L'histoire de la construction de l'Elbphilharmonie à Hambourg, surnommée l'Elphi, est l'une des plus mouvementées de l'architecture contemporaine : un véritable roman dont l'épilogue a failli ne jamais arriver!
L'histoire commence en 2001, mais c'est en 2003 que le projet prend corps, sous l'impulsion du promoteur hambourgeois Alexander Gerard, qui voyait les choses en grand.
L'idée était d'ériger un édifice qui deviendrait le nouvel emblème de la ville.
À l'origine du projet se trouvait un entrepôt de briques sur lequel les architectes suisses Herzog & de Meuron ont eu l'idée de poser un vaisseau de verre abritant des salles de concert, un hôtel, des restaurants et des appartements de luxe.
La Philharmonie de l'Elbe a ainsi été construite à partir d'un ancien entrepôt de fèves de cacao nommé Kaispeicher A, édifié en 1870 dans le port de Hambourg.
La base massive et sombre symbolise la terre et l'histoire maritime de Hambourg tandis que la superstructure en verre évoque des vagues, des voiles de navires et des cristaux de quartz.
À l'origine conçu pour supporter le poids de millions de sacs de fèves de cacao, cet entrepôt allait prêter sa robuste structure à l'édifice nouveau qui reposerait sur lui.
En septembre 2006, le marché est attribué à Adamanta, un consortium formé par Hochtief Construction AG (ici) et Commerz Real AG, chargé à la fois de construire l'Elbphilharmonie et d'exploiter la partie commerciale du projet : hôtel, restaurants, appartements, parkings.
Les travaux débutent le 2 avril 2007 avec la pose de la première pierre, après approbation unanime du gouvernement de la ville.
Une tâche pharaonique !
La tâche était en effet pharaonique : poser un bâtiment de 200 000 tonnes, exposé à tous les vents, aux risques d'inondation et de collision avec un paquebot géant, sur un entrepôt de briques édifié en 1870, lui-même reposant sur des pilotis.
Mais ce qui devait être un chantier de trois ans tourne au calvaire!
À l'époque du lancement, la salle de concert devait transformer Hambourg en métropole culturelle internationale et ne coûter que 82 millions de francs suisses. L'ardoise s'est alourdie au fil des années.
Un chantier à l'arrêt !
Les conflits entre la ville de Hambourg, les architectes et l'entreprise Hochtief s'accumulent.
Le contrat est amendé quatre fois jusqu'à fin 2008, sans que les crises se résolvent.
En novembre 2011, le chantier est à l'arrêt, le budget s'est envolé et l'avenir de l'édifice est compromis.
L'année suivante, Herzog & de Meuron font de leur mésaventure une installation à la Biennale de Venise : sur les murs de l'espace alloué à la Corderie, d'innombrables coupures de journaux et des maquettes suspendues racontaient la douloureuse genèse d'un bâtiment alors dans une impasse, dans une froide autoflagellation.
Voir ici.
En avril 2013, un nouveau contrat est signé, fixant un coût total estimé à 575 millions d'euros et engageant l'entrepreneur à assumer toutes les responsabilités pour la partie déjà construite comme pour celle restant à bâtir.
Le chantier reprend sous une surveillance drastique.
Après des années de polémique autour du coût et des pannes d'un chantier qui avait débuté avant même la fin de sa planification, un épilogue aux allures de happy end se dessinait peu à peu.
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Vue sur le Port depuis l'Elbphilharmonie
Le 6 septembre 2016, lors d'une répétition du NDR Elbphilharmonie Orchestra dans ses nouveaux locaux, musiciens, architectes et ouvriers sortent de la salle les larmes aux yeux.
En janvier 2017, l'Elbphilharmonie ouvre ses portes au public avec 7 ans de retard et un budget multiplié par 10.
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Vue depuis le promenoir du bâtiment
Une prouesse technique sans précédent!
La façade en verre est composée de 1100 fenètres uniques, courbées individuellement au mm près.
Pour isoler la Grande salle des bruits extérieurs du Port, la structure de la salle de concert de 12500 tonnes est entièrement suspendue et désolidarisée du reste du bâtiment grâce à 362 immenses ressorts en acier
Au cœur du projet, une prouesse technique sans précédent:
Herzog & de Meuron ont travaillé avec l'acousticien japonais Yasuhisa Toyota pour développer le concept de la « White Skin » : un revêtement de murs et de plafond en gypse dont l'épaisseur et la structure de surface sont calculées avec précision pour diffuser le son dans chaque recoin de la salle.
Les 10 000 panneaux de fibre de gypse ont été fraisés individuellement, chacun pesant environ 70 kilos ; leur seule production a pris un an, car il a fallu d'abord construire les machines correspondantes.
La Grande Salle, disposée « en vignoble » (le public entourant l'orchestre) , est tapissée de ces panneaux alvéolés et surmontée d'un réflecteur acoustique.
La salle est inaugurée le 11 janvier 2017 en grande pompe, en présence d'Angela Merkel et de plusieurs centaines d'invités du monde de la culture et de la politique.
Le bilan financier est vertigineux : à la suite de litiges entre le Sénat et les entrepreneurs ainsi que de nombreuses modifications, le coût a été multiplié par plus de dix : de 77 millions d'euros initialement à 789 millions. Certaines estimations vont jusqu'à 865 millions d'euros.
Mais le résultat architectural et acoustique impose le silence aux détracteurs.
« Elphi », a attiré plus de 10 millions de visiteurs depuis son ouverture en 2017.
Elle est aujourd'hui considérée comme l'une des salles les plus grandes et les plus performantes acoustiquement conçues pour la musique symphonique, plaçant le public non pas devant mais autour de l'orchestre.
Ce que l'Elbphilharmonie illustre peut-être mieux que tout autre édifice contemporain, c'est la tension irréductible entre l'utopie architecturale et la réalité de la maîtrise d'ouvrage publique : dix ans de tribulations pour un bâtiment fabuleux et exceptionnel.
Aujourd'hui, l'Elbphilharmonie a fait oublier ses aléas et ses scandales financiers et le bâtiment accueille des millions de visiteurs chaque année, faisant de ce lieu un espace public majeur autant qu'un temple de la musique!
J'ai pu y assister à un concert , magnifique et émouvant, de l'Orchestre National de Kiev, le 5 Juin 2026 (Konzert für Menschlichkeit : Humanitäre Hilfe für die Ukraine).
Voir ici et là pour plus de détails et pour les interprètes.

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