lundi 31 août 2026

L'aventure coloniale improbable du duc de Courlande Jacob Kettler aux Caraïbes et en Afrique en 1654

 

Cette histoire improbable m'a été brièvement rapportée, lors de mon séjour en Lettonie, et piqué par la curiosité, j'ai eu envie d'en savoir plus.


Le duc de Courlande et Semigalie  Jacob Kettler (1610-1682)


Le héros de cette histoire est le duc Jacob Kettler (Jēkabs Ketlers), duc de Courlande et Semigalie de 1642 à 1682, en Lettonie actuelle : ici et ici.


Courlande et Semigalie, en Lettonie actuelle

Le duché était alors vassal de la République des deux Nations (Etat formé par la réunion du Royaume de Pologne et du Grand-Duché de Lituanie, l'une des plus grandes puissances européennes de l'époque, grande comme deux fois la France : ici).


La République des Deux Nations

Le duché de Courlande et Semigalie couvrait environ 27 000 km², correspondant approximativement à la partie occidentale et centrale de la Lettonie actuelle, avec Mitau (aujourd’hui Jelgava) comme capitale.


C'est donc ce petit État balte, de la taille de la Bretagne, peuplé d’environ 200 000 habitants, qui s'est lancé dans l'aventure improbable de la colonisation transatlantique et africaine, d’où le caractère d’autant plus étonnant de cette histoire. 


En 1654, le duc Jacob a pris une partie de l'Île de Tobago dans les Caraïbes avec un navire de guerre transportant 124 soldats courlandais et quatre-vingts familles de colons lettons, fondant la colonie de " Neu Kurland ".


Ile de Tobago et la colonie courlandaise en vert

Le Duché de Courlande a occupé Tobago de 1654 à 1659, puis par intermittence de 1660 à 1689 : ici.


Cette colonisation aura été rendue possible par la politique de construction navale du duc Jacob. 


Alors que jusqu’en 1642 le chantier naval de Windau (aujourd’hui Ventspils) produisait un navire de guerre par an, il en produisit 135 pendant le règne du duc, c’est-à-dire plus de 8 par an, sans oublier plus de 1400 canons... 


Le Château de l'Ordre Livonien à Ventspils

Sur ces 135 navires de guerre, 24 furent vendus à la France, sans parler de la poudre à canon, des canons eux-mêmes et d’autres armements.


Un traité commercial fut signé entre Louis XIV et Jacob Kettler le 30 Décembre 1643. 


Le duché disposait par ailleurs d'une centaine de navires de commerce.


Il possédait aussi des comptoirs en Gambie, en Afrique Occidentale, dont une île aujourd’hui appelée Kunta Kinteh Island (Fort Jacob),  un nom qui rappelle directement la traite négrière transatlantique : ici.


Les comptoirs en Gambie

Les historiens s’accordent à dire que rien ne prouve formellement que les Courlandais aient participé à la traite transatlantique d’Africains, mais ils étaient clairement impliqués dans le commerce intra-africain d’esclaves. 


Par ailleurs, le duc nourrissait des ambitions encore plus démesurées : il envisagea un temps de coloniser l’Australie, proposant au pape une flotte de 40 navires et 24 000 hommes pour convertir les populations locales au catholicisme, projet resté sans suite après la mort du pape Innocent X.


Hollandia Nova (Australia) 1659

Toute cette aventure, qui reposait sur des bases fragiles, finalement a mal tourné : capturé par les Suédois pendant la guerre du Nord (1655-1660), le duc a vu ses colonies passer aux mains des Néerlandais, puis Tobago a été définitivement abandonnée par la Courlande en 1690, après, au total, 34 années d'occupation et d'exploitation.


L'édifice s'est effondré comme un château de cartes : le duc capturé, les colonies perdues, la flotte détruite, les chantiers navals ruinés.


On a dit du duc Jacob Kettler qu'il était un souverain " trop riche et trop puissant pour n'être qu'un duc, mais dont le territoire restreint et les ressources limitées l'empêchaient de jouer le rôle de roi qu'il ambitionnait sur la scène politique européenne de son temps".




Résumé de cette aventure improbable : une réussite économique et navale disproportionnée par rapport à la taille de son duché, mais insuffisante pour rivaliser durablement avec les véritables puissances (Suède, Provinces-Unies) qui ont finalement eu raison de ses ambitions coloniales.


Un Thaler, la monnaie de Courlande, à l'effigie du Duc

Grandeur et décadence des Empires, des Royaumes et des Duchés !


En effet, le duché de Courlande et Semigalie, créé en 1561 fut dissous le 28 mars 1795 : annexé au cours du 3° partage de la Pologne, en 1795, le territoire entre ensuite dans le gouvernement de Courlande, parfois improprement appelé province de Courlande, administrée par l'Empire russe : ici.


Il existe un petit musée à Jelgava (l’ancienne Mitau, capitale du duché) consacré à cette histoire coloniale peu connue.


mardi 25 août 2026

A Riga, en Lettonie, la plus belle concentration d'architecture Art Nouveau au monde

 

Riga est un cas assez extraordinaire : l’Art nouveau (ou Jugendstill) n’y constitue pas seulement quelques monuments isolés, mais un véritable paysage urbain, construit en grande partie dans une période très courte, autour de 1898-1914. 



L’UNESCO considère même que le centre historique de Riga possède la plus belle concentration d’architecture Art nouveau au monde : plus de 750 bâtiments remarquables dans le centre historique élargi. 



Cet Art Nouveau, né en réaction à l'industrialisation,  a été l'occasion pour ses principaux représentants de laisser libre court à leur imagination architecturale autour de leurs passions de leurs craintes et de leurs hobbies sur les façades de hauts immeubles d'habitations.



Il faut imaginer Riga vers 1900. 

Elle appartient encore à l’Empire russe, mais c’est une ville portuaire extrêmement prospère, industrialisée et commerçante, où coexistent populations allemandes, lettones, russes et juives. 


La population augmente rapidement et une bourgeoisie nouvelle fait construire des immeubles de rapport dans les quartiers qui entourent la vieille ville.



C’est ce qui distingue Riga de Paris, Prague ou Bruxelles : à Riga, ce n’est pas simplement un nouveau langage décoratif appliqué à quelques hôtels particuliers. 



Ici, des rues entières sont construites dans ce style.



Mais ce qui est intéressant, c'est qu'il n’existe pas un seul Art nouveau à Riga!


Il y a l’Art nouveau décoratif et spectaculaire, particulièrement associé à Mikhaïl Eisenstein (le père du cinéaste Sergueï Eisenstein), à partir de 1898.


C’est celui des rues Alberta iela et Elizabetes iela : visages féminins gigantesques, sphinx, paons, masques, dragons, végétation stylisée, céramiques bleues, lignes verticales très accentuées.





Les façades deviennent presque des décors de théâtre...



...c'est spectaculaire, mais c'est une image un peu trompeuse de l'Art Nouveau à Riga


Il faut vraiment aller explorer dans la ville!



Il y a un autre Art Nouveau à Riga, qui est beaucoup plus sobre : c'est ce qu'on appelle l'Art Nouveau "national romantique", qui apparait à partir de 1905.


Des architectes lettons comme Eižens Laube ...






...ou Konstantīns Pēkšēns ...



... cherchent alors à s’éloigner de l’éclectisme international et des influences germaniques ou russes.


Les façades deviennent plus massives, plus verticales, parfois presque austères. 




Et cela correspond à quelque chose de beaucoup plus profond : l’émergence d’une identité nationale lettone, alors que la Lettonie n’est pas encore indépendante.


C’est donc une architecture qui dit implicitement :

nous pouvons être modernes et européens sans cesser d’être lettons.


L’indépendance n’arrivera qu’en 1918, après la chute de l'Empire Russe.


