossellini, qui évoque l'inexorable désintégration d'un couple anglais), Titti, un homme qui aide de jeunes élèves à faire leurs devoirs, un marin syrien en escale à Naples qui a fui la guerre pour se retrouver sous les bombardements russes à Odessa à bord d'un navire de céréales,...


Rosi réussit à nous faire sentir viscéralement comment la catastrophe ancienne pèse sur les angoisses contemporaines : tremblements de terre, appels inquiets aux autorités, ville en alerte, à Naples même ou dans la zone des Champs Phlégréens (ici) 


Ce documentaire est d'une rare puissance visuelle, en particulier due à son montage en mosaïque.

Ce que j'ai apprécié dans ce beau film, c'est qu'il n'y a pas de récit linéaire, pas de volet pédagogique sur Pompéi, mais un côté contemplatif associé à l'observation du quotidien, à une réflexion sur la mémoire des lieux.


 

"Pompei, sotto le Nuvole" se construit à la fois dans la verticalité, du ciel aux sous-sols et aux cales du bateau de céréales en escale à Naples, et dans le mouvement avant du temps, créant de ce fait un effet de suspension.

 « Pour moi, le défi consiste à être dans la soustraction. Pour faire en sorte que le public puisse combler à travers son expérience, son être, ce qui manque au film. »

Le cinéaste fait se rapprocher des images pour en déplacer le sens : un train prend des airs de jouet, des grains de blé s'écoulent comme un torrent de lave,...

 

Ce qui demeure, après avoir visionné ce film : des images splendides, une résonance avec nos expériences les plus intimes : l'anxiété d'un monde incertain, la violence qui révèle la fragilité de nos existences, la solidarité.

Rosi sonde l'angoissante précarité de nos vies et nous rappelle à notre fragile part d'humanité. 

Gianfranco Rosi

 

 

lundi 10 novembre 2025

La Séparation, de Claude Simon, au Théâtre des Bouffes Parisiens : un huis-clos très singulier

 

La Séparation, la seule pièce de théâtre de Claude Simon (ici), est représentée au Théâtre des Bouffes Parisiens (jusqu'au 4 janvier 2026) et mise en scène par Alain Françon.

 


Claude Simon, Prix Nobel de Littérature (1985)
 

Ce huis-clos, installé dans deux vastes cabinets de toilette séparés par une mince cloison met en scène deux couples en crise : les parents d'un côté (Catherine Hiegel et Alain Libolt), leur fils et sa femme de l'autre (Pierre-François Garel et Léa Drucker).

 

En toile de fond : l'agonie d'une tante et l'effritement d'une propriété agricole. 

La pièce s'inspire fortement du roman "l'Herbe" de Claude Simon (1958).

Le titre "Séparation" est polysémique : séparation entre générations, entre couples, entre vivants et morts, entre soi et l'autre.


Claude Simon travaille ici moins l'intrigue que l'atmosphère : il s'agit moins de "que fait-on", mais de "que ressent-on".

 

 "Tout se passe sous les mots qu'on prononce, comme le tracé d'un ruisseau souterrain est révélé dans les champs par une herbe plus verte" (Claude Simon).

 

Le décor même (deux toilettes mitoyennes) est emblématique : deux vies, deux générations séparées, mais la paroi étant mince signifie que les vies se frôlent, s'écoutent malgré elles.

 Le thème de la mort imminente de la tante, et de l'héritage familial sert de catalyseur : les personnages sont en sursis, confrontés à leur propre fin, à leur propre séparation intérieure. 

 

La pièce suggère que la séparation est inévitable, mais qu'elle est aussi le lieu d'une révélation : ce qui reste quand tout se fissure, c'est le silence, la présence fragilisée, la mémoire...

"La Séparation" est une œuvre complexe et dense qui expose la fragilité des liens humains et l'incessante usure du temps.

Claude Simon fait sentir que la séparation n'est pas seulement une fin, mais aussi un espace de vérité. 

Une pièce qui interroge, magnifiquement mise en scène et interprétée .

 

jeudi 6 novembre 2025

Les Buttes-Chaumont : comment un sinistre dépotoir à ciel ouvert devint en 1867 l'un des plus grands et des plus beaux espaces verts de Paris

 

Jusqu'au milieu du XIX° siècle, l'emplacement n'avait rien d'idyllique!


C'était une zone de carrières de gypse et de pierres, exploitées depuis le Moyen-Âge, qui avaient laissé derrière elles des terrains instables percés de galeries et de cavités.

On appelait ce lieu le Mont Chauve, d'où "Chaumont". 


 Ces carrières, devenues dangereuses servirent ensuite de dépotoirs à ciel ouvert en particulier pour les boues, les fosses d'aisance et les ordures de la ville.

Vallonné et aride, le lieu servit de fosse à fumier et de station d’équarrissage pour les cadavres de chevaux. 


On y trouvait également des dépouilles d'animaux provenant des abattoirs proches de La Villette.

L'endroit était réputé pour ses émanations nauséabondes qui se répandaient sur la ville bien au delà du "Mont Chauve".

« Les Buttes-Chaumont devinrent le réceptacle de toutes les immondices de Paris ; on y voyait encore, il y a quelques années, des établissements d'équarrissage et le dépotoir des vidanges, ce qui répandait des émanations infectes, non seulement sur les quartiers voisins, mais sur la ville entière, selon la direction des vents. »

— Adolphe Alphand, Les Promenades de Paris 

La nuit, les carrières et leurs anfractuosités servaient d'abri à tous les miséreux, marginaux et malfaiteurs  de la capitale.

"Souper" dans les carrières des Buttes Chaumont
 

Dans des temps plus reculés, du Moyen-Âge jusqu'au 17° siècle, la justice royale était rendue au pied des buttes, là où se dressait le sinistre gibet de Montfaucon.

Le gibet de Montfaucon

Quand Napoléon III entreprend sa grande rénovation de Paris (1853-1870), confiée au Préfet Haussmann, il veut doter la capitale de grands parcs paysagers inspirés des jardins anglais, à la fois pour améliorer l'hygiène, offrir des espaces de loisirs populaires et embellir la ville.

 

Le baron Haussmann

Le Bois de Boulogne et le Bois de Vincennes sont créés à l'ouest et à l'est.

A l'intérieur de Paris naissent le Parc Montsouris au sud et le Parc des Buttes-Chaumont au nord-est. 

Avec près de 25 ha, le Parc des Buttes-Chaumont est l'un des plus grands espaces verts de Paris. Voir ici.

Plan du Parc des Buttes-Chaumont
 

Napoléon III charge l'ingénieur Adolphe Alphand de mener à bien la conception et la réalisation du Parc. Voir ici.

Adolphe Alphand

 Le chantier commence en 1864 , dure jusqu'en 1867 et nécessite des moyens colossaux.

Le chantier est titanesque, mobilise 1000 ouvriers, 100 chevaux et deux machines à vapeur. 

Les carrières instables sont comblées ou consolidées.

Le Parc actuel



Les reliefs naturels sont réaménagés pour créer un paysage pittoresque avec vallons, collines et points de vue. 

 Un lac artificiel est creusé au fond d'une ancienne carrière.

 On construit une île rocheuse dominée par le Temple de la Sibylle.

Le Temple de la Sibylle
 

On perce des grottes et cascades artificielles dans les anciennes carrières de gypse.


Des ponts dont une passerelle suspendue signée Gustave Eiffel relient les différentes parties du Parc.

 


Le tout est végétalisé avec des milliers d'arbres et de plantes soigneusement choisis pour leur effet romantique et dépaysant.


 

Le Parc est inauguré le 1° avril 1867 lors de l'Exposition Universelle de Paris.

Le Parc et ses arbres en 1871
 

Le Parc des Buttes-Chaumont, âgé de 158 ans, reste aujourd'hui encore l'un des plus beaux exemples de la nature "artificiellement sauvage" du Second Empire, un mélange de romantisme et de prouesse technique : un parc magnifique, vrai poumon de Paris,  où les parisiens prennent un grand plaisir à venir se promener et se reposer.

 

mardi 4 novembre 2025

Otobong Nkanga au Musée d'Art Moderne de Paris: "Je pense la Terre comme un être"

 

L'exposition passionnante (I dreamt of you in colours) consacrée par le Musée d'Art Moderne de Paris à l'artiste nigériane Otobong Nkanga a pour fil directeur principal les relations entre le corps humain et le territoire. Exposition jusqu'au 22 février 2026. Voir ici.

Otobong Nkanga
 

"Je pense la Terre comme un être, comme notre corps : l'eau, l'air, l'arbre, la pierre, la plante sont des êtres comme notre corps" 


 

Depuis la fin des années 1990, Otobong Nkanga, née en 1974 à Kano, au Nigeria, et aujourd'hui installée à Anvers, aborde dans sa pratique des thèmes liés à l'écologie, aux relations entre le corps et la terre. Voir ici.

 Au fil des années, Otobong Nkanga s'est imposée comme une artiste contemporaine exceptionnelle.

L'artiste creuse le sillon de questions en lien  avec l'extraction minière et l'utilisation des richesses du sol, examinant les relations sociales, politiques et matérielles complexes à l'espace et au territoire. 

 


L'artiste crée des réseaux et des constellations entre être humains et paysages, en s'appuyant sur son histoire personnelle et ses recherches témoignant de multiples influences transhistoriques.

Elle met en évidence la capacité réparatrice des systèmes naturels et relationnels.


 

L'exposition met en avant la notion de strates comme métaphores structurant ses créations avec des matériaux comme des savons sculptés, des pierres brutes, des textiles tissés, des pigments naturels...

 



Tout en interrogeant la mémoire, elle offre la vision d'un avenir possible.

 



L'exposition nous présente une œuvre protéiforme et incroyablement variée,  au travers de dessins, installations, peintures, textiles, photographies, sculptures, céramiques, poèmes et performances.

Nous est ainsi proposé une réflexion poétique et politique essentielle sur notre rapport à la Terre et à ses ressources.

 Voir ici un aperçu de son travail.

lundi 3 novembre 2025

Cinéma, un chef-d'oeuvre : "Une bataille après l'autre" de Paul Thomas Anderson

 

Ce film magnifique est une adaptation libre du roman Vineland de Thomas Pynchon publié en 1990 qui explore une Californie utopique mêlant liberté, drogue et rock and roll, tout en évoquant la lutte entre le bien et le mal avec une ironie post-moderne.

 



 

Le film suit Bob, (Leonardo Di Caprio) un ancien révolutionnaire désabusé et paranoïaque vivant en marge avec sa fille Willa (Chase Infiniti), indépendante et pleine de ressources ; il doit affronter son passé quand celle-ci est enlevée par son ennemi juré, le colonel Lockjaw (Sean Penn).

 

Willa (Chase Infiniti)


Lockjaw (un Sean Penn méconnaissable)


Bob remue alors ciel et terre pour la retrouver, affrontant pour la première fois les conséquences de son passé.

Ce film mêle action, comédie noire et drame politique.

Les séquences se déroulant dans l'univers des révolutionnaires avec un Benicio Del Toro (Sensei) époustouflant de flegme et de détermination sont remarquablement mises en scène.

Sensei (Del Toro)

Le monde militaire est centré sur le personnage de Lockjaw, personnalité grotesque dévorée par ses pulsions contradictoires, ses instincts et ses élans idéologiques.

Ce film décrit un pays qui a perdu toute boussole morale et qui sombre dans une dérive idéologique irréversible.


L'univers des décideurs alt-right, réunis dans une confrérie aussi ridicule que terrifiante et qui n'hésitent pas à utiliser les pires moyens pour conserver une Amérique pure et blanche évoque tristement la situation actuelle outre Atlantique.

Di Caprio est exceptionnel et trouve dans ce film un rôle où il peut mettre en jeu sa formidable énergie et son charisme.

 

Ce film met en évidence la circularité tragique de l'Histoire : Anderson ne raconte rien d'autre que la répétition sisyphéenne du temps politique, où les mêmes batailles doivent être livrées encore et encore.

A travers la relation père-fille, Anderson interroge ce que signifie hériter d'idéaux dans une Amérique qui semble rejeter tout progressisme.

Le film présente avec précision la tendance américaine actuelle à l'Etat policier et à l'hystérie anti-immigrés.

 

Anderson dépeint une Amérique divisée entre les idéaux progressistes et la répression opérée par les suprémacistes blancs. 

Il emprunte les codes du cinéma hollywoodien pour dénoncer les dérives de l'Amérique de Trump. 

Finalement, ce film passionnant investit le terrain commercial pour apporter un propos à la fois profondément humaniste et tout à fait radical.

Voir ici la bande annonce.