Et une troisième tendance annonce déjà le modernisme:




Vers 1914, l’ornementation diminue encore. 


Les architectes mettent davantage en évidence la structure de l’immeuble : fenêtres, travées verticales, volumes, rythme de la façade.


On est toujours dans le Jugendstil, mais on sent déjà venir l’Art déco et le fonctionnalisme des années 1920-1930.




Et il y a un lieu particulièrement révélateur : le Riga Art Nouveau Centre, au 12 Alberta iela, installé dans l’ancien appartement de l’architecte Konstantīns Pēkšēns. 




On y voit non seulement la façade, mais les escaliers, vitraux, mobilier, cuisine et décoration intérieure.




Je n'ai malheureusement pas eu le temps de m'y rendre : ça sera pour mon prochain voyage à Riga!





Ce qui est intéressant de noter, et c'est un sujet qui me passionne, c'est que Riga vers 1900 appartient pleinement à cette Europe centrale et orientale de la fin des empires, la MittelEuropa : Vienne, Prague, Budapest, Trieste, Riga…



Dans toutes ces villes, on retrouve à peu près simultanément une prospérité bourgeoise spectaculaire, la modernisation technique, l’Art nouveau, mais aussi la montée des identités nationales à l’intérieur de grands empires multinationaux.


C’est pourquoi l’Art nouveau de Riga peut être lu comme quelque chose de plus profond qu’un style architectural : l’expression visuelle d’une société extrêmement moderne qui pressent déjà la disparition du monde politique auquel elle appartient.


En effet, à peine quelques années après ces façades exubérantes viendront la guerre de 1914, la révolution russe et l’indépendance lettone... jusqu'en 1939 et le Pacte Germano-Soviétique.


dimanche 23 août 2026

Le 23 Aout, le" Black Ribbon Day", en souvenir de toutes les victimes des totalitarismes

 


La date commémore le Pacte germano-soviétique du 23 août 1939 (pacte Molotov-Ribbentrop), dont les protocoles secrets ont partagé l’Europe de l’Est en zones d’influence entre l’Allemagne nazie et l’URSS. 


Molotov et Ribbentrop

L’observance de cet anniversaire est née dans les années 1980, portée par des réfugiés d’Europe centrale et orientale installés au Canada, qui organisaient des manifestations pacifiques des deux côtés du rideau de fer. 


Son point culminant symbolique reste la Voie balte du 23 août 1989, chaîne humaine de près de 2 millions de personnes sur plus de 600 km à travers les trois républiques baltes, moment fondateur de leur lutte pour l’indépendance. Voir ma note ici .



Le Parlement Européen a proclamé cette journée en 2009 pour conserver le souvenir des victimes de tous les régimes totalitaires et autoritaires : stalinisme, communisme, nazisme, fascisme. 



L’OSCE (Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe) a ensuite adopté la Déclaration de Vilnius en juillet 2009, exhortant les États membres à sensibiliser le public aux crimes des régimes totalitaires: ici.


La journée est surtout marquée par les États d’Europe orientale (de l’Estonie à la Bulgarie), ainsi que par la Suède, avec cérémonies, expositions et actions de sensibilisation portées notamment par les institutions comme le Parlement européen ou des ONG de défense des droits humains, qui mettent en avant témoignages de survivants et archives historiques. 


Hors Europe, le Canada l’observe depuis 2009, et la Géorgie depuis 2010.




La date est ignorée par la France : elle ne figure pas dans le calendrier commémoratif officiel français et ne donne lieu à aucune cérémonie institutionnelle particulière. 


Cela s’explique en partie par une histoire mémorielle différente : la France a ses propres dates dédiées (déportation, Shoah, etc.) et le rapprochement stalinisme/nazisme dans une même journée reste un sujet politiquement sensible.


Certains courants en France, notamment du côté communiste, ont dénoncé cette résolution comme une assimilation abusive entre les crimes nazis-fascistes jugés à Nuremberg et l’histoire du communisme